Bastien Vivès: la morale de la polémique

Etant donné leur petit nombre, les débats sur la portée sociale de l’art et des questions esthétiques devraient réjouir tous les amateurs de culture, et se traduire par des échanges approfondis et des mises au point utiles. Las, comme celle provoquée par l’attribution d’un César au réalisateur Roman Polanski en 2020, la polémique suscitée par le projet d’une carte blanche offerte au dessinateur Bastien Vivès par le festival de la bande dessinée d’Angoulême (voir chronologie ci-dessous) s’est illustrée par des réponses déplorables, mais aussi par un prudent refus de prendre part à la controverse par une grande partie des acteurs institutionnels. Alors que le ministère de l’Education se targue d’un bilan flatteur en matière de formation à l’image, on ne peut que constater la pauvreté des arguments et la médiocre compréhension des enjeux lorsque le débat public porte sur les sujets iconographiques. Revue de bingo, en quatre points.

1. Censure. Le facteur de loin le plus exaspérant est la désignation comme censure de toute forme de protestation. Charlie Hebdo, qui a largement participé à la vulgarisation de ce sophisme, reprend à l’occasion de cette polémique le cri contre la censure qui a servi a justifier ses caricatures islamophobes. Une fois pour toutes: agiter l’épouvantail de la censure n’a pour seul objectif que de refuser le débat. C’est un argument de dominant, qui vise à préserver le statu quo – raison pour laquelle la dénonciation de la «cancel culture» est devenue un réflexe des paniques morales du camp conservateur. Pourtant, il vaut mieux se défier d’une vision qui réduirait la culture à l’immobilisme. De la querelle des Anciens et des Modernes aux luttes pour la diversité en passant par la bataille du réalisme, le champ culturel est constamment traversé par des combats et des évolutions qui se nouent et se résolvent dans le débat public.

Protester contre la consécration d’une œuvre ou d’un auteur fait partie des formes les plus banales de ce débat, et n’est l’apanage d’aucun camp. A ma gauche: la critique féministe du César décerné à Polanski en 2020; à ma droite: la disqualification réactionnaire du Nobel attribué à Annie Ernaux en 2022. Dès lors qu’on admet que le champ culturel n’est pas un héritage figé, mais le lieu même de la confrontation des idées, le débat apparaît comme l’outil indispensable de la manifestation de l’évolution des sensibilités. La protestation qui a accueilli le projet de carte blanche du festival d’Angoulême s’inscrit précisément dans ce cadre: elle traduit la préoccupation nouvelle des violences sexuelles, l’intégration récente de la question de l’inceste, le souci d’éviter la banalisation de modèles néfastes et de protéger les victimes. Bien entendu, la création culturelle implique la liberté d’expression, mais celle-ci n’a jamais été sans limites. C’est très exactement à discuter de ces limites que sert le débat public.

2. Juridisme. Tout le monde ne partage pas cette conception du débat. Selon Riss, «on a l’impression que se met en place une justice parallèle qui se fiche pas mal de savoir ce que la loi et la jurisprudence ont élaboré depuis des décennies». Renvoyer à l’application du droit constitue une autre manière d’éviter la discussion sur le fond. Après les plaintes déposées à l’encontre de Bastien Vivès pour représentation pédopornographique, bien des dessinateurs ou des journalistes semblent attendre le verdict des tribunaux pour se positionner sur cette épineuse question. Pas de chance: l’état du droit dans un domaine est largement dépendant du débat public, qui a contribué à en situer les limites. Ainsi, en matière de combat contre le racisme ou l’antisémitisme, ce n’est pas un seul article de loi, mais des dizaines de dispositions qui se sont accumulées au cours du temps pour protéger la société contre «l’incitation à la haine». En revanche, on sait que sur le terrain des violences sexuelles, la justice hésite et peine à rattraper une évolution récente. Qu’un pédocriminel revendiqué comme Matzneff n’ait jamais été poursuivi suffit à indiquer les progrès qui restent à accomplir.

Les plaintes visant Bastien Vivès vont-elles y contribuer? C’est possible, mais on peut en douter. Comme le montre la modification de l’article 227-23 du code pénal, qui étend la prohibition de la pédopornographie aux images fictionnelles, non sans une certaine confusion des termes, les juristes paraissent mal outillés pour résoudre le problème. Ce qui est au fond bien normal. Attendre du droit qu’il règle une question encore pendante, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Selon Jean-Noël Lafargue, «il n’y a rien de plus universellement répugnant que la pédocriminalité». Cependant, à en juger par la reconnaissance dont continuent à bénéficier des auteurs comme Polanski, Matzneff ou Vivès, la démonstration du rejet universel des violences sexuelles à l’égard des enfants reste à produire dans l’espace culturel français.

