”Voilà une classe qui se tient sage!“ La police se venge en vidéo

 

Rarement un document vidéo aura soulevé tant d’émotion. A part la droite dure, qui se réjouit de voir la jeunesse brutalement mise au pas, les réseaux sociaux ont bruissé dès le soir du jeudi 6 décembre de colère et de dégoût à la vue d’une vidéo enregistrée par les forces de l’ordre, qui montre l’interpellation de plusieurs dizaines d’adolescents, à genoux, immobiles, en rangs serrés, menottés ou les mains sur la tête, sous la garde d’agents en armes.

«Les images des lycéens à Mante-La-Jolie encadrés par les policiers sont d’une violence inouïe.» «La nausée. Dites-moi que ce n’est pas vrai.» «Ce qui est humiliant et inacceptable, c’est de placer ces jeunes gens dans des postures qui rappellent les exécutions sommaires.» «Ce pays est malade. J’ai honte.» «Le point de non-retour est définitivement atteint pour la Macronie.» «La jeunesse françaie ne pardonnera jamais à Emmanuel Macron l’humiliation dont elle a été victime.» «On traite des gosses qui manifestent comme des prisonniers de guerre.» «Ces images de gamins à genoux vont faire le tour du monde.»

Un article du Monde restitue le contexte de violence des manifestations lycéennes ces derniers jours à Mantes-La-Jolie (Yvelines), où aux feux de poubelle ont succédé les jets de pierres, puis l’incendie de deux véhicules le jeudi matin. De quoi justifier ce traitement spectaculaire? Face au scandale de l’humiliation publique de mineurs, les autorités ont répondu que les policiers n’ont fait que suivre la procédure, pour maintenir l’ordre et rétablir le calme.

«J’ai pas le souvenir d’avoir vu des agriculteurs ou des bonnets rouges à genoux devant des CRS quand ils brûlaient des portiques ecotaxe» réagit un internaute. Outre la régularité des rangs ou les injonctions disciplinaires adressées aux jeunes («On tourne pas la tête, on regarde droit devant»), qui évoquent pour plusieurs commentateurs le traitement des prisonniers de guerre,  les appréciations sarcastiques des agents: «Voilà une classe qui se tient sage!» ou: «On va montrer ça à leurs profs. Ils n’ont jamais vu ça!», attestent une volonté d’humiliation et d’intimidation.

Le tournage d’une vidéo et sa diffusion font-elle partie de la procédure standard? On imagine volontiers l’exaspération des fonctionnaires, tenus en échec par des lycéens incontrôlables. Comme de nombreuses scènes de violences policières enregistrées ces derniers jours, une telle mise en scène montre que la réponse des forces publiques a largement dépassé le cadre républicain. Ces images terribles sont la preuve à charge d’un dérapage, qui tutoie les procédés de vengeance vidéo, ou revenge porn, plus proches de la loi du talion que du maintien de l’ordre.

17 Commentaires

  1. Un scandale de la part d’un pouvoir « démocratique » qui n’a pas semblé émouvoir outre-mesure, (il a reconnu avoir été « choqué »…) ce matin sur France Inter, le ministre chargé de l' »éducation nationale »…

  2. @Dominique Hasselmann: En revanche, l’ancienne ministre de l’enseignement supérieur, Valérie Pecresse, ne voyait elle rien de choquant dans ces images, ce matin sur France-info…

  3. Je distingue mal (ou je me refuse à vraiment voir) : le premier à gauche et l’avant-dernier à droite de ces enfants agenouillés face au mur sont-ils menottés dans le dos ?

  4. @Axel: Tous les jeunes tournés contre le mur au fond ont les mains attachées par des menottes en plastique.

  5. Marrant comme personne ne voit la couleur de peau de ces jeunes. La police est raciste, la police passe son temps à humilier les jeunes des quartiers et à les traiter pire que des animaux mais aujourd’hui, comme par hasard le jour où ça colle avec les luttes des bourgeois blancs, tout le monde prend un air indigné du type on découvre le monde.

  6. Merci de cette précision, qui n’est pas apportée sur le site du « Monde » (et d’autres). Mais qu’en est-il de l’interdiction de publier la photo de qui que ce soit menotté, et encore plus de mineurs ? Le plastique abolit-il la nature des menottes ?

  7. Le fait que la vidéo ait été difusée non floutée, s’agissant de mineurs, contrevient aux règles du droit à l’image et est susceptible de faire l’objet de poursuites.

  8. ah c’est sympa ça,comme affaire: très plaisant (les poursuites qu’on pourrait entamer, je ne vois pas ce qu’on attend…)

  9. Pardonnez-moi d’insister, voire de pinailler, mais, dans le cas des enfants face contre le mur, on peut plaider qu’il n’y avait pas à les flouter puisque, ainsi tournés, ils ne sont pas identifiables. Mais les menottes ? Parce qu’en plastique, peut-on plaider qu’elles n’en sont pas ?

