A la recherche d’Elizabeth

Des kilomètres d’images. Pendant plus de 70 ans, la reine d’Angleterre a eu pour mission d’alimenter la fiction monarchique – de délivrer contre vents et marées une image conforme, attachante et toujours renouvelée du mystère royal. Comme celle de Marilyn ou de Johnny, la mort d’un personnage imaginaire ne signifie nullement sa disparition, mais constitue au contraire le couronnement d’une vie de théâtre, qui scelle par l’hommage populaire, dûment amplifié par la machine médiatique, le lien amoureux qui la relie à son public.

Je l’avoue: je ne fais pas partie des amateurs du spectacle dynastique. Par un hasard dont je n’ai pas démêlé les fils (car après tout, la fille de Georges VI était une Saxe-Cobourg-Gotha), ma vision de la souveraine se superpose avec l’image de ma grand-mère maternelle, qui avait, à mes yeux d’enfant, une indéniable ressemblance physique avec Elizabeth II – mais aussi la même coiffure, la même allure, les mêmes bijoux un peu voyants et souvent les mêmes chapeaux (du moins quand la reine s’habillait sans chichis).

Plutôt qu’une analyse en bonne et due forme de l’iconographie royale, cette parenté fictive m’incite à rebondir sur la fabrique du deuil pour partir à la recherche de l’effet de présence associé au document visuel. Après la mort de sa mère, Roland Barthes explique dans La Chambre claire avoir cherché dans son archive photographique une image susceptible d’éveiller un souvenir authentique de la disparue, et la trouve dans une photo de sa mère enfant, la fameuse photo du Jardin d’hiver. Avant lui, Walter Benjamin avait également recouru à la figure de résurrection pour définir la photographie. La mort de la reine donne l’occasion de tester ces propositions. Est-ce que la disparition modifie la perception du portrait d’Elizabeth? Puis-je trouver dans les dossiers des magazines une image qui me donnerait le sentiment de sa présence?

Le feuilletage de quelques numéros spéciaux est plein d’enseignements. Premier constat: la diversité de la vaste iconographie élizabethaine, qui permet à de nombreux magazines de donner une véritable signature à leur choix de photos. Le Figaro excelle dans l’alliance de la tradition et de la modernité, credo du monarchisme, en retenant des images qui mettent en scène le faste sur fond de mouvement. Point de Vue et Images du Monde, le plus royaliste des hebdomadaires, préfère le décorum, les toilettes et les carosses – et gagne accessoirement le prix de la meilleure couverture avec une reine iconique aux yeux fermés (photo Chris Levine, 2004). Fidèle au style du photojournalisme, Paris-Match privilégie l’action, mais aussi la famille – et remporte l’accessit de la couverture la plus hors-sujet avec un portrait trop souriant pour un deuil.

Mais l’exercice barthésien de recherche d’une image qui me touche s’avère aussi décevant que celui de La Chambre claire. Dans la profusion des photographies, la plupart ne font que répéter une physionomie qui m’indiffère: le visage grave de la souveraine vouée à son travail d’incarnation, un masque figé par la contrainte dynastique et l’habitude de la pose. Malgré le savoir-faire des directeurs artistiques, habiles à sélectionner les images les plus animées, il n’est pas facile de s’exonérer des contraintes du cérémonial.

Comme Roland Barthes, les photos qui attirent mon regard sont les plus anciennes, et – surprise! – moi aussi, c’est un portrait d’Elizabeth enfant, chevauchant un tricycle, qui me cligne de l’œil. Le mystère de cette répétition s’éclaircit lorsque j’aperçois dans Télérama une autre photographie qui sort du lot, là encore en noir et blanc, montrant Elizabeth en train de rire aux éclats dans une ambiance festive (photo Ian Berry, 1961). Les photos qui me touchent sont manifestement celles qui portent la plus grande expressivité, tout en s’écartant de l’affectation de la pose. Dans cette quête du naturel, un visage d’enfant se distingue en effet par son absence d’artifice.