3. Caricature. Autre exemple de l’incapacité du droit à éclairer les questions iconographiques: le procès des caricatures de Charlie Hebdo (2007), épisode décisif de la confusion du débat à propos des images. Rappel des faits: pour se prémunir contre l’accusation d’islamophobie, dans un contexte de lutte antiterroriste peu favorable aux intérêts des musulmans, le journal qui a pris un virage néocon sous la houlette de Philippe Val obtient du tribunal la confirmation de l’analyse de son avocat. Etant donné que les dessins incriminés représentent de façon burlesque le prophète Mahomet, ils ne pourraient être condamnés qu’au titre du blasphème, ce qui est incompatible avec les lois d’une république laïque (la condition de ce jugement est de définir l’islam, ou tout autre religion, comme une abstraction dépourvue d’adeptes, permettant de se soustraire à l’accusation d’injure contre un groupe de personnes). Ce tour de passe-passe est ensuite défendu dans les colonnes de l’hebdomadaire comme une licence accordée à la caricature de pouvoir tout dire.

L’exemple de la caricature antisémite, scrupuleusement surveillée par les tribunaux, et dont le caractère grotesque constitue au contraire un facteur aggravant, suffit à contredire ce raisonnement acrobatique. Pourtant, les argumentaires pro-Vivès reprennent volontiers cette distinction, développant l’idée que le style caricatural des albums pédopornographiques Les Melons de la colère (2011), La Décharge mentale (2018) ou Petit Paul (2018), où «les personnages ne renvoient à rien de réel, [et] ne peuvent pas exister en dehors du fantasme ou de la fiction», suffirait à exonérer ces œuvres de toute responsabilité pénale. On comprend qu’en matière de pornographie, ce sont d’abord les photos ou les films qui ont suscité la préoccupation du législateur. Mais l’excitation sexuelle produite par la représentation n’est pas limitée par son réalisme, et le caractère néfaste d’une image pornographique ne s’arrête pas au voyeurisme. Ce qui détermine son influence relève bien plus de la question des modèles culturels.

4. Morale. Intitulé «Petit Paul et les puritains», le dessin de Riss en défense de Vivès montre un gamin rigolard balançant son pénis hypertrophié au visage des «Dupond-Lajoie de la morale» – figure stéréotypée de la disqualification du débat culturel. Même si l’on ne partage pas l’humour du propriétaire de Charlie, on conviendra que son dessin burlesque ne présente aucun caractère pédopornographique. Il ne suffit donc pas de représenter un enfant montrant son sexe pour convoquer l’imaginaire pédocriminel. Notons également que, même parmi ceux qui raillent la pudibonderie des détracteurs de Vivès, personne n’ose reproduire un seul de ses dessins. A croire que ces images sont moins inoffensives que le prétendent ses défenseurs.

Comme toujours, la question ne se résume pas à ce qui est représenté, mais porte sur comment on le représente. Plutôt que de simples motifs, ce que retient le lecteur d’une production culturelle, ce sont des comportements, des intrigues, et surtout un jugement implicite sur les personnages et les situations. N’en déplaise à Riss, si la morale est ce qui permet de différencier le bien du mal, son usage ne se limite pas aux gardiens de la vertu. En réalité, chaque histoire propose ses valeurs et déploie sa propre morale. Les œuvres pornographiques de Vivès ne se limitent pas à la représentation d’actes sexuels, mais y ajoutent systématiquement des ingrédients bien particuliers, comme le viol, les relations à caractère incestueux, mais aussi des situations de jeu qui dédramatisent les situations les plus scabreuses.

Dans la culture populaire, il arrive que des situations répréhensibles soient représentées – mais à condition que celles-ci fassent l’objet d’une réprobation symbolique, qui se manifeste souvent à travers le destin des personnages. Femme adultère, Madame Bovary est condamnée par le récit au suicide, indication claire du caractère socialement blâmable de sa conduite. La morale des histoires de Vivès est tout aussi limpide. Non seulement les violences sexuelles sont présentées comme séduisantes, mais elles interviennent dans des situations d’initiation dont l’instigatrice est le plus souvent une femme, qui exempte le sujet masculin de toute culpabilité ou responsabilité. L’exemple le plus accablant de ce principe est incarné par la fillette de la famille de La Décharge mentale, âgée de dix ans, qui accueille en riant une éjaculation faciale du visiteur de passage. Comme le souligne ce personnage en ouvrant sa braguette dans la vignette finale de l’album: «Bon… Bah, si tout le monde est consentant…»

Nul ne prétend que la lecture d’un album de Vivès provoquera mécaniquement le viol d’un enfant – pas plus que la vision d’une caricature antisémite ne suscitera fatalement une violence raciste. En revanche, il serait ridicule de nier que dans les deux cas, le jeu avec le fantasme et la légitimation symbolique que représente sa figuration sont bien ce que recherche le public de ces productions. Dans un de ces registres, après débat, la collectivité a décidé qu’il était préférable de prohiber ce jeu dangereux.