  10. Désolé de vous contredire mais je ne suis pas d’extrême droite ni de la droite dure. Pourtant je ne vois rien de choquant à mater des « lycéens », en fait des voyoux, qui ont jeté des projectiles, mis le feu à des poubelles, de cette façon etc… Qu’est-ce qu’ils s’imaginaient ces petits « chérubins » à mettre le feu, à casser et à caillasser les CRS ? Sérieusement. Cela ressemble plutôt à un bizutage d’ailleurs. Est-ce que vos enfants feraient cela monsieur Gunthert (caillasser, mettre le feu, vandaliser, je ne parle pas de manifester) ? Je parie que non. Vous pourriez peut-être monsieur Gunthert penser un peu aux riverains aussi qui ont vu débarqué des « lycéens » chez eux pour leur voler des bouteilles de gaz. Non je ne suis pas un riverain, j’habite dans une autre petite ville où il y a aussi quasi quotidiennement en ce moment des manifestations non autorisées de lycéens, régulièrement dispersées par des lacrymos. Les CRS ne font d’ailleurs pas dans le détail car des passants ou des riverains comme moi dégustent aussi…

  11. Il y a eu des violences, mais comment savez-vous que les adolescents interpellés étaient les coupables? Plusieurs témoins l’ont contesté, et plus de la moitié d’entre eux ont déjà été remis en liberté. Seuls 17 ont pour l’instant été déférés devant un juge. Compte tenu de la procédure d’arrestation collective, et de la docilité des jeunes immobilisés (que l’on voit dans une autre vidéo se laisser conduire sans opposer la moindre résistance), il est peu probable que les casseurs les plus dangereux se soient laissé prendre.

  12. Je doute que docilité et innocence aillent forcément ensemble. Je suis assez âgé pour avoir connu le service militaire. Il était réduit à 10 mois mais pour les scientifiques du contingent, il était de 12 mois et il débutait avec deux semaines de classe, puis après direction vers un laboratoire de recherche. On a été bizuté de cette façon par les militaires pendant deux semaines (façon full metal jacket, mais sans les passages dans la boue), et comme on était très arrogants entre élèves des grandes écoles, on pensait que les militaires méprisaient des surdiplômés comme nous, que c’était une vengeance pour reprendre vos termes. Quelques jours avant la fin des deux semaines, les militaires sont redevenus normaux avec nous, on a même découvert que plusieurs d’entre eux étaient (je ne me souviens plus du terme) officier de réserve ou un truc comme cela et issus des mêmes grandes écoles que nous (c’était l’armée de l’air au fait). Donc la première interprétation ne fonctionnait plus. Certains ont cru que c’était un rite de passage. Personnellement, j’y ai vu aussi un message qu’en fait ils n’avaient pas cessé de nous dire pendant deux semaines, mais il ne suffit pas de parler pour être entendu : que la guerre, ce n’est pas un jeu vidéo, ce n’est pas comme dans les films et que cela n’a vraiment rien de drôle. J’ai fait mon service juste après la 1er guerre du Golfe où la propagande US montrait les premières bombes à guidage laser de l’histoire et développait le concept de guerre zéro-mort, alors que sur le terrain, plusieurs centaines de milliers d’Irakiens avaient été littéralement brûlés vifs sur le front. Ici dans ce bizutage, il y a un message très simple des CRS, exprimé dans leur langage, d’abord transmis aux jeunes, et puis par la vidéo au reste des français : « calmez vous ! » Voilà mon interprétation. A défaut d’être d’accord, j’espère au moins que ce message sera entendu aujourd’hui…

  13. Vous avez peut-être raison, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que le message n’est pas passé. Comme quoi ce n’est pas une très bonne idée de s’adresser aux Français comme à des novices sous l’uniforme.

  14. Cher André Gunthert,

    J’ai découvert votre billet ce matin. Comme souvent depuis quelques temps, je l’ai parcouru d’un œil, ainsi que ses commentaires. Cependant, après relectures, la pauvreté de son message, qui me semble induite par un défaut d’informations et d’analyses (qui est l’auteur de la vidéo, au-delà « des forces de l’ordre » ? d’où provient-elle ? quelles sont les comparaisons visuelles sur twitter ? que peuvent-elles signifier ?), m’exaspère.

    Que voulez-vous dire ? que la jeunesse est gentille et la police pas belle ? Ne trouvez-vous pas cela un peu court ? Pour avoir longtemps habité rue Pajol dans le quartier de Marx Dormoy, zone d’affrontements entre des dizaines d’enfants délaissés des 18e et 19e arrondissements pour qui la violence était un jeu, pour m’être également retrouvée à plusieurs reprises face à des CRS, et généralement aux prises avec les forces de l’ordre, je pense que le problème soulevée par cette vidéo, sa diffusion et sa réception, est beaucoup plus complexe, et nécessite un autre traitement, que les trois paragraphes et la comparaison de conclusion à laquelle vous les soumettez. Au mieux, vous reconduisez la stratégie du gouvernement, qui est d’attiser les luttes interclasses, en pensant les dénoncer. Au pire, vous tentez de la légitimer ?

