Les prénoms de la laïcité, ou comment cacher l’islamophobie

Le système éducatif français est notoirement inégalitaire. Sur 13 millions d’élèves, quelque 17% sont scolarisés dans l’enseignement privé, à 95% catholique. Un service payant, subventionné par l’Etat, qui accueille majoritairement les enfants des classes moyennes et supérieures. Fermant les yeux sur cette division simultanément sociale et confessionnelle, le ministère de l’Education nationale a lancé fin août une campagne vantant l’intégration de la minorité musulmane. Fidèle à la vision néoconservatrice de la mise au pas de l’ennemi intérieur, une série de 8 visuels associe des jeunes dont l’identité ethno-culturelle est signifiée par l’association du prénom et de la couleur de peau, avec un slogan qui loue l’égalitarisme du système scolaire.

Mais l’égalité promue par la campagne n’est pas l’égalité homme-femme, ni même l’égalité des chances, supposée remédier aux inégalités sociales. Symptomatique de la droitisation du paysage politique, ces objectifs sont ici remplacés par l’emblème du paternalisme français: la «laïcité», qui permet d’évacuer la promesse républicaine au profit d’une grille de lecture religieuse. A l’opposé de la laïcité inclusive de 1905, la laïcité suprémaciste des lois sur le voile ou de la loi «séparatisme» est un instrument de stigmatisation des minorités issues de l’immigration, qui prolonge les logiques coloniales de hiérarchisation des populations en fonction de leur origine. Vivement critiquée dès son lancement pour son caractère raciste, la campagne du ministère de l’Education nationale affiche en effet de manière transparente la trahison de l’idéal républicain, où l’islamophobie devient le principal ciment de l’unité nationale.

Comme tout énoncé raciste, les images de la campagne s’appuient sur une forte dimension implicite. Derrière l’apparence d’un melting-pot souriant, que l’on pourrait lire comme un éloge de la diversité d’inspiration antiraciste, le mot-clé «laïcité» donne le mode d’emploi de l’organisation des signes. « Le sous-texte, c’est que la laïcité est faite pour corriger les défauts des élèves de culture et de confession musulmanes» explique Jean-Louis Bianco, ancien président de l’Observatoire de la laïcité, supprimé par le gouvernement pour sa fidélité à l’esprit de 1905. Un siècle plus tard, la laïcité suprémaciste suggère en effet d’interpréter les affiches en cherchant les marques d’une opposition basée sur l’appartenance ethno-culturelle.

Chaque image présente un groupe de deux ou trois élèves, qui associe à un sujet blanc une déclinaison de types raciaux noirs ou arabes. Cette caractérisation ethnique est redoublée par la mention des prénoms supposés des personnages, qui confirme sur un mode culturel une répartition en deux groupes distincts. Aucun énoncé ne vise explicitement la religion musulmane, mais les jeux d’opposition mis en scène dans le texte et l’image orientent vers la mise en balance des blancs et des minorités visibles. Pour ceux qui vivent en France depuis 2004 (loi sur les signes religieux dans les écoles publiques françaises), le sens de cet antagonisme ne fait aucun doute. Au lieu de promouvoir une tolérance égalitaire des opinions et des croyances, objectif premier de la laïcité, sa version suprémaciste a pour but de corriger les comportements culturels indésirables et d’imposer la conformité à une «même» identité républicaine.

Le recours aux prénoms est un procédé de personnalisation bien implanté en publicité. Mais son potentiel évocateur ne s’arrête pas là. Spécialiste de la sociologie des prénoms, Baptiste Coulmont a notamment analysé son usage dans les pratiques d’anonymisation des articles scientifiques restituant des enquêtes de terrain. Dans ce contexte, il montre que le prénom a pour fonction de «connoter la position sociale dans ses multiples dimensions». Si la plupart indiquent le sexe et une situation géographique, certains suggèrent également une époque, un âge, ou une origine sociale. Le choix de prénoms de substitution permet donc au chercheur de signifier ces informations de manière «naturelle», sans recourir à un lourd appareil de description sociologique. Mais Coulmont note que ces caractérisations restent la plupart du temps implicites: «Parce que les raisons du choix de tel ou tel prénom plutôt que tel autre ne sont pas exposées, il est permis de supposer que prénommer son enquêtée Simone ou Fatoumata fasse passer en contrebande une série de caractéristiques implicites (sexe, âge, origine sociale parfois, ethnicité, race) sans avoir nécessairement à les expliciter»1.

