Okja: l’art, le cochon et le document

Fable grinçante, Okja (Bong Joon-Ho, Netflix, 2017) est le premier film grand public animaliste  (auquel je consacre ma troisième chronique pour Arrêt sur images). Mettant en scène une cause encore embryonnaire (le parti animaliste français a présenté ses premières candidatures lors des législatives de 2017), mais à la croissance rapide, et très prisée parmi les jeunes générations, ce film propose plusieurs pistes de réflexion intéressantes, et restera quoiqu’il en soit un marqueur de la fin des années 2010, années du basculement vers le post-politique et ses formes corollaires: la radicalité militante et la communication autoproduite (soit les mêmes méthodes que le terrorisme djihadiste, autre symptôme de ce paysage).

Le pitch (attention spoilers): une multinationale agroindustrielle (Mirando, évocation transparente de Monsanto) ayant produit une nouvelle race de super-cochons génétiquement modifiés, souhaite en faire le lancement promotionnel en fanfare à New York, autour de la championne Okja, élevée loin de la civilisation dans les montagnes sud-coréennes par une petite paysanne, Mija. L’organisation animaliste ALF (Animal Liberation Front) entreprend de saboter cette entreprise en dotant l’animal d’une caméra qui permet de filmer les mauvais traitements subis, et en diffusant ces images accusatrices lors du lancement.

Le principal intérêt du film de Bong Joon-Ho est de présenter l’affrontement du productivisme agroindustriel et de l’animalisme militant sous la forme d’une confrontation d’imageries. Les deux projets de communication symétriques de la multinationale Mirando et son piratage par l’ALF structurent la majeure partie du récit. Cette opposition elle-même, traitée de manière délibérément caricaturale et comique dans le film, est une composante décisive de la stratégie des groupes animalistes, qui se sont spécialisés dans la diffusion de vidéos de dénonciation de la souffrance des animaux (voir par exemple les vidéos du groupe L214).

L’efficacité de ces séquences n’est pas seulement due au caractère insupportable du spectacle qu’elles dévoilent, mais au fait qu’elles montrent l’envers du décor de notre monde euphémisé par la publicité. Avec une particularité propre au domaine agroalimentaire: même s’il est dans la logique de la communication commerciale de présenter ses produits sous leur meilleur jour, on atteint ici des sommets dans la distorsion de la mise en récit. Alors que notre alimentation est largement industrialisée, la publicité entretient l’illusion d’une continuité des traditions paysannes, à grands coups de camembert des moines, de vaches souriantes et de poules s’ébattant en pleine nature. C’est cette illusion que les vidéos de la cause animaliste font voler en éclats, en dévoilant la réalité d’une industrialisation sans scrupules. Il ne s’agit donc pas seulement de documents agissant selon la logique de l’image comme preuve, mais d’un véritable renversement des impostures de la société productiviste.

Publicité Poulet fermier de Loué, photogramme, 2017.

Gavage du foie gras, photo L214, 2012.

L’aspect le plus surprenant d’Okja est qu’il choisit de ne pas trancher entre ces deux imageries antagonistes. Si les représentants de la multinationale sont clairement du côté des méchants, et les activistes du côté des gentils, leur idéalisme militant est volontiers moqué par le cinéaste, qui en souligne les contradictions et les impasses. Même si le lancement promotionnel est bel et bien saboté par les animalistes, leur opération de sauvetage échoue à son tour. Renvoyant les deux projets de communication dos à dos, Bong Joon-Ho reprend la main pour faire valoir in fine sa propre vision – celle du cinéma – avec la noire exposition d’un abattoir aux allures de camp de concentration.

Okja est une fable qui refuse de fournir une morale prête-à-l’emploi. Cette position artistique est respectable, tant les paradoxes de la société industrielle semblent désormais nous enfermer dans un réseau de contradictions insolubles. Pourtant, cette conclusion n’est pas conforme aux effets observables des imageries mises en scène par le film – pas plus du côté du storytelling promotionnel, qui participe largement de la construction de nos représentations, que de la diffusion contre-propagandiste de documents révélateurs, qui conduit une minorité grandissante à modifier ses comportements alimentaires. Par sa sensibilité aux questions de la production imaginaire, Okja restera un document précieux de cet antagonisme.