    Si vous vous voulez sentir utile, pourquoi ne pas vous dédier à l’accompagnement de vos masterant.e.s, de vos doctorant.e.s et de vos docteur.e.s, ou faire en sorte que le monde universitaire et celui de l’ESR en général soient plus justes, plus riches, plus pertinents au regard du monde contemporain, et cela avec leurs propres armes, qui ne sont pas celles de la fast science et du commentaire à brûle-pourpoint ? De mon point de vue, votre billet ne parvient qu’à conforter une certaine classe de dominants bien-pensants dans leur position surplombante. Et cela me semble indigne d’un chercheur de votre qualité.

    Sur ce, j’espère relire bientôt vos analyses sur l’histoire de la culture visuelle et celle de la photographie.

    Bien cordialement,
    Laureline Meizel

  15. @Laureline Meizel: Merci pour vos encouragements! :) Ce premier billet est un simple relevé, à propos d’une vidéo en effet importante, qui pointe principalement deux points: 1) un état exceptionnel de la réception (voir échantillon), 2) une prise en compte de la vidéo comme acte, et de sa signification propre (ce qui n’avait à ma connaissance pas été proposé jusque là dans le débat public).

    Nous ignorons pour l’instant qui est l’auteur du document – et il ne me revient pas de me substituer aux enquêteurs qui détermineront son identité –, mais ce que nous indique factuellement la vidéo, c’est qu’il s’agit d’un policier. Cette information, qui n’était pas forcément claire pour tous au moment de la rédaction de mon billet, est évidemment cruciale, et permet de situer cette intervention sur la cartographie de la guerre de communication qui a lieu actuellement (voir mon interview au Monde pour quelques précisions).

    L’utilité d’un blog est de pouvoir être mobilisé pour ce type de compte rendu à chaud, très précieux pour les élaborations postérieures. Vous le sauriez si vous en aviez l’usage, ou si vous me lisiez moins distraitement. Il n’est de bonne histoire que celle qui s’efforce de respecter le présent.

  16. Merci pour votre réponse, qui resitue pour moi votre billet. Quant à votre dernier paragraphe, je sais bien que vous utilisez votre carnet pour ce type de notes et les commentaires qu’il suscite. Par contre, je ne suis pas bien sûre de l’efficacité de ce dispositif quant au « respect du présent ». C’est la question, pas très neuve, des possibles apories de l’intellectuel.le engagé.e. Mais cela, je l’espère, pourra faire l’objet d’une « conversation » moins virtuelle.
    Bien cordialement,
    Laureline Meizel

  17. Certains commentaires utilisent le terme ‘délinquant’ pour justifier les actes de la police.
    La question qu’on devrait se poser selon moi est : qui produit la délinquance ?
    Est-ce que les délinquants le sont par choix ? Par envie ?
    Je crois que la réponse est non. La délinquance est produite par la société. Les jeunes des quartiers ne sont pas respectés : les moyens (financiers, enseignants, etc.) alloués à leurs établissements scolaires sont moins importants que dans les ‘’bons’’ quartiers, ils étudient dans des conditions insalubres et inadéquates, ils ont moins de chances de réussite. Diverses études montrent que pour un même résultat, les élèves ne sont pas dirigés de manière égale sur le plan scolaire et professionnel en fonction de leurs origines (pays, sexe, niveau socio-économique, etc.). Ils sont maltraités par le système éducatif. Alors comment répondent-ils ? En faisant ce que la société attend d’eux et provoque : la violence, la rébellion, la délinquance … C’est l’effet Pygmalion.
    Alors commençons par respecter les jeunes, donnons-leur une chance, permettons-leur de faire leurs preuves, CROYONS en eux et SURTOUT, donnons-leur les CONDITIONS NÉCESSAIRES (établissements, enseignants, orientation scolaire, etc.) à une pleine réalisation de soi !
    Alors oui, les jeunes dits ‘délinquants’ proviennent plutôt des quartiers défavorisés et pas des quartiers les plus favorisés. Ceux qui proviennent de ces derniers ont la chance d’être respectés, eux …
    La société produit la délinquance. La société et le système éducatif produisent les inégalités. Il faut arrêter de remettre la faute sur les individus et remettre en cause le système dans lequel on vit. (J’étudie les sciences de l’éducation, je donne volontiers des liens vers différentes études et ouvrages qui étudient cela si quelqu’un souhaite approfondir cette piste)

    [pour répondre à ceux qui trouvent le comportement de la police adéquat face aux ‘délinquants’]

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