La photo du sapin

Photographier le sapin: geste simple. Et pourtant, des dizaines de schémas sont immédiatement mobilisés. Ce qui autorise la prise de vue, ou y convie: le sapin décoré fait partie des performances familiales qu’il est légitime de montrer (je le sais car j’en ai vu d’autres). De saison: de même qu’on se photographie en maillot à la plage l’été, au ski l’hiver si on a la chance d’y aller, le sapin décoré fait partie de la multitude de rites communautaires, qui ouvrent naturellement au partage iconographique. Montrer qu’on obéit au code est le trait essentiel. Suffisamment anonyme pour ne pas trop se livrer. Mais offrant tout de même la possibilité de la variation, qui donne l’occasion de se faire valoir.

Contrairement à ce que pensait Bourdieu, il y a une conscience de l’image. Ceci n’est pas une pipe: on sait bien qu’un beau sapin ne fait pas la belle photo. Encore faut-il un rayon de soleil, un jeu de lumière – on y regarde à deux fois. On en fera plusieurs. Donc non, on ne peut pas parler d’une «esthétique qui subordonne complètement le signifiant au signifié». Il y a le sapin et il y a la photo, performance au carré, dans le meilleur des cas – celle qu’on gardera pour l’album. Les autres, on les conservera aussi, mais seulement sur le disque dur, pour l’archive – on ne sait pas trop pourquoi, c’est quand même un événement.

C’est ça le plus frappant. Ce sens de l’éphémère, ce goût du transitoire qui éveille immanquablement le geste de la prise. Ça a été? Non: ça va passer. Vite! Sortir le smartphone. Combien de fois, malgré la vitesse de l’automatisme, malgré l’appareil toujours disponible, on en a raté, de ces courts instants qu’on voulait capturer.

C’est toujours trop court. Un sourire, le vrai, celui qu’on fait sans y penser, pas pour poser, ouistiti, celui qui allume les paillettes dans les yeux, non celui-là ne dure pas. Alors soit tu as dans le viseur celui qui ouvre les cadeaux, et là, oui, tu as une petite chance de l’attraper au vol, l’instant précieux de la surprise. Soit tu joues le réchauffé, allez groupez-vous, parfois ça marche quand même.

Et le sapin, comme l’éventail des milliers d’événements qui composent le photographiable, répond à la règle, fait partie de ces phénomènes avec lesquels l’enregistrement engage la transaction documentaire. Oui, on calcule, instinctivement, on sait que l’enfant qui grandit, que l’anniversaire qui se fête, que la grand-mère en visite, que le dîner en famille, que cette chaîne de montagnes à l’horizon, que ce moment-là ne reviendra pas.

Le sapin ne sera plus là le mois prochain. C’est ce savoir chronologique élémentaire qui donne au phénomène sa qualité photographique. Non pas parce qu’il s’agit d’un instant solennel, mais parce que son éphéméralité le range dans la catégorie de ce qui advient et ne restera pas, de ce qui change et donc date. Le contraire de ce qui se répète et qu’on ne photographie jamais. Le même petit déjeuner vite avalé, le même trajet pour aller là où l’on va chaque jour, les mêmes gens qu’on croise semaine après semaine – rien de ce que l’on considère comme routinier ne passe la barre de ce qui mérite d’être enregistré.

Le sapin est un événement. Une occasion rituelle, qui se reproduira l’an prochain, semblable et différente, comme la rentrée des classes, la première neige, ou les vacances. Mais qui suffit à faire histoire. Oh! pas la grande! Celle d’une famille, faite elle aussi de rites et de variations, de routine et d’événements. Seuls les seconds passeront la sélection de l’album. Dont l’usage s’est imposé à partir de la fin du XIXe siècle pour conserver la mémoire de ce qui jusque-là ne s’écrivait pas. Pour faire archive, comme les grands, de la modeste histoire de ceux dont personne ne faisait cas.

Il n’est d’histoire que de ce qui change, disait Marc Bloch. Et sur le même principe que celui de la peinture d’histoire, qui annoblit l’événement, la photographie désigne ce qui, dans la vie d’une famille, semble digne de rester dans la chronique. Support du récit oral, l’archive photographique donnera lieu à l’exercice de la remémoration collective, à l’occasion de la consultation de l’album.

C’est la connaissance de tous ces rites, l’intuition de la nature événementielle d’une expérience, et l’anticipation de la consultation documentaire, chacune requérant la projection d’un futur abstrait, qui composent le réseau aussi dense que banal du geste de prise de vue. La photo du sapin fournit un exemple quotidien de la pensée à l’œuvre dans le processus documentaire – celui-là même qui s’appliquait à la notation scientifique des naturalistes embarqués avec les navigateurs de la Renaissance, qui profitaient de l’occasion d’une observation éphémère pour rapporter avec eux la description des espèces inconnues. Ce qui crée le document est le principe de l’absence de la source au moment de la consultation, construction circonstancielle et abstraite qui fait tout le prix de l’enregistrement. Faire la photo du sapin témoigne d’une perception documentaire, c’est à dire d’une transaction imaginaire qui a anticipé sa disparition, et qui trouve sa légitimité dans le fait que, de cet événement, il n’existera bientôt plus que la photo.

6 Commentaires

  1. «rien de ce que l’on considère comme routinier ne passe la barre de ce qui mérite d’être enregistré.»
    Au contraire, la routine quotidienne ne mériterait-elle pas justement d’être enregistrée? Le journal photographique en serait un exemple.

  2. De nombreuses œuvres d’art contemporain ont pris le quotidien pour sujet. Mais dans ce cas, la routine n’est donc plus considérée comme sans intérêt. Ainsi que le montre une œuvre comme « Everyday » de Noah Kalina (https://www.youtube.com/watch?v=6B26asyGKDo), même la variation la plus infime, dès lors qu’elle devient le sujet du spectacle, prend alors le statut d’événement.

  3. « Ça a été? Non: ça va passer. »
    En fait il n’y a pas d’opposition, mais des points de vue différents: « ça a été » pour le spectateur de la photo, « ça va passer » ou « ça aura été » – pour le photographe en action.

    Photographes de sapin de Noël, photographes de guerre, même perception documentaire !

  4. Tres interessant. Je me demande si « la photo du sapin » n’est pas une manifestation ce que Rene Girard appelle « le mediateur » dans « Mensonge romantique, verite romanesque », mais en quelque sorte a l’etat le plus pur: Debarrasse alors de presque toute substance, il ne reste que la trace d’un geste s’etant lui-meme mis en scene, auquel il devient extremement difficile de trouver une « signification objective » quelle qu’elle soit.

  5. @etcetcetc: Oui, tout à fait! Mais cette différence de point de vue est essentielle. Côté Barthes, on cherche une définition de la photo ex post. Du mien, on observe une motivation de la prise de vue ex ante.

    @Laurent Fournier: Je préfère pour ma part, plutôt que chez Girard, aller chercher chez Goffman les règles sociales de la présentation de soi, qui décrivent un objet mis en scène comme une performance – donc un phénomène loin d’être dénué de signification…

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