Chronologie (MàJ du 28/01/2023)

  • Fin novembre 2022, le festival d’Angoulême annonce le programme de son édition 2023, comprenant notamment une exposition intitulée «Dans les yeux de Bastien Vivès».
  • 08/12. Pétition des étudiants en lutte (mouvement étudiant «Ecoles d’art en danger»), 2500 signatures («Son travail véhicule des propos problématiques et une image dégradante des femmes»).
  • 10/12. Pétition par Arnaud Gallais, cofondateur du mouvement contre la pédocriminalité BeBrave France, 110.000 signatures («Nous dénonçons la banalisation et l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité organisée par le dessinateur de BD B. Vivès à travers ses ouvrages et ses propos dangereux»).
  • 12/12. Casterman annonce la création d’une collection érotique sous la direction de  B. Vivès.
  • 12/12. Tweet d’Emma dénonçant les menaces de B. Vivès à son encontre après la publication de La Charge mentale (2017).
  • 14/12. Annulation de l’exposition par le FIBD en raison de «menaces».
  • 15/12. Communiqué du collectif des Créatrices de Bande Dessinée contre le sexisme («une vision archaïque de la femme»).
  • 15/12. Excuses de B. Vivès sur Instagram («Aujourd’hui je me rends compte qu’au-delà de mes œuvres, ce sont surtout mes propos qui ont choqué, j’aurai désormais la plus grande attention lorsque je m’exprimerai en public ou dans les médias.»)
  • 17/12. Tribune de 500 autrices et auteurs féministes «Les raisons de la colère», blogs Mediapart («sa mise à l’honneur au Festival d’Angoulême est symptomatique d’un contexte global où les luttes contre le sexisme et les violences sexuelles peinent toujours à être entendues et reconnues.»)
  • 19-20/12. Dépôt de plainte des associations Innocence en danger et Fondation pour l’enfance visant les albums Les Melons de la colère, La Décharge mentale, Petit Paul.
  • 27/01. Deux débats séparés, l’un organisé par le collectif «Les raisons de la colère»/#MetooBD, l’autre par le magazine Le Point, ont lieu au festival d’Angoulême.

Références

30 réflexions au sujet de « Bastien Vivès: la morale de la polémique »

  1. Le parallèle avec les dessins antisémites est illégitime, voire grotesque : les dessins antisémites plaisent sans second degré aux antisémites, nourrissent des thèses antisémites ; les lectrices et lecteurs de Bastien Vivès, a contrario, ne défendent pas du tout la pédophilie (pas même en privé, pas même inconsciemment ou je ne sais quoi) – quand bien même ils peuvent tirer du plaisir de cette lecture.

    Pour y réfléchir, il est préférable de comparer avec les représentations violentes, par exemple celles des jeux vidéo.
    Prendre plaisir à exterminer plein d’avatars signale-t-il une sympathie pour les tueurs en série ? Éditer ce genre de jeu rend-il complice des tueries ? Si vous appliquez le raisonnement déployé dans cet article (la recherche d’un « jeu avec le fantasme et la permission symbolique »…), vous devez répondre oui à cette question aussi…

  2. « les lectrices et lecteurs de Bastien Vivès, a contrario, ne défendent pas du tout la pédophilie » source : t’inquiètes frère.

  3. J’ai l’impression que chacun defend don petit bout de perversion. La loi est simple : on ne promeut pas ce qui est interdit. L’inceste est interdit il n’a pas a etre promu. Le racisme n’a pas a etre promu, meme les cigarettes qui ne sont pas interdites, il est interdit de les promouvoir.
    Pour rappel le plus coupable n’est pas celui qui agit mais ceux qui ont connaissance de ces actes et les cautionnent soit en ne les denoncant pas, soit en les justifiant, les excusant ou en en faisant la promotion. A Nuremberg le « c’est pas ma faute on m’a dit de le faire, n’a rien justifié ». Il ne suffit pas d’etre pedocriminelle, il suffit d’accepter la pedocriminalité sous toute ses formes et on est un pedocriminel.

  4. A la décharge de B. Vivès il faut reconnaître que la BD est un art encore très jeune -peut-être même infantile? ou il est difficile de dépasser l’expression des émotions, peut-être impossible même. Même Christin et Bilal, ou Tardi et Manchette… leurs BDs sont parmi les plus proches de ce qu’on pourrait qualifier « d’intellectuelles », précises et documentées, avec des personnages complexes, et pourtant elles restent essentiellement des tableaux de succession d’émotions. Ce n’est peut-être pas vraiment sur la question -grotesque et bidon- du « blasphème » que Charlie Hebdo vient à la rescousse de B. Vivès mais peut-être plus en tant que « confrère », défendeur de la BD, quand on voit le rôle central que Hara-Kiri/Charlie Mensuel et Charlie Hebdo ont joué dans la naissance de la BD en France.

  5. @Gilles: Outre le fait qu’il soit connu de tous et largement documenté – ce qui est d’un intérêt pédagogique certain dans une discussion aussi confuse – l’exemple des caricatures antisémites permet de recadrer un débat pollué par quinze ans de sophismes. Je comprends que les partisans de la liberté d’humilier chère à Charlie soient catastrophés par cette comparaison, qui menace une rhétorique patiemment mise au point. La caricature antisémite présente en effet l’intérêt d’offrir un point de référence qui reste strictement dans le même univers graphique: celui de la satire, de l’exagération grotesque et de la fiction – qui sont les facteurs à nouveau mobilisés pour dédouaner la violence des images de Vivès.

