Il y a un siècle, l’«excellence universitaire» mobilisait plus l’Etat qu’aujourd’hui

Je reproduis ci-dessous un article de Pierre-Cyrille Hautcœur, président de l’EHESS, paru dans Le Monde du 26 mai 2016 (édition abonnés).


Le 29 avril, le premier ministre a proclamé les résultats du jury de confirmation des «initiatives d’excellence» (IDEX), dotant définitivement les universités fusionnées de Bordeaux, Marseille et Strasbourg d’accroissements de leurs budgets d’une petite trentaine de millions d’euros par an chacune (soit moins de 5 % de leur budget), mettant en ballottage trois des nouvelles universités parisiennes regroupant écoles et universités (Paris Sciences et lettres, Paris-Saclay et Sorbonne Universités) et rejetant deux autres (l’université de Toulouse et Sorbonne Paris Cité à Paris).Ce qui devait être la grande réforme de l’enseignement supérieur censée rapprocher les universités françaises des meilleures du monde et stimuler la compétitivité du pays en mettant la recherche au cœur de la formation des élites se solde, pour l’instant, à reconstituer les grandes universités régionales des années 1960…

En d’autres temps pourtant, la France avait su investir efficacement dans l’ « économie de la connaissance ». A partir de 1868, impressionnée par les progrès de la science allemande avant même que la défaite de 1870 ne lui soit attribuée par Renan, la France avait créé une série d’institutions académiques d’un type nouveau : l’Ecole pratique des hautes études (en 1868) avait introduit la pratique scientifique dans la formation, pour que la science soit questionnée afin de mieux la produire, et non la reproduire ; l’Institut d’études politiques était destiné à mettre en contact praticiens de la chose publique et universitaires pour inventer de nouveaux modes de gestion publique ; l’Ecole supérieure de physique et chimie industrielles (ESPCI) de la Ville de Paris visait à former des ingénieurs de haut niveau scientifique, ayant eu une pratique de la recherche et capables d’innovation de rupture ; l’Ecole nationale supérieure de chimie de Paris avait été fondée en 1896 dans la même perspective par un Alsacien qui avait pu constater de près l’insuffisance de l’enseignement de la chimie en France par rapport à l’Allemagne, dont l’industrie chimique, alors militairement essentielle, dominait de loin la française.

Recrutements et investissements

Ces créations permirent une modernisation de la haute administration et surtout de l’industrie française. Par exemple, Air Liquide est créé en 1902 par un ingénieur de l’une des premières promotions de l’ESPCI. Ces écoles renforcent aussi l’effort de modernisation de l’université, qui restait alors centrée sur les écoles professionnelles de droit et de médecine : en 1875, on décerne seulement 11 doctorats et 117 licences en sciences comme en lettres, loin des 600 docteurs en médecine et 400 docteurs en droit par an, mais aussi des centaines de diplômés des « écoles spéciales du gouvernement », notamment les écoles militaires.

L’effort du gouvernement se mesure, à l’époque, par les recrutements de professeurs et les investissements immobiliers : l’enseignement supérieur bénéficie de locaux nouveaux et bien équipés au cœur de Paris avec la reconstruction de la Sorbonne et les nouvelles écoles sur la montagne Sainte-Geneviève.

Aujourd’hui, si l’université Paris-Saclay bénéficie effectivement d’investissements considérables, ils ne créent pas un campus assez concentré pour faciliter les croisements inopinés qui comptent tant dans l’innovation ; le Campus Condorcet, à Aubervilliers, promet de bénéficier de cette unité de lieu, mais il est divisé entre plusieurs des nouvelles universités parisiennes dont aucune n’y aura l’essentiel de ses effectifs. Les nouvelles entités « d’excellence » parisiennes sont aujourd’hui géographiquement si dispersées que les constructions juridiques et politiques destinées à les unifier seront vaines.

L’Etat ne met pas les moyens – voire les immeubles – nécessaires pour faire des universités qu’il ambitionne des lieux réels de vie scientifique et de sociabilité étudiante. Il préfère rejeter la faute sur leurs divisions plutôt que d’assumer ses choix. En la matière, une demi-réforme risque de conduire à un échec complet.

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