On ne confondra pas ces effets d’authenticité avec l’effet de présence. A la différence de Roland Barthes, je n’ai jamais rencontré le modèle vivant de ces photos, et la mort d’Elizabeth reste pour moi un évènement parmi d’autres de l’actualité mondiale. Même si quelques portraits me semblent plus naturels, je ne peux éprouver le sentiment de résurrection que ressentent ceux qui ont perdu un être cher, lorsqu’ils sont confrontés à son image. Les photos d’Elizabeth ne me renvoient pas à la personne que je n’ai pas connue, mais seulement à d’autres images.

Ce constat ne fait que confirmer la leçon de La Chambre claire, qui table précisément sur la proximité biographique pour faire naître l’effet de présence. Il permet en revanche de distinguer ce qui relève de la psychologie du deuil de ce qui caractérise la photographie. Comme je l’expliquais déjà en relisant Alberti, l’effet de présence n’est pas une propriété de l’enregistrement, mais une projection du spectateur.

3 réflexions au sujet de « A la recherche d’Elizabeth »

  1. (je me permets une espèce d’auto-commentaire en renvoyant encore à d’autres images…) Merci pour ces précisions et les liens théoriques, notamment vers R.Barthes et L. Alberti. Contrairement à l’aveu ici énoncé, cette personnalité a été, sur le blog pendant le week-end, l’objet d’attentions soutenues, non seulement pour l’éventualité d’un tel post (sa disparition, hélas, était à prévoir) mais aussi pour des raisons disons personnelles (j’avoue cependant, hélas à nouveau, n’avoir jamais eu l’honneur de lui être présenté – je ne suis qu’un roturier, certes). Elle fait partie pourtant (ainsi que Carlos « Guyancourt » Ghosn, par exemple) d’une espèce de panthéon. On trouvera donc sous ce lien : http://www.pendantleweekend.net/tag/stgme2/
    un certain nombre d’occurrences d’images (depuis (seulement serait-on tenté de dire) 2017), qui pourraient, le cas échéant, enrichir une iconographie déjà fort abondante. Avec mon bon souvenir.

  2. Bonjour,

    La photo montrant la reine riant aux éclats est célèbre pour la « petite histoire » qui y est associée. La photo a été prise lors de la visite officielle de la reine au Ghana en 1961. Selon un récit (repris par la série The Queen sur Netflix), le président du Ghana , Nkrumah, avait l’intention de se rapprocher du bloc soviétique. Afin de maintenir le Ghana dans le commonwealth et le bloc occidental, la reine aurait joué la carte de la séduction en dansant avec Nkrumah et en manifestant une satisfaction ostensible. Mais cette version est contestée.
    Il y a d’autres photos du même événement, où on voit aussi le prince Philip qui danse avec Mme Nkrumah (également visible au premier plan de la photo que vous publiez) : (https://www.northcountrypublicradio.org/news/npr/578674702/the-crown-says-one-dance-changed-history-the-truth-isn-t-so-simple

    https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/kenya/elizabeth-ii-quatre-souvenirs-memorables-sur-le-sol-africain_5352019.html

    Ces sites (on en trouverait d’autres) commentent les circonstances historiques des photos du bal à Accra en 1961, le premier en démentant l’histoire du rôle historique de la danse entre la reine et Nkrumah, le second en indiquant que la presse britannique aurait « censuré » les photos parce qu’elles montraient la reine dansant avec un homme noir (est-ce vraiment sûr ?).
    Ajoutons une autre photo « iconique » du même Nkrumah, lors du bal de l’indépendance du Ghana en 1957, dansant avec la duchesse de Kent, venue au nom de sa cousine la reine proclamer l’indépendance : les deux danseurs semblent moins satisfaits l’un de l’autre (surtout la duchesse qui semble tenir à l’écart un Nkrumah en robe africaine) que dans la photo de 1961 avec la reine …

    https://mea-gloria-fides.tumblr.com/post/161124406624/hrh-princess-marina-duchess-of-kent-dancing-with/amp

  3. Merci pour ces indications sur le contexte de la prise de vue ! Il serait intéressant d’en avoir aussi sur les choix d’édition de cette photo plutôt exceptionnelle, du point de vue de ses caractéristiques techniques. Ian Berry est un partisan de l’animation de l’image par le bougé ou le flou de mouvement, mais il faut aussi que le sujet de l’image, le rire de la reine, soit considéré comme suffisamment intéressant pour diffuser cette photo très peu protocolaire…

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