    Tout est-il permis dans l’art? La caricature est-elle sans limites? Le burlesque annule-t-il la nuisance d’une image? La démonstration principale qu’apporte l’iconographie antisémite, c’est que loin de faire disparaître la responsabilité sociale ou pénale, sa nature graphique et fictionnelle constitue au contraire un élément aggravant de son effet néfaste (voir Marie-Anne Matard-Bonucci, «L’image, figure majeure du discours antisémite?» https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2001-4-page-27.htm).

    Ce n’est pas le seul élément utile. Comme la caricature antisémite, l’image pédopornographique présente le double caractère d’être partie prenante d’un continuum culturel qui s’étend du fantasme à l’agression physique, mais aussi de constituer en elle-même un abus en tant que représentation. C’est probablement le point le plus obscur pour tous ceux qui ignorent la sociologie de la culture, et se contentent de raisonner en distinguant l’acte de la représentation. Selon la formule consacrée, «l’image d’un crime n’est pas un crime» – mais la production ou la diffusion d’une représentation sont également des actes qui, lorsqu’ils sont liés à une culture criminelle telle que le racisme ou les abus sexuels sur mineurs, en sont évidemment aussi des manifestations. Rectifions donc l’adage: si l’image d’un crime n’est pas le crime qu’elle représente, elle peut constituer un délit autonome.

    J’ajoute que ce point est encore loin d’être clair sur le plan juridique. En matière de productions culturelles, le droit condamne «l’incitation» ou l’«apologie» de pratiques criminelles, mais répugne à prohiber des œuvres en tant que telles – un élément qui contribue à expliquer les hésitations des tribunaux dans l’application de l’article 227-23.

  6. L’argument à charge contre Vivès est qu’il a lui-même reconnu, à plusieurs reprises être excité sexuellement par de jeunes enfants, il en a même fait l’apologie à demi-mot.
    Dès lors que l’œuvre représente le désir ou les opinions de son auteur il devient difficile de parler de caricature. Comme avec un Dieudonné qui utilise l’excuse du sketch pour faire dans le discours idéologique antisémite.
    Il n’est pas délirant d’imaginer quel genre de photos trainent dans les dossiers PC de ce « brave » Bastien.

  7. @Laurent Fournier : la bande dessinée a été inventée dans les années 1830, ce n’est pas un médium si jeune que ça :)
    Christin, Bilal, ou Tardi et Manchette (que je n’aurais pas vraiment compté comme auteur de bande dessinée)… sont surtout des auteurs qui ont eu leur heure de gloire il y a 40 à 50 ans ! Sans minimiser l’importance historique des uns et des autres, il a passé pas mal d’eau sous les ponts depuis, notamment avec ce qu’on nomme le « roman graphique », qui a produit des œuvres saluées y compris hors de la bande dessinée, comme celles d’Art Spiegelman (prix Pulitzer), Alison Bechdel (finaliste du prix Médicis), Joann Sfar (nommé aux Beaux-Arts de Paris), Catherine Meurisse (académicienne !). Et je ne cite que les gros saucissons, le domaine est d’une grande vigueur.
    Bref, non, la bande dessinée n’est pas au stade de l’enfance !

  8. Si personne ne reproduit les dessins les plus polémiques, c’est tout simplement parce qu’avant d’être éventuellement de la pédopornographie, c’est incontestablement de la pornographie et que c’est donc soumis à un certains nombres de règles, que ça soit sur internet, ou dans la presse, conduisant à ce que seul un public majeur et averti puisse y accéder.
    Personne ne conteste que ces albums ne sont pas à mettre entre toutes les mains ; a fortiori certainement pas en couverture d’un hebdo sur un présentoir à hauteur d’enfants, dans une story instagram ou dans une exposition tout public à Angoulême.

    Quant à considérer qu’une image, parce qu’elle représente un crime, serait plus susceptible d’être illégale qu’une autre : cela poserait des problèmes bien au-delà du cas de Vivès (et ça priverait vraisemblablement un large public amateur de True Crime de saisissantes reconstitutions) C’est certainement une impasse tant législative que juridique.
    Dans une Histoire des Images, David Hockney exprime la chose certainement mieux que je ne pourrais jamais le faire, je le cite donc :

    « Selon la loi sur les enregistrements vidéo de 1984 (Royaume-Uni), l’une des choses que l’on ne peut pas représenter est l’extrême cruauté envers un autre être humain. J’ai ri quand j’ai lu ça. J’ai pensé, ce doit être des évêques de l’Eglise d’Angleterre qui l’ont rédigée. Ils ont oublié que l’image principale de l’Occident, c’est précisément cela : être très, très cruel envers une personne et la clouer sur une croix. En tout état de cause, on pourrait avancer que le but ultime de la chrétienté, c’est la Résurrection, pas la Crucifixion. C’est plus difficile à peindre et évidemment plus difficile à photographier.  »