On peut distinguer schématiquement entre deux systèmes de production du sens. Les systèmes sémiotiques, comme le langage, où un signe est relié de façon impérative et arbitraire à une signification, coexistent avec des mécanismes d’évocation, où la signification est associée plus librement à un signal, et dotée d’une motivation contextuelle. En linguistique, le terme «dénotation», ou sens littéral, identifie la relation sémiotique, tandis que le terme «connotation» traduit la relation d’évocation. L’idée exprimée par Coulmont d’une information «de contrebande» est caractéristique des déterminations «nuageuses», imprécises et largement dépendantes de l’interprétation du destinataire, communes aux usages narratifs des prénoms et aux usages illustratifs des images. Dans les deux cas, le recours à des formes symboliques «naturelles» a pour but de conférer une apparence plus concrète, plus familière et plus crédible au récit. Mais l’usage de ces signaux a également pour conséquence de masquer les ressorts du discours. Dans la relation d’évocation, la signification bascule de l’explicite vers l’implicite, de l’énoncé vers le clin d’oeil, de l’argumentation vers la connivence.

En utilisant des prénoms inventés, la publicité veut profiter des atouts d’évidence et d’ancrage dans le réel de codes sociaux familiers. Mais ces noms ne sont jamais ceux des personnes qui ont prêté leur apparence: ils ne sont que des artifices narratifs destinés à faire passer des messages de contrebande. On ne s’étonnera pas que la communication gouvernementale joue de ce procédé pour mieux dissimuler ses intentions.

  1. Baptiste Coulmont, «Le petit peuple des sociologues. Anonymes et pseudonymes dans la sociologie française», Genèses, 2017, 2/107, p. 158 []

18 réflexions au sujet de « Les prénoms de la laïcité, ou comment cacher l’islamophobie »

  1. Tres interessant. C’est au fond la meme technique qu’utilise le parti au pouvoir en Inde depuis 2014: Preserver la domination d’une minuscule minorite (les indiens « de caste ») en imposant le langage de sa domination comme le seul langage possible. Et on appelle cette domination d’une minorite, « majoritarianisme »!!! Comme quoi, beaucoup depend de choisir les mots correctement.

    C’est drole, on pourrait completement retourner cette campagne visuelle contre ses buts implicites, simplement en prenant au serieux ses buts explicites.

    Un peu comme Rene Girard eclaire le mythe « du » texte, enfoui et cache sous le mythe « dans » le texte…

  2. Bonjour, merci pour cette analyse.
    J’ai vu les affiches aux abords de mon lycée… elles n’ont donc pas disparu. Par contre cela m’étonnerait que dans mon lycée nous utilisions ces affiches comme support, puisqu’elles trahissent l’idéal de la loi de 1905.

  3. Merci. Vu les affiches en gare de Limoges. Une vive nausée devant l’affichage du racisme d’État, suivie d’une vive tristesse. Merci de donner des outils pour articuler ce que l’on voit dans ces images, et y survivre.

  4. J’ai vu une seule des des affiches sous un abri-bus, et j’étais déjà mal à l’aise. Est-ce qu’on aurait pu faire une affiche « Hafissatou a le droit de ne pas s’appeler Corinne, c’est ça la laïcité » ?

  5. Les visages et les prénoms de la publicité ne sont seulement ceux que l’on découvre sur les affiches publicitaire. La construction de « personas » qui irrigue ce domaine et bien d’autres y compris le web design doit laisser un nombre impressionnant de ces objets combinant le visuel et le narratif. Si on peut supposer que dans les projets les plus sérieux ces personas correspondent à une réalité observable, on peut aussi supposer que le rythme et le budget la plupart de celles-ci doivent ouvrir tout grand le robinet à phantasmes.

    Un sujet possible pour un étudiant…
    :)

  6. Bonjour, j’avoue qu’en tant qu’athéiste, je suis toujours assez révulsé de voir défendre l’Islam à la raison (juste, je l’avoue) que la dite religion est stigmatisée parce que « instrument de stigmatisation des minorités issues de l’immigration, qui prolonge les logiques coloniales de hiérarchisation des populations en fonction de leur origine ». Les conséquences nocives de la pratique religieuse vont cependant au-delà de cette stigmatisation, le procès à venir des attentats du Bataclan est hélas là pour le rappeler.

