Seul sur Mars, une fiction pour y croire

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Seul sur Mars (Ridley Scott, 2015) a été particulièrement loué pour son “réalisme”. Les stratégies du héros, joué par Matt Damon, pour remédier à son isolement, ont de même été saluées pour leur caractère “scientifique”. Même lorsque des éléments du film ont paru déroger aux connaissances disponibles (comme la violence de la tempête initiale, alors que l’atmosphère martienne très ténue ne provoquerait pas de tels dégâts), c’est encore l’avis de savants qui était sollicité. En résumé, le film a été accueilli à la façon d’une œuvre de vulgarisation plutôt que comme un pur divertissement.

The Martian, vaisseau spatial.

The Martian, vaisseau spatial.

Cette réception peut sembler paradoxale si l’on considère que les scénarios d’exploration humaine de Mars restent aujourd’hui de l’ordre de la fiction (le programme Constellation, dernier projet élaboré par la NASA en vue de cet objectif, a été officiellement abandonné par le président Obama en 2010). Dans un contexte de réduction des moyens des Etats et de mobilisation autour des enjeux écologiques, sans même parler des risques ou des obstacles techniques, il paraît très peu probable de pouvoir justifier les coûts énormes d’une mission vers Mars dans un avenir proche. Tout est réaliste dans le film de Ridley Scott – sauf le projet d’aller sur Mars.

La lecture de Seul sur Mars comme une anticipation réaliste peut s’interpréter comme un jeu d’autopersuasion à l’échelle de la société américaine, la poursuite d’un rêve éveillé par les moyens de la fiction étant la seule manière d’actualiser un objectif inatteignable. Mais cette vision ne tient pas compte du fait que la science-fiction a bel et bien installé les projets de la conquête spatiale dans l’espace social, contribuant à la réalisation effective du programme Apollo. Fiction et non-fiction, dans l’espace littéraire, sont des catégories figées qui délimitent des aires intangibles. Mais à l’échelle historique, il n’est pas rare de voir des récits changer de statut. La Bible, qui représentait jadis l’expression sacrée d’une vérité surhumaine, est aujourd’hui regardée comme une œuvre poétique en grande partie fictive.

Au sein même de la fiction, on peut rencontrer différents états narratifs. Alors que la science-fiction du premier vingtième siècle se caractérise par une fantaisie débridée, le thème de la conquête spatiale se manifeste dans des ouvrages documentaires (Willy Ley, Chesley Bonestell, The Conquest of Space, 1949) ou des fictions respectueuses de l’information scientifique (Destination Moon, George Pal, 1950), qui peuvent dès lors être lues comme des anticipations d’une réalité à venir. Le principal inspirateur du programme spatial américain, Wernher von Braun, consacre une énergie considérable à vulgariser ses projets dans les années 1950, dans le but avoué d’accélérer leur réalisation1.

S’il existe donc des passerelles qui relient fiction et histoire, en particulier dans un contexte évolutif ou programmatique, le réalisme du récit dépend de sa conformité avec l’information scientifique connue et de l’usage de codes narratifs issus ou imités de l’univers scientifique et technique. Héritier du genre du récit d’exploration, celui de la conquête spatiale, inauguré par Jules Verne avec De la Terre à la Lune (1865), se caractérise par une recherche de crédibilité et l’emprunt de nombreux marqueurs savants: débauche d’informations chiffrées, ou recours au dessin technique, dès La Femme dans la Lune de Fritz Lang (1929).

Frau im Mond, Fritz Lang, 1929

Frau im Mond, Fritz Lang, 1929

Par rapport à cette veine réaliste, liée aux projets d’exploration lunaire, les récits martiens comportent dès l’origine un sérieux défaut. Incarnée dans La Guerre des mondes (1898) de Herbert George Wells par des êtres repoussants dotés d’une tête démesurée et de tentacules, l’existence d’une civilisation extraterrestre, quoique couramment admise par les spécialistes à la fin du XIXe siècle, ne peut s’appuyer sur aucune information descriptive.

Alvim Corréa, illustration de La Guerre des Mondes, 1906.

Alvim Corréa, illustration de La Guerre des Mondes, 1906.

Le problème posé par cette absence de référent se manifeste par exemple dans L’Astronomie populaire (1880) de Camille Flammarion. Dans le chapitre consacré à la planète Mars, où l’astronome décrit «un monde vivant, orné de paysages analogues à ceux qui nous charment dans la nature terrestre» et sur lequel «toute une race humaine habite actuellement, travaille, pense et médite comme nous», Flammarion résout la question de la figuration d’un monde strictement imaginaire par une pirouette audacieuse: la substitution à l’impossible représentation d’un paysage martien d’un aperçu du Colorado qui montre des Amérindiens environnés de cactus géants – scène dont le caractère exotique permet de suggérer l’environnement de la planète rouge sans trahir la vérité scientifique.

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L’intérêt pour Mars s’est abondamment nourri du postulat de l’existence d’une espèce civilisée, basé sur des erreurs d’interprétation des données de l’observation astronomique: les fameux canaux de Schiaparelli et Lowell2. Mais l’investissement imaginaire de ce thème, caractérisé par une production bas de gamme foisonnante, qui inclut à partir de 1950 la rumeur des soucoupes volantes, ôte rapidement toute crédibilité aux récits d’extra-terrestres3.

Joe Nickell's Alien Timeline.

Joe Nickell’s Alien Timeline, 1997.

De nombreuses raisons pratiques expliquent l’absence de concrétisation d’un projet de vol habité vers Mars. Le rôle des fictions est plus difficile à établir. Si le genre de la conquête spatiale a contribué à encourager le programme lunaire, il semble bien que le manque de crédibilité de la veine martienne ait eu l’effet inverse. Seul sur Mars en apporte la confirmation par un choix original: celui de proposer une fiction martienne dépourvue de toute marque extra-terrestre4 (le titre anglais du film, “The Martian”, qui désigne le héros humain, souligne de manière encore plus flagrante cette inversion). Si l’on en croit la leçon de la réception, retrouver la foi en Mars imposait l’abandon de l’encombrante subculture martienne, avantageusement remplacée par les codes réalistes de l’exploration lunaire.

Version abrégée du séminaire du 5 novembre 2015.

  1. André Gunthert, “La Lune est pour demain. La promesse des images”, in Alain Dierkens, Gil Bartholeyns, Thomas Golsenne (dir.), La Performance des images, éditions de l’université de Bruxelles, 2010, p. 169-178. []
  2. Robert Markley, “Lowell and the canal controversy. Mars and the Limits of Vision”, Dying Planet. Mars in science and the imagination, Duke University Press, 2005, p. 61-114. []
  3. John F. Moffit, Picturing Extraterrestrials. Alien Images in Modern Mass Culture, New York, Prometheus Books, 2003. []
  4. On peut trouver un précédent à cette proposition narrative dans la nouvelle “La voie martienne” d’Isaac Asimov (1952), qui dénomme “Martiens” les colons humains et renonce à toute présence alien. []

2 Commentaires

  1. A signaler le prolongement proposé par Patrick Peccatte: ”L’évolution des martiens” https://dejavu.hypotheses.org/2546 qui raisonne sur la justification contextuelle des propositions fictionnelles. Je reprendrai à mon tour dès que possible cet intéressant débat.

  2. Retour PingDe la variabilité des martiens. Fiction, réalisme et subculture | L'image sociale

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