    Si on raisonne principalement en fonction du caractère criminel de ce que représente une image, plutôt que du message qui est effectivement véhiculé : on ne peut plus se contenter du simple cas de Vivès, il faut alors aussi se poser la question de l’Assassinat de Marat ou de celui de Holopherne par Judith … si on empruntait ce chemin, il y aurait sans doute un grand travail d’épuration à conduire dans la plupart des musées nationaux. Et alors on comprend aisément pourquoi chaque censure prononcée ne peut plus être qu’une exception ; et qu’il est je pense, souhaitable que ça le reste.
    Ce qui n’empêche en rien questionner la question du patriarcat, de la représentation des femmes et des enfants, dans la BD autant que dans l’Histoire de l’Art. Même si évidemment, ce serait plus facile de le faire loin des réseaux sociaux, et pourquoi pas de vive voix, et pourquoi pas lors d’un festival de BD. L’époque n’est pas à cette façon de confronter les points de vues : tant pis pour tous.

  9. @Anonyme: On va garder ce commentaire comme exemple de whataboutisme, ou sophisme du noyage de poisson. En niant l’évidence («éventuellement de la pédopornographie») et en mettant de côté toute interrogation sur les effets culturels de l’image, on peut s’amuser à dire n’importe quoi, en décontextualisant la crucifixion pour banaliser la représentation de la violence. On ne saurait mieux démontrer l’intérêt (et le paradoxe) de discuter une œuvre sans pouvoir la montrer – une situation qui invite au bavardage mondain, où l’on parle de tout et de rien, mais surtout pas de ce qu’il est préférable d’éviter de voir.

  10. L’évidence, c’est que les trois livres incriminés sont toujours en vente sans que personne (à commencer par Amazon qui ne fait certainement pas grand cas de qui ouvrira le colis à la réception) n’en soit inquiété ou que ça fasse l’objet d’un signalement. La vente de contenus pédopornographiques étant illicite et sévèrement puni, on peut en conclure qu’au plus, ces contenus vendus seront « éventuellement » illicites, parce que déclaré pédopornographique par un magistrat.

    Mais comme vous le mentionnez dans une de vos réponses : il semble extrêmement hasardeux de prédire si ces contenus seront passés au pilon prochainement.

    De ce fait, à l’heure actuelle, l’oeuvre est tout à fait montrable, et donc sujette à débat … mais certainement pas sur la place publique et sans précaution.
    Ce formulaire m’impose de vous communiquer mon adresse mail : libre à vous de pousser la porte d’un débat que vous souhaitez tant.

    Ce qui importe est moins la question de la crucifixion (les rapts, viols, actes de tortures, évocations zoophiles … crimes et immoralités ne manquent pas dans l’histoire de l’art. D’ailleurs, en parlant de contexte : beaucoup d’images devenues des trésors nationaux n’avaient tout simplement pas vocation à être montrées en public … au même titre que les BD en question. On peut donc se poser la question de savoir si certaines ne devraient pas retourner sous des rideaux, au gré des moeurs du moment.)
    Le point à discuter n’est évidemment pas la crucifixion, mais bien la difficulté que pose la rédaction d’une loi de protection des moeurs vraisemblablement prise en réaction à l’émergence de nouvelles techniques de productions d’images tout en épargnant des images représentant des violences et pourtant entrées durablement dans notre patrimoine culturel. Et c’est vraisemblablement la raison pour laquelle la loi citée couvre un champ aussi large qu’imprécis … et repose par conséquent énormément sur l’interprétation des juges.

  11. Le vrai sophisme, c’est travestir de vrais arguments en sophismes, comme assimiler caricatures islamophobes (se moquer de la foi et des opinions n’est pas un délit) ?) à caricatures antisémites (se moquer des gens et d’un peuple est un délit).
    Le vrai sophisme, c’est comparer Matzneff, qui racontait les crimes qu’il commettait, à Vivès, qui dessine des crimes imaginaires.
    Le vrai sophisme, c’est d’assimiler un contenu pédopornographique filmé (crime ayant eu lieu) à du contenu dessiné (imaginaire et absurde).
    Le vrai sophisme, c’est présumer que le lecteur a des pulsions ou des opinions refoulées, voire peut-être un violeur, et non pas qu’il est d’abord sain d’esprit. Quel mépris. Quel manque de psychologie. Vivès fait sourire, impressionne par sa virtuosité, sa capacité à (presque) se laisser emporter à chaque case par un récit toujours plus délirant et à dépasser les bornes de nos sensibilités et de nos tabous. C’est amusant, puis on passe à autre chose. On ne va pas ensuite aller scruter les écolières. Pas plus qu’après avoir vu l’inceste dans une oeuvre de Dali, Picasso, Vian ou Homère (4 grands spécialistes aux intentions diverses)…
    Le vrai sophisme, c’est de convoquer Polanski pour éviter de citer tous les exemples qui foisonnent (voire dominent?) dans le monde de l’art sur la représentation de l’inceste, du meurtre, etc. et que c’est à l’observateur de savoir profiter et critiquer.
    Le vrai sophisme, c’est de feindre s’étonner que les défenseurs de Vivès n’en reproduisent pas ses pages les plus trashs : c’est un choix personnel de s’exposer à ces images et, surtout, c’est la progression des récits qui prépare le lecteur à ces images… Les publier de but en blanc et sans contexte ni avertissement, serait totalement crétin. D’ailleurs, hypocrisie oblige, vous nous exposez ici la couverture NON masquée de la décharge mentale (sans notre consentement!).
    Il est de plus en plus inquiétant qu’au nom du légitime principe de respect des victimes, on envisage d’enterrer la présomption de santé d’esprit des lecteurs et de ne plus nous laisser profiter des récits délirants de Gotlib, Edika, et consorts.
    Pour finir, je vous recommande l’anthologie de la BD érotique (de Bernière) avant que l’on déterre des polémiques sur ses auteurs pour mieux les enterrer.