    J’ai toujours eu du mal à comprendre comment on pouvait concilier l’apprentissage, à l’école républicaine donc, de l’origine des espèces de Darwin, et les croyances des religions monothéistes. Ce qui me frappe aussi c’est que, ayant atteint la soixantaine, je me rappelle de mes années de jeunesse où la question de la religion n’était absolument plus d’actualité, ayant été sagement rangée parmi les attributs obsolètes d’une société en marche vers le progrès qui, là encore je le reconnais, n’a pas tenu ses promesses.

    De plus, vous semblez opposer écoles privées = écoles pour les riches et les catholiques et écoles publiques = écoles pour les pauvres et (donc) les musulmans, or il me semble d’une part que rien n’interdit la création d’écoles « musulmanes » qui pourraient être sous contrat, d’autre part que nombre de familles musulmanes mettent leurs enfants à l’école privée, puisque, au-delà de la dimension religieuse et comme vous le soulignez, les conditions éducatives y sont plus favorables que nombre d’établissements publics.

    Vous aurez compris que que c’est un affreux « libre penseur » et même un religionophobe qui vous écrit, tout hébété de constater que, dans un XXIème siècle déjà bien avancé et où les conséquences catastrophiques de l’activité humaine sur notre environnement sont de plus en plus visibles, les vieilles croyances, non seulement ont la vie dure, mais continuent de polluer un débat qui, au-delà du « respect des minorités », devrait être tourné vers la survie, désormais en jeu, de notre espèce – et partant vers la défense d’un système éducatif qui fait ce qu’il peut, et dont les moyens, je le reconnais là encore, pourraient être mieux employés que dans une campagne de publicité inutile.

  7. @Desrichard Yves: Dans «libre penseur», il y a manifestement deux mots de trop. Comme de nombreux responsables politiques ou d’éditorialistes de droite, vous confondez une religion, l’islam, avec les revendications politiques d’une mouvance terroriste. C’est cette mouvance qui est responsable des attentats de 2015, et non une religion qui concerne 1,8 milliards de fidèles dans le monde. Les attentats djihadistes ont d’ailleurs fait plus de victimes parmi eux que parmi les non-musulmans (https://www.fondapol.org/etude/les-attentats-islamistes-dans-le-monde-1979-2019/).

    Si la laïcité était vraiment au cœur des préoccupations de l’Education nationale, nous n’aurions pas un enseignement confessionnel subventionné qui présente, comme vous l’admettez vous-même, de meilleures conditions éducatives que le service public. Il ne s’agit par conséquent que d’un attrape-nigaud, destiné à camoufler la stigmatisation d’une minorité. La mobilisation de ce catéchisme a pour but de tromper les républicains, en substituant à la neutralité des agents de l’Etat, programme initial de la laïcité, l’imposition à tous les citoyens d’un abandon du religieux – alors même que cette exigence contredit tous les fondamentaux de la démocratie, dont le but est de préserver les conditions de la liberté d’opinion et de croyance pour tous, et non de privilégier l’athéisme, ou une religion sur une autre.

  8. L’état est par nature anti-religieux (y compris très anti-athéistes, voyez comment l’état, tous les états, ont toujours traité les anarchistes, pires que des terroristes !) et on n’y peut rien. Il vaut quand même mieux vivre dans un pays où il y a un état que là ou il a été détruit par la doctrine Rumsfeld-Cebrowski. Il ne faut surtout pas attendre de l’état un système de valeurs, c’est le contraire: Si nous ne portons pas nos valeurs l’état les détruira encore plus. Nous avons besoins d’athéistes fiers de l’être, de musulmans fiers de l’être, de chrétiens, de juifs, de hindous etc. fiers de l’être. Plus on croit à quelque-chose plus on devient capables de respecter les autres.

    Le contraire de cela, c’est la « religion d’état » qui parfois, presque toujours en fait, se cache derrière la « neutralité » de lois conçues pour réprimer. Comme la « laïcité officielle » en France.