7 Commentaires

  1. Cette remarque entre parenthèses est surprenante: Si la communication ultra-léchée des djihadistes, à coups de millions de dollars, de matériel professionnel de haute qualité, dont l’internet ne subit jamais aucune défaillance même dans les régions ou le commun des mortels n’a plus ni eau courante ni électricité, et dont les vidéos sont relayées (devrions-nous dire « promues »?) à la vitesse de l’éclair par les groupes médiatiques les plus riches du monde, de Al-Jazeera au New York Times, si cette communication donc, doit être qualifiée « d’autoproduite », alors quelle est la communication qui ne le serait pas, « autoproduite »?

    Mais au-delà de cette association qui m’a surpris, entre d’une part la cause animale et la communication militante, qui même lorsqu’elle est le fait d’anciens professionnels (comme les « casseurs de pub ») souffre d’un manque chronique de moyens, et d’autre part le phénomène de la « communication djihadiste », ou plus précisément, du rôle et des formes nouvelles attribuées à la communication dans le cadre des opérations dites « djihadistes », qui nagent dans l’argent et bénéficient d’un accompagnement logistique professionnel, et qui à ma connaissance n’a pas encore été vraiment étudié, au delà de réactions émotionnelles à chaud, il est important de se pencher sur cette question puisque le terrorisme « djihadisme » ne pourrait exister, en tout cas sous sa forme actuelle, sans cette forme nouvelle de communication.

    Et c’est vrai, la question de la concomitance de 1) l’auto-communication, 2) le terrorisme « djihadiste » et 3) la censure décomplexée s’habillant de « lutte contre la post-vérité », devrait, à partir de là, être étudiée. La communication associée au terrorisme dit « djihadiste » est-elle simplement un changement de vêtement, suite à celle du terrorisme dit « d’extrême-gauche » et à celle du terrorisme dit « communautaire », ou joue-t-elle un rôle nouveau et spécifique, lié à l’auto-communication et à « la post-vérité »?

    Désolé pour un commentaire un peu long pour une remarque entre parenthèses…

  2. @Laurent Fournier: Sans entrer dans le détail d’une comparaison difficile à mener (je ne suis pas assez spécialiste des mouvements djihadistes pour faire la part de la propagande dans la présentation de leurs moyens de communication; et il me semble par ailleurs qu’on aurait tort de prendre à la légère la stratégie médiatique très élaborée de mouvements comme l’ALF), je ne sais pas si l’ampleur des ressources crée une différence de nature entre les mouvements illégaux. Je pense plutôt que l’importance de plus en plus manifeste accordée à la communication illustre une évolution plus globale où le retrait, l’essoufflement ou le non-respect des expressions démocratiques et syndicales se voient compensés par l’essor d’un activisme plus violent, largement appuyé sur l’auto-médiatisation. Le ressort fondamental de ce déplacement relève du paradigme post-politique, au sens où c’est précisément l’espace médiatique, plutôt que l’espace politique, qui paraît aux yeux des acteurs le plus à même de produire les effets souhaités.

  3. et rien sur les conditions sociales de production de ce film de télévision (?) produit par un réseau à abonnement câblé (?) alors qu’il défrayait la chronique par ou lors de sa présentation à Cannes ?

  4. @PdB: Voir mon billet de 2014: http://imagesociale.fr/82. Pas grand chose n’a changé dans la réception française du diffuseur US, paré par les influenceurs locaux des habits du Grand Satan. Netflix est pourtant le producteur le plus intéressant et le plus pertinent du paysage audiovisuel actuel, et Okja un témoignage parmi d’autres de sa capacité d’explorer de nouveaux territoires culturels.

