Les journaux télévisés, promoteurs de l’inaction climatique

Rien de tel qu’une canicule estivale pour mesurer l’écart qui se creuse entre les grands quotidiens (Mediapart, Le Monde, Libération, etc…), qui s’efforcent de resituer l’événement ponctuel dans la causalité du réchauffement, et les journaux télévisés (TF1, F2, BFMTV…), qui se perdent dans l’affolement d’un traitement anecdotique, incapables de raccrocher les wagons de l’actualité au train du changement climatique. Alors que l’aggravation rapide du réchauffement multiplie l’intensité des catastrophes sur toute la planète, l’information télévisée semble courir d’un désastre à l’autre, sans jamais prendre la mesure de l’échelle ni des liens qui relient entre eux sécheresse, inondations, averses de grêle ou mégafeux. Prisonnière de sa vision rassuriste, la télé s’emploie au contraire à disloquer le récit façon puzzle, glissant systématiquement l’analyse des causalités sous le tapis du fatalisme, et réduisant la réponse à l’événement à la prise en charge de l’urgence ou à la litanie des «bons gestes». Il fait chaud? Hydratez-vous, restez à l’ombre, et profitez-en pour manger des glaces.

La production de l’information a toujours conféré une responsabilité éminente. L’effort d’adaptation à la nouvelle réalité climatique qui se manifeste dans les grands quotidiens rend d’autant plus insupportable la paresse du traitement télévisé. Alors que chaque nouvelle catastrophe fournit une occasion d’éclairer le public en vulgarisant les connaissances utiles à la compréhension de l’emballement climatique, le journalisme audiovisuel cultive l’ignorance et promeut l’inaction. Regarder l’information télévisée en période de calamités climatiques, c’est désormais faire l’expérience étrange d’une réalité déformée, méconnaissable, comme maquillée par un regard hors du temps, quand la promesse du soleil était l’horizon du tourisme de masse.

Devant l’écrasante angoisse du chaos climatique, le déni peut apparaître comme un réflexe excusable. Peut-il constituer une ligne de conduite pour une rédaction? Les enjeux sont trop importants pour se contenter d’une réponse aussi sommaire. Les étés actuels ne sont qu’une aimable plaisanterie en comparaison de ceux qui nous attendent dans quelques décennies. Les études montrent qu’une partie importante du public en est d’ores et déjà consciente. Les médias n’ont pas d’autre choix que de se hisser à la hauteur du débat. Vite.

7 réflexions au sujet de « Les journaux télévisés, promoteurs de l’inaction climatique »

  1. Oui, pas d’analyse ni de mise en perspective, les images qui frappent au lieu de faire réfléchir… Un traitement de l’info comme un crépitement continu sans aucun recul, sans aucune pause, en se bouchant – paradoxalement – les yeux et les oreilles sur les causes et conséquences des problèmes.
    Heureusement, comme vous le remarquez avec justesse, certains titres de la presse quotidienne nationale (ou pour certains journaux, régionale) jouent leur rôle de recherche et d’approche pédagogique !
    Merci pour ce regard critique. ;-)

  2. A lire: la tribune publiée dans Le Monde du 19/07, cosignée par Romain Dostes, vice-président (EELV) de la Gironde, qui résume bien les enjeux du débat: «Il faut cesser d’appréhender les canicules sous un prisme accidentel».
    «Ce qui est mis en œuvre pendant ces périodes de forte chaleur est symptomatique d’une gestion des événements extraordinaires qui s’apparente à une cellule de crise permanente. Il existe un avantage à cela : donner l’impression d’agir fort. Le danger de la démarche est d’en oublier de réfléchir aux mutations plus larges et de préparer la suite. Or, cette façon d’appréhender les canicules sous un prisme accidentel – au sens étymologique du terme, en tant qu’épisodes qui nous «tombent dessus», impossibles à prévoir – doit impérativement être dépassée si nous voulons arrêter de subir les événements.»
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/07/19/il-faut-cesser-d-apprehender-les-canicules-sous-un-prisme-accidentel_6135297_3232.html

  3. Certes, le traitement du dérèglement climatique par les chaînes de télévision tutoie l’infini quant à son indigence. Il renforce cependant ma conviction que dans 50 ou 70 ans (si l’espèce humaine existe encore…), on regardera ces journaux télévisés exactement comme nous regardons aujourd’hui les actualités cinématographiques qui précédaient la projection du film quand j’allais au cinéma à l’âge de 8 ou 9 ans.

  4. « Amused to death » comme chante Roger Waters.
    Les cyniques s’en donnent à cœur joie et après eux le déluge ou la canicule ou les deux.

