Le touriste géomètre

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Pier 39, San Francisco.

La concentration de l’attention autour du selfie, dont je fais en ce moment l’expérience (pour la sortie de mon livre, qui consacre un chapitre sur 12 à l’autophotographie, les comptes rendus ne retiennent souvent que ce dernier volet), a pour conséquence qu’on oublie de regarder toutes les autres images.

Il se passe pourtant des choses bien intéressantes. Cet été, j’ai été frappé par la montée de la compétence géométrique dans la pratique de la photographie touristique.

Que ce soit au jugé (selfie sans visibilité), en prise de vue retournée ou à la perche, le selfie impose une attention à la composition supérieure à la simple vue frontale, mais ce jeu avec l’espace se déploie aussi dans d’autres cas, comme l’habitude qui se répand de la manipulation virtuelle de monuments (tour de Pise, tour Eiffel, pyramide du Louvre, etc…), grâce à une adaptation ludique de la perspective. Ce comportement à forte dimension appropriative fait volontiers l’objet de relevés ironiques dans les nouveaux médias en ligne, mais n’a pour l’instant ni dénomination ni caractérisation particulière.

Le savoir de l’image dont témoignent ces usages est curieusement à l’opposé des idées reçues sur la photo. Alors que chacun conserve la conviction que l’image d’enregistrement restitue à peu près fidèlement le réel, la prise de vue touristique confronte à une véritable fictionnalisation, dont la plus simple et la plus puissante est la sélection par le cadrage. Comment expliquer, alors que la plupart des sites touristiques grouillent de monde, que chacun emporte une photo qui le montre seul devant le monument? Il faut une certaine habileté dans la gestion d’un espace et d’un temps mesurés pour produire le simulacre de la rencontre solitaire avec l’emblème culturel.

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Pacific Coast Highway, Californie.

Alors que les autorités photographiques viennent à peine de découvrir qu’il n’y a pas que Photoshop pour manipuler l’image, les touristes du monde entier ont appris à jouer avec les lois strictes de la géométrie pour paraître maîtriser leur inscription dans le cadre. Ces mises en scène renvoient moins à l’esthétique de la photographie qu’à celle du théâtre (dont nous parle Michel Poivert dans son dernier livre). Mais qui fait attention aux images? (Photos AG.)

3 Commentaires

  1. La comparaison avec une mise en scène théâtrale me semble très juste. Dès qu’il y a des accessoires les figurants se les approprient pour y ajouter leur touche personnelle. Sauf qu’à bout d’un moment ces clichés touristiques commencent à se ressembler et créent en quelque sorte un rituel des gestes à perfomer devant/avec le monument http://mashable.com/2013/05/02/cliche-tourist-photos/#ndR5TDeL78qH

  2. @Fatima Aziz: A noter que l’article que tu signales repère un ensemble de comportements plutôt variés et adaptatifs, entre postures imitatives et manipulations de monuments – contredits par la présentation qui les décrits comme répétitifs. Pourtant, la plupart de ces appropriations n’existaient pas il y a une dizaine d’années. Il y a donc bien eu un processus d’innovation, passé sous silence (comme c’est généralement le cas de formes non liées à une technologie émergente). En réalité, un article de ce type correspond lui-même à une approche stéréotypée du phénomène, qui présente comme autant de clichés des traits dont le caractère remarquable est précisément d’être devenus visibles, et constituent autant de formes expressives, qui ne sont tout simplement pas pris en compte comme telles.

  3. Le discours du conformisme concernant ces clichés est vraiment répandu, donc à analyser attentivement. Merci pour cet éclaircissement.

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