Au-delà du journalisme


Brandie hier à l’ONU pendant le débat sur la condamnation de l’attaque chimique en Syrie, la photographie aujourd’hui à la Une de Libération a circulé dès le 4 avril sur les médias turcs, sur Al Jazeera ou sur Twitter (source: vidéo Edlib Media Center/AP). Parmi l’atroce iconographie du massacre de Khan Cheikhoun, rediffusée à des fins militantes, les images d’enfants suffocants ont joué leur triste rôle d’ambassadeurs de l’indignation.

Le choix du quotidien français, qui a fait débat au sein de la rédaction, reste isolé. Plusieurs journaux, dont le New York Times, ont fait hier leur Une sur les enfants victimes, mais avec des images moins violentes de soins hospitaliers. On dira que les limites de la norme journalistique mainstream ont été franchies. En effet. Il s’agit ici de la dénonciation engagée d’un crime.

Au total, le débat sur l’image paraît secondaire. Le massacre a bien eu lieu. En rediffuser les signes est une façon élémentaire de témoigner d’un sentiment de scandale, de révolte et de honte. Comme toujours avec le conflit syrien, le soupçon de l’impuissance guette. Mais refuser de voir ou de manifester sa colère n’aurait-il pas été encore pire?

MàJ: Lire aussi: «Il y avait une odeur mortelle», par Olivier Ertzscheid, et «Montrer ou pas, raconter ou pas, savoir ou pas» par Jean-Noël Lafargue.

MàJ: Lire la suite: «L’image qui ne devait pas être montrée, 15/05/2017.

15 Commentaires

  1. Il aurait certainement mieux valu empecher d’arriver, au besoin en les bombardant sur la route, les convois de produits chimiques avant qu’ils n’atteignent l’usine d’assemblage d’armements, mais si ca n’a pas pu etre detecte a temps, bombarder cette usine etait quand meme moins risque que d’attendre de voir ou ces gaz allaient etre utilises. On peut s’interroger quand meme sur la presence de tant d’enfants a proximite de cette usine, et pourquoi ils sont entasses ainsi apres avoir ete denudes. Pourquoi les corps des enfants sont-ils mis a part, pourquoi ont-ils etes denudes avant la photo? Quelle raison medicale ou quelle logique peut amener un groupe de personnes a faire cela? On ne peut reprimer une impression de profond malaise quand a la nature de la relation entre ces enfants et leurs familles, d’une part, et les personnes qui les ont denudes et empiles les uns sur les autres, sans s’embarasser d’un grand respect, avant de les prendre en photo, d’autre part. Ces enfants ne meritaient pas cela. Je trouve cette photo, par sa participation au mensonge, aussi obscene que celle de l’assassin de l’ambassadeur Russe.

  2. Personne n’a dit que cette image n’était pas obscène. Mais montrer l’obscénité a ici un sens, celui de la dénonciation et de la condamnation morale – ce qui n’était pas le cas avec la photo de l’assassin de l’ambassadeur, pur spectacle de la violence…

  3. les enfants sont dénudés car s’il y a attaque chimique, ledit produit chimique a imprégné les vêtements.

    Il s’agit d’une attaque d’un village controlé par les rebelles, aucune mention dans la presse selon laquelle une usine à proximité aurait été visée (à ma connaissance).
    Peut être du gaz sarin (http://www.20minutes.fr/sante/2044511-20170405-attaque-chimique-syrie-aucun-doute-gaz-sarin-500-fois-plus-letal-cyanure)

  4. Oui, ces images offensent, mais n’est-ce pas cette guerre et ses méthodes qui sont obscènes ? « Lorsque le doigt montre la lune, le sage regarde le doigt ».

  5. Plusieurs choses, comme

    Vouloir extraire l’obscénité de la beauté, c’est tuer la possibilité de la beauté (et détruire l’Histoire de l’Art).

    Et, donc, encore et encore, on veut tuer le porteur de mauvaises nouvelles… Comme je ne suis pas girardien, je considère que ce réflexe, d’accuser la photo du crime représentée est un réflexe barbare, motivé par la plus épaisse des superstitions.

    Et oui, en effet, je suis parfaitement d’accord, rappeler la seule chose qui compte, la seule chose importante : «Le massacre a bien eu lieu.»