  5. Dans le journal Le Soir du 5 août 2022
    «Arrêtez l’hystérie» Comment les climatosceptiques sèment le vent

    Les campagnes de harcèlement et de désinformation réfutant le lien entre les événements météorologiques et le réchauffement climatique se multiplient. Pour les médias, le traitement du sujet est complexe, un brin anxiogène et forcément clivant.

    C’est juste l’été. » «Arrêtez votre hystérie. » La canicule extrême vécue au Royaume-Uni en juillet a nourri un tsunami de messages haineux inédit sur les réseaux sociaux. Dans le viseur : les journalistes de la BBC. Pour alimenter les doutes sur le réchauffement climatique, tout est bon. Y compris le complot. Certains vont même jusqu’à accuser chaînes de télévision et climatologues de modifier la gamme de couleurs utilisée pour les cartes météo afin de «manipuler les opinions ».

    Le but : créer une sorte de stress écologique en pesant du banal orange au rouge alarmiste. Ce fut encore le cas, en France, en juillet dernier où des internautes ‘faisaient circuler deux cartes, l’ une du 13 juillet 2002 (avec notamment une température de 45 °C à Avignon et 41 °C à Marseille), la seconde du 15 juillet 2022 montrant des températures de 35 °C pour ces deux mêmes villes. Avec, en guise de légende: «Ce qui aujourd’hui est une catastrophe climatique que était en 2002 une belle journée d’été. Sauf que la première carte, reflet phénomène ponctuel exceptionnel, date du 28 juin 2019.

    «Oui, les événements ponctuels ont toujours existé», nuance Sabrina Ja-cobs, journaliste météo à RTL. «Ce que l’on constate, de manière indiscutable, c’est qu’ils sont de plus en plus violents et de plus en plus fréquents. D’une manière ou d’une autre, il faut que l’on informe sur cette évolution. »

    Accents anxiogènes

    Mais comment? Par nature, l’urgence climatique est une matière complexe aux accents anxiogènes. Et surtout, clivante. « Bien sûr, c’est un sujet très politique. Que l’on a longtemps tenté de dépolitiser en taxant le discours de gnangnan. En réalité, on voit bien que les mesures pour limiter nos émissions sont des mesures qui touchent aux fondements mêmes de nos sociétés et de nos démocraties. Mais il y a un grand enjeu à arrêter cette idée que lorsqu’on parle du changement climatique, on est forcément une sorte de militant écolo, au sens du parti Ecolo. L’information sur l’état du changement climatique est une information apolitique. » Comme le lien entre l’activité économique et le réchauffement planétaire, scientifiquement établi.

    En attendant, les climatosceptiques s’engouffrent dans la brèche. Profitant notamment du fait que, sur les plate-formes, comme Facebook, leurs propos sont considérés non, pas comme de fausses informations (un délit…), mais de « l’opinion ». Laquelle passe entre les mailles du filet de la modération.
    Sur twitter, selon une enquête du Guardian, un tweet sur quatre est généré par un robot « climatosceptique ».

    Pour autant, selon l’étude « Médias Climat» menée par l’ONG Reporters d’espoirs, la couverture de la thématique a été multipliée par trois en dix ans (2010-2019) dans les JT de TF1 et France 2. Et ce alors que « 30 à 43 % des Français placent le changement climatique comme leur sujet de préoccupation numéro 1 sur le long terme ».
    La part des sujets qui évoquent le climat, sur le périmètre étudié, serait inférieure à 1% en moyenne, avec des pointes à 2% sur les chaînes d’info et à près de 5 % pour certains quotidiens nationaux.

    Une question de ton ? « Les journalistes sont trop braqués sur les problèmes, pas assez sur les solutions », épingle l’étude. « C’est sans doute vrai », nuance François Gemenne, politologue, directeur de l’Observatoire Hugo dédié aux migrations environnementales à l’Université de Liège. « On a peut-être parfois tendance à maximiser le problème et minimiser la solution. Mais je pense que le biais médiatique le plus important, c’est de traiter la question du climat en silo. Dans le dossier de la guerre en Ukraine, par exemple, on n’a pas fait suffisamment de liens avec les politiques de lutte contre le changement climatique.
    Le gros enjeu dans la manière d’aborder le changement climatique tient surtout à notre capacité de voir à quel point les grands thèmes d’actualité sont traversés par la question du climat. Et donc à faire sortir la question du climat de son silo « science et environnement pour la faire rentrer de plain-pied dans la démocratie. »

    https://www.lesoir.be/458240/article/2022-08-05/arretez-lhysterie-comment-les-climatosceptiques-sement-le-vent

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