  9. «L’Etat est par nature anti-religieux»: voilà une croyance qui porte la marque du débat français! Si on se tourne vers les autres démocraties, on trouve au contraire des partis chrétien-démocrates, des pratiques politiques ponctuées de «In God We Trust» (devise officielle des USA), et aucun antagonisme « de nature » entre religion et Etat. Rien de plus normal, puisque le rôle de l’Etat est d’assurer les conditions du respect de toutes les opinions et croyances (article 1 de la Constitution: «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances»), sans imposer une opinion privilégiée – ni même la préférence pour les principes républicains. Une démocratie est un régime qui autorise non seulement chacun à penser ce qu’il veut, mais aussi à défendre publiquement ses convictions, dans le cadre de la loi – y compris à militer pour la monarchie ou à défendre la thèse de la Terre plate.

    Ne tombons pas dans le piège grossier de la manipulation laïciste: il n’y a pas de problème avec les religions en France – mais certains ont un gros problème avec les arabes!

  10. Le procès que vous faites à cette campagne invite, me semble-t-il, à nier la nuisance des prisons mentales dans lesquelles sont enfermés ceux que vous dites défendre. L’appartenance a une famille, une religion, des traditions, un pays, une région, voire à une langue, n’ont de sens que s’ils sont librement consentis, sinon ce sont des sévices dont il faut aider les victimes à s’affranchir. L’enseignement laïc y contribue, et à sa manière la campagne gouvernementale que vous dénoncez.

  11. La culture comme « prison mentale »… C’est tout le probleme pose par Friedrich Schiller dans « l’education esthetique de l’homme »… Je cite de memoire: Si les hommes etaient parfaits ils s’accommoderaient fort bien d’un gouvernement insensible et brutal (ils se joueraient de ses pietres pieges) et si le gouvernement etait parfait il gererait facilement des hommes imparfaits. Or, ce n’est le cas ni d’un cote ni de l’autre. Meme la culture, meme la langue sont petris de biais, d’aveuglement et d’injustices. Foucault (a gauche) et Girard (a droite) etaient bien d’accord sur cela! Alors, que faire?

    Schiller nous le suggere: Partir de la langue telle qu’elle est, de la culture telle qu’elle est, car on n’a que ca.

    Detruisez la langue, la culture, et qu’est-ce que vous obtenez? C’est pire encore!

    Les Talibans qui font sauter les Bouddha, les Khmer Rouge qui brulent les maisons traditionelles, l’OTAN qui bombarde et pille les monuments en Syrie et en Irak!

    La laicite c’est le respect de la culture. Il n’y a pas d’humain sans culture. La religion en fait partie. Toutes les religions devraient etre enseignees a l’ecole laique. Certaines ecole le font des le primaire!
    Un musulman a le droit de connaitre les elements de base de la philosophie du bouddhisme, un chretien a le droit de connaitre les notions scientifiques essentielles de l’islam, meme un athee n’ira pas en enfer s’il est expose a un peu de christianisme. De meme qu’apprendre une langue etrangere ne fait courir aucun danger a votre langue maternelle, et ne peut que vous ouvrir l’esprit!

    Et puisque j’ai cité 2 « iconoclastes » de gauche et de droite qui dénoncent les injustices inhérentes à la culture, je voudrais juste mentionner un autre « iconophile » en plus du vieux Schiller: Derrida. Derrida a accompli dans « De la grammatologie » en 1966, une véritable déclaration d’amour pour la culture humaine, en tant que création qui mérite tout le respect dont la pensée individualiste est capable, accomplissant un travail équivalent à ce que Schiller a fait dans ses « Lettres sur l’éducation esthétique » en 1793. De manière plus aiguisée peut-être, et moins abstraite. Et puis Edward Saïd, qui dans Orientalisme (1979), a élucidé les ressorts d’une hypocrisie – très « avantageuse » bien sûr! qui souvent s’infiltre dans les études exotiques. Hypocrisie que Derrida avait déjà perçue dans De la Grammatologie. Hypocrisie qui ne justifie pas de brûler le livre! Au contraire! Le lire avec une attention redoublée. Et Edward Saïd était bien d’accord!
    Il ne s’agit pas d’endoctriner les élèves avec ces auteurs, mais les profs peuvent quand même prendre la peine de lire les œuvres majeures de ces auteurs célébrissimes et universellement reconnus comme des piliers de la culture non seulement occidentale mais mondiale. Les lire ne comporte aucun risque!!! Au lieu de se baser sur les commentaires d’un éditorialiste semi-cultivé, ou pire encore, d’un ministre! Qui souvent ne les ont même pas lus!

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