  5. Ne pas confondre l’ALF et L214 dont le statut, et le champ d’action changent la manière de mener leur communication. L214, dont les créateurs sont abolitionnistes dans l’absolu, est une association de droit local alsacien-mosellan qui défend le bien-être animal destiné à la production alimentaire. Son impact se limite (milite…) à la consommation et aux conditions d’élevage, en vue d’une sensibilisation plus globale à long terme. Il ne s’agit pas d’un mouvement en soi. ALF est un terme concernant un groupe à frontières flexibles; le mouvement n’existe sous aucun statut, et ne bénéficie donc pas des lois, protections et devoirs inhérents à ce statut. Animalistes et militants tous les deux, oui, mais la différence de statut et d’action est à ce point nette que les stratégies de communications connaîtront elles-mêmes des schémas éloignés. La légalité est en effet un point crucial du modus operandi. Néanmoins, rien n’empêche les membres de L214 de s’associer à ALF.
    L214 favorise la sensibilisation et la prévention (par l’image), donc. ALF est un « groupe à frontières flexibles », ce que n’est pas l’Etat Islamique. Ce dernier est une réelle organisation, avec, comme le dit Laurent, une stratégie de communication nourrie par des capitaux conséquents. Et surtout, un siège. L’ALF n’en possède pas. La notion d’appartenance serait à mon avis à étudier.
    « Il me semble par ailleurs qu’on aurait tort de prendre à la légère la stratégie médiatique très élaborée de mouvements comme l’ALF ». La prendre à la légère, non, mais la comparer à la stratégie djihadiste est à mon sens un raccourci. Que les enjeux de la lutte soient radicalement différents, c’est une chose. Là où le problème réside, c’est dans cette notion de flexibilité : ALF n’est pas défini. L’EI l’est. Il n’y a donc pas UNE stratégie de communication inhérente au groupe, ni de communication aussi active en amont, notamment en ce qui concerne le recrutement. Pourquoi? Parce que les activistes de la cause animale ont la possibilité d’agir au-delà du front de libération animale, tout en ayant la possibilité d’y figurer et surtout de s’auto-proclamer comme étant partie intégrante de l’ALF. Ce que les djihadistes n’ont pas la possibilité de faire. Je pense que la différence ici émise a un impact réel sur les méthodes utilisées.

  6. Je me permets d’intervenir de nouveau. Je ne sais si vous avez pu le voir, mais je vous conseille de regarder ALF de Jérôme Lescure, pour une approche plus réaliste du militantisme. Il s’agit d’une fiction, et non d’un documentaire. Là où il est intéressant, c’est qu’il n’édulcore pas forcément l’image, point que vous reprochez à Okja.

  7. @raidronaurelie: Merci pour ces précisions. Toutefois, les questions qui m’intéressent à partir d’Okja ne portent pas sur les caractéristiques de tel ou tel groupe, mais sur l’usage de l’outil audiovisuel par l’activisme radical, phénomène plus global que le mouvement animaliste, mais dont celui-ci fournit une illustration très significative – et qui constitue par ailleurs un des thèmes majeurs du film.

    Ce qui, à la réflexion, m’apparaît comme une lacune d’Okja, c’est l’absence de toute réflexivité de la réception. Le public n’existe pas dans le film (son rôle est même explicitement nié par l’une des dirigeantes de la firme). C’est pourquoi les projets de communication des deux entités antagonistes n’apparaissent que de manière caricaturale, comme des objets de moquerie, et non comme des formes efficaces susceptibles de modifier l’avis des gens. Admettons que dans le cas de l’imagerie promotionnelle, la démonstration soit superflue. En revanche, faute de cet ingrédient, la présentation du groupe d’activistes, dont la vidéo est le principal outil de communication, reste forcément incomplète. Bien sûr, le propos de Bong Joon-Ho n’est pas de restituer une image fidèle des animalistes. Mais à partir du moment où il choisit de faire du vidéo-activisme un sujet central de son film, il peut paraître dommage d’en donner une image si classique.

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