  12. @Stis: Ne pas confondre censure et débat: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre patrimoine artistique et immobilisme culturel: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre état du droit et luttes sociales: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre fiction et impunité: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre ce qui est représenté avec comment c’est représenté: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre érotisme et pédopornographie: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre pudibonderie et protection des victimes: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre passage à l’acte et légitimation symbolique: sophisme ou bon sens?
    Ne pas confondre Vivès avec Gotlib, Gauguin ou Picasso: sophisme ou bon sens?

  13. « Le jeu avec le fantasme et la légitimation symbolique que représente sa figuration sont bien ce que recherche le public de ces productions. »

    Confondre hypothèse et réalité : illogisme ou non-sens ?

  14. @Max: Je prends pour un compliment l’imitation de ma formule, qui vous a semble-t-il paru convaincante.

    Cela dit, on voit qu’il n’est pas si facile pour un novice d’employer efficacement ce schéma. «Hypothèse» et «réalité» ne sont en effet opposés que pour le sens commun. La pratique scientifique articule au contraire étroitement ces deux dimensions: la première étant descriptive de la seconde, et la seconde ne pouvant être abordée indépendamment de la grille de lecture définie par la première. Toutes les notions que vous utilisez couramment pour comprendre et décrire la «réalité» – comme la rotondité de la Terre, l’ADN ou le capitalisme –, sont le fruit d’hypothèses élaborées par des spécialistes, intégrées dans le savoir commun. La légitimation symbolique est un concept assez banal en anthropologie, en histoire des représentations et en sociologie de la culture.

  15. Veuillez pardonner mon ignorance Docteur, mais tant que vous ne connaîtrez pas les motivations réelles des lectrices et des lecteurs de Bastien Vivès votre réflexion ne dépassera pas le stade de l’hypothèse.

  16. La preuve est faite qu’il est vain de tenter de débattre avec les mascus et autres amateurs de pédoporn. Cela dit, la tonalité de ces commentaires documente un angle mort de mon approche. La dimension antiféministe explicite chez Vivès trahit une guerre culturelle qui contribue à expliquer la virulence de la polémique. Ainsi, les diverses formes de déni énumérées dans mon billet, que l’on retrouve dans plusieurs commentaires ci-dessus, ne sont pas que des effets de l’ignorance, mais relèvent d’une volonté délibérée de polluer le débat. Du coup, on comprend mieux pourquoi celui-ci a tant de mal à se tenir, et pourquoi on y entend si peu les arguments féministes. Le trollisme, obstacle toujours renouvelé à la confrontation des idées (Schopenhauer, stratagème 18), est une forme argumentative que Habermas n’avait pas intégré à sa description de l’espace public…

  17. Et Gunthert de réagir : « C’est curieux de dire : on veut susciter le débat et quand il est là, il ne vous convient pas, » s’insurge-t-il. « Le débat, il faut le mener, il est toujours intéressant,  » – ASI du 07 septembre 2018

  18. Le débat devient vraiment intéressant. La mention du féminisme l’éclaire d’une lumière (pour moi) nouvelle, que je n’ai trouvé jusque là que dans cet article:

    https://livewire.thewire.in/gender-and-sexuality/the-fragile-sanctity-of-being-female/

    et quelques années avant, dans le livre de Nelly Arcan (et sa préface par Nancy Huston), burqa de chair…

    Bravo à André Gunthert d’ouvrir sur la base d’images que la plupart considéreraient comme superficielles, des questions si profondes… un gouffre…

  19. En réponse à Max et Laurent: Je viens de relire par hasard mon billet intitulé « Ne pas voir le sexisme » à propos de la chemise du physicien de l’équipe de la mission Rosetta (daté de 2014!) et ses commentaires. En dépit de l’écart des contextes (mais avec un commentateur commun!), je suis évidemment frappé par l’homologie de la discussion, qui porte sur la virulence et les artifices utilisés pour nier, dénigrer ou disqualifier la question initiale (la chemise est-elle ou non sexiste?). Comme l’avait déjà noté Schopenhauer (L’Art d’avoir toujours raison, stratagème n° 18), nier, détourner ou interrompre le débat n’est pas y participer, c’est empêcher qu’il ait lieu. Et ce qui est malheureusement limpide, c’est que ceux qui mettent toute leur énergie à y faire obstacle sont les mêmes: les représentants de la domination masculine, qui tiennent à faire respecter leurs droits.

  20. § 10 : «Dans la culture populaire, il arrive que des situations répréhensibles soient représentées – mais à condition que celles-ci fassent l’objet d’une réprobation symbolique, qui se manifeste souvent à travers le destin des personnages. […] La morale des histoires de Vivès est tout aussi limpide.»

    Ne faudrait-il pas que la dernière phrase citée soit à la forme négative («La morale des histoires de Vivès N’est PAS tout aussi limpide.») ?

    Peut-être n’est-ce que moi mais autrement j’ai l’impression que cette phrase («La morale des histoires de Vivès est tout aussi limpide.») rentre en contradiction avec celle qui la suit immédiatement dans ce même paragraphe («Non seulement les violences sexuelles sont présentées comme séduisantes, […], qui exempte le sujet masculin de toute culpabilité ou responsabilité.»).

  21. «N’en déplaise à Riss, si la morale est ce qui permet de différencier le bien du mal, son usage ne se limite pas aux gardiens de la vertu. En réalité, chaque histoire propose ses valeurs et déploie sa propre morale. »

    Je reformule: pour Riss, le terme « morale » ne renvoie qu’au puritanisme – ce qui lui permet de poser en rebelle subversif. Mais le sens de ce mot est plus général, et désigne les conduites valorisées au sein d’un groupe. De ce point de vue, on peut s’intéresser aux messages moralisateurs véhiculés par les fictions. Madame Bovary n’est clairement pas un éloge de l’adultère. De même, les albums de Vivès ne condamnent manifestement pas l’inceste ni la pédophilie. Autrement dit, ces histoires comprennent bel et bien une morale, au sens d’une leçon à méditer pour le lecteur.

  22. Parution aujourd’hui dans Le Monde d’un entretien croisé avec la philosophe Carole Talon-Hugon (déjà rencontrée en 2020 à propos du César de Polanski): «Affaire Bastien Vivès: La valeur morale d’une œuvre fait partie de sa valeur artistique» (propos recueillis par Marion Dupont):
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/27/affaire-bastien-vives-la-valeur-morale-d-une-uvre-fait-partie-de-sa-valeur-artistique_6159483_3232.html

    Le Monde nous informe également de la préparation d’une tribune en défense de Vivès, intitulée «L’art n’est pas la morale, la fiction n’est pas la réalité», qui sera diffusée après le festival d’Angoulême. Carole Talon-Hugon et moi-même répondons par avance à cet argument esthétique. Mais le plus intéressant est de constater une nette évolution du débat depuis mon billet de décembre. La position de Vivès et de ses défenseurs semble affaiblie. C’est la première fois dans un débat portant sur l’expression graphique que l’argumentaire « Charlie » a perdu son pouvoir de talisman.

  23. Bonjour,

    Je ne suis pas encore parvenu à me faire une opinion sur ce type de bandes dessinées mais la lecture de votre article alimente la réflexion et je vous en remercie.

    À propos de la question qui suit, je précise au cas où qu’elle est posée sans arrière-pensée. Mon intention n’est pas de détourner le débat ; vous pouvez d’ailleurs me répondre en privé si vous préférez.

    Outre les caricatures de Mahomet et les fantasmes pédopornographiques, y a-t-il selon vous d’autres dessins qu’il serait temps d’interdire à la publication ?

    -Quid

  24. @André Gunthert merci pour votre réponse (car il me semble bien que votre message du 20 janvier répond au mien).

    C’est donc la polysémie du terme «morale» qui a gêné ma compréhension :

    – Il y a la morale à l’échelle de la société (en tant que groupe), relative à un contexte historique et/ou culturel, cette même morale que la vision personnelle de Riss réduit à ses «gardiens de la vertu» ;

    – Et il y a la morale à l’échelle de la fiction (en tant qu’œuvre), relative à cette fiction en particulier, cette même morale qu’on pourrait remplacer par le mot «message».

    Le Madame Bovary de Flaubert s’est vu reprocher de ne pas décrire une image conforme à la morale de l’époque (à l’échelle de la société) qui condamnait l’adultère, mais sa morale (à l’échelle de la fiction) ne le valorise pas pour autant.

    Les albums incriminés de Vivès ne décrivent pas une image conforme à la morale contemporaine (à l’échelle de notre société) qui condamne l’inceste, la pédophilie et le viol, mais il y a débat pour déterminer si sa morale (à l’échelle de ses fictions) les valorise ou non, message qui ne semble pas si clair.

  25. @Quid: Je ne suis à titre personnel pas favorable à l’interdiction d’œuvres, et certainement pas de façon générique. Ce qui me semble plus utile est de débattre collectivement des problèmes posés. Je précise également dans le billet ci-dessus que la question ne porte pas seulement sur un type de sujet, mais doit s’étendre à son traitement narratif. Cette distinction concerne également l’œuvre de Vivès: trois albums ont fait l’objet de plaintes, mais l’album «Une Sœur», qui présente également des scènes érotiques dans un contexte évoquant des rapports incestueux entre mineurs, est souvent considéré comme moralement acceptable, en raison d’une narration plus élaborée et d’une distribution des rôles qui donne moins prise à la critique.

    @Nicolas B.: C’est tout à fait ça! Et comme l’indique Carole Talon-Hugon dans notre entretien du Monde: «la qualification d’immoralité est difficile, et la mesure des effets moralement négatifs l’est tout autant – de même que celle des effets moralement positifs».

  26. @André Gunthert: Merci beaucoup pour votre réponse.

    Je n’ai pas lu de bandes dessinées de Bastien Vivès, en revanche j’ai lu « Joe Blow » de Robert Crumb (parue dans Zap Comix n°4, 1969). Faites-vous le même reproche à « Joe Blow » qu’à « La Décharge Mentale », à savoir utiliser l’humour (satirique chez Crumb) comme alibi pour véhiculer un message pro-pédophilie ?

    Ce qui suit est probablement hors-sujet : Avez-vous écrit sur le cas du Japon ? Ce pays qui produit des fictions graphiquement extrêmement violentes et dont il me semble que les discours n’incitent pas toujours au dialogue, mais où pourtant le taux de criminalité, très faible, n’a pas l’air d’en être affecté. De ce que j’ai pu lire par le passé, cela s’expliquerait notamment par un rapport à l’image plus mature que dans notre société occidentale.
    Cela me fait me demander si, tout de même, il ne serait pas plus raisonnable de travailler dès le plus jeune âge sur cette prise de recul face aux œuvres d’art plutôt que de modifier leur contenu en amont ou en aval.

    -Quid

  27. @Quid: Pour une remise en contexte de la réception de Joe Blow, voir notamment:
    https://cbldf.org/2013/06/obscenity-case-files-zap-comix-4/

    Joe Blow est la seule œuvre de Crumb illustrant la pédopornographie. Elle suscite un débat nourri dans les années 1970, mais dont la configuration est sensiblement différente de celle d’aujourd’hui: la question des violences sexuelles sur mineurs apparait secondaire, la discussion portant principalement sur la dimension pornographique explicite (obscénité) et sur la remise en cause du modèle familial (inceste). Le point de vue dominant est alors celui de la majorité morale, et la mobilisation de thèmes subversifs s’inscrit dans un contexte de contestation politique marqué à gauche.

    Au-delà du débat de l’époque, on peut également observer que l’œuvre de Crumb a toujours suscité la critique du féminisme militant. Joe Blow est également une référence régulièrement utilisée pour appuyer les positions du camp masculiniste, selon une tactique éprouvée qui consiste à mobiliser l’autorité d’auteurs reconnus et à mettre en avant la dimension supposée « transgressive » de la pédopornographie. Disserter sur Crumb, Sade, Gauguin ou Balthus est tout de même plus chic que de parler d’enfants victimes d’abus sexuels.

  28. @André Gunthert: Ce qui me perd un peu, c’est le fait que vous dédouaniez des albums comme « Rhââ Lovely » (1976) ou « Ranxerox » (1981) en expliquant que l’époque était à la transgression, tout en reprochant aux masculinistes de mettre en avant ces mêmes auteurs reconnus et la dimension «supposée ‘transgressive’» de leur travail pour appuyer leur position…
    Si votre réponse aux masculinistes est que l’on a changé d’époque, alors je comprends que certaines œuvres de Gotlib, Liberatore ou Crumb ne doivent plus être éditées aujourd’hui sans un texte introductif replaçant ces images dans leur contexte historique. Serait-ce ce que vous préconisez ?

    -Quid

  29. @Quid: Flatté de me voir attribuer une capacité de préconisation! Ça m’apprendra à répondre à des questions qui s’adressent plutôt à un moraliste qu’à un observateur des pratiques culturelles. Merci de ne pas m’assimiler à ce que je ne fais que décrire… ;)

    Ce qu’on peut affirmer en tout cas, c’est que la culture ne fonctionne pas sur le même modèle que le code de la route. Les éditeurs ont choisi d’adjoindre un appareil critique développé pour la réédition de Mein K9mpf (qui n’est donc pas interdit, en dépit d’une dangerosité avérée), mais il est peu réaliste d’imaginer étendre cette formule à toutes les productions culturelles à problèmes. En revanche, il me semble qu’une majorité de lecteurs de Tintin au Congo n’a plus besoin d’avertissement pour décoder le caractère raciste des scènes de l’album – devenu ainsi, sous l’effet d’une lecture informée, un témoignage historique de la banalité du racisme négrophobe du début du XXe siècle. Cette évolution n’est pas liée à l’histoire de la BD, mais à la dissémination de l’antiracisme et des connaissances de la critique décoloniale. Si la question des violences sexuelles n’en est pas encore au même stade de vulgarisation, on voit bien comment les progrès de cette cause pourraient contribuer à installer une lecture informée des albums que vous citez. A vrai dire, c’est déjà ce à quoi nous assistons, avec la polémique Vivès, qui invite à soumettre les œuvres du passé à un regard plus exigeant – et le cas échéant à découvrir notre propre aveuglement…

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