  6. Voir également le commentaire de Johan Hufnagel, co-directeur, et les propos recueillis de Lionel Charrier, directeur de la photo, dans un compte-rendu du Time:
    http://www.liberation.fr/futurs/2017/04/06/l-histoire-de-cette-une-qui-nous-hante_1561009
    http://time.com/4729687/liberation-syria-cover/

    Plus globalement, un relevé de l’abondant matériel iconographique diffusé à l’occasion de l’attaque, qui montre à quel point journalisme, activisme et autoproduction sont désormais entremêlés:
    https://www.bellingcat.com/news/mena/2017/04/05/khan-sheikhoun-chemical-attack-evidence-far/

    Comme Olivier Ertzscheid (voir lien ci-dessus), j’avais déjà aperçu la photo EMC avant de la voir en Une de Libé. C’est l’aspect probablement le plus frappant du cas: au lieu de révéler une iconographie inédite, la réaction d’un journal s’inscrit aujourd’hui au sein d’un buzz qui a lieu essentiellement sur les réseaux sociaux – la Une de Libé devient l’équivalent d’un retweet…

  7. La publication de cette une et la circulation de l’image constituent un coup dur pour le régime d’Assad qui tente de nier les faits et d’empêcher par par tous les moyens la circulation ce genre de document. Comme le souligne L. Charrier la situation sur le plan éditorial est très différente du traitement des attentats où les images les plus horribles ont été écartées pour ne pas faire le jeu d’Isis et de la propagation de la terreur par l’image. Dommage qu’autant de lecteurs ne comprennent pas ces différences, et ne jugent ce travail que depuis leur confort personnel, leur morale domestique ou encore depuis leur désir d’être séduits par les médias …

  8. Je cite Andre Gunthert:

    « la réaction d’un journal s’inscrit aujourd’hui au sein d’un buzz qui a lieu essentiellement sur les réseaux sociaux – la Une de Libé devient l’équivalent d’un retweet… »

    Je ne saurais mieux dire!!!

    Ou bien, utilisant un langage un chouilla plus abrupt, cela confirme bien qu’en choisissant d’etre soi-meme l’evenement, la presse « militante-sans-le-reconnaitre » de type Liberation se prive de la possibilite de l’expliquer, et abandonne son traditionnel pouvoir explicatif aux blogs, (comme celui-ci et bien d’autres), qui eux peuvent se permettre de remonter a l’origine de l’image, en eclairent le contexte… y compris le pourquoi de sa publication par Liberation!

    C’est le phenomene a double tranchant de la « lutte contre les fausses nouvelles »: En se declarant de sa propre autorite au-dessus du soupcon de « fausses nouvelles » on se prive du regard critique qui justement permetrait de les eviter.

    Comme dit le dicton, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, ou comme dit Badiou, on ne peut pas etre philosophe et creer une verite.

    Cette « une » de Liberation restera bel et bien dans l’histoire. Pour servir de lecon.

  9. Ou pour reprendre le titre de ce billet, comment la tentation d’aller « au-dela » du journalisme mene finalement « en deca ».

  10. @Laurent Fournier: Libération ne se résume pas à sa Une. Avant de prononcer des jugements aussi sévères, il serait préférable de lire les articles qui accompagnent ces images. Outre l’enquête que Libé a mené avant de se prononcer sur l’événement, restituée dans l’article d’Isabelle Hanne, Célian Macé et Aude Massiot du 6 avril, l’éditorial publié le soir même par Johan Hufnagel (voir lien ci-dessus) explique en détail les choix de Une. De même que j’ai souvent relayé les billets du blog making-of de l’AFP, j’applaudis à ce type de commentaire, qui prend la peine de raconter le travail éditorial. De nombreux reproches infondés tombent d’eux-même à la lecture de ces textes, qu’il est regrettable de ne pas consulter, dès lors qu’on souhaite développer un avis éclairé.

    Le titre de mon billet est par ailleurs tout à fait clair sur la volonté du journal d’aller au-delà de la simple restitution de l’information – un choix dont il faut noter qu’il est resté isolé au sein de la presse. On ne peut pas reprocher tout et son contraire aux médias, comme d’oblitérer certaines réalités, tout en invoquant la décence lorsqu’un journal joue son rôle de lanceur d’alerte.

  11. Au fait, qui a pris cette image ? Qui a réalisé toutes les images fixes ou filmées en provenance de Khan Cheikhoun ? Les journaux qui les utilisent affichent-ils des crédits ?
    L’enfant échoué sur la plage, on a retrouvé le journaliste, on l’a interrogé, il a pu expliquer longuement sa prise de vue, ses circonstances, donner d’autres angles… là c’est juste impossible de poser les mêmes questions. De telles images rendent tout simplement impossible la critique. On ne peut tout simplement plus rien dire. Quand on se demande, par exemple, d’où elles sortent, on ne peut même plus poser la question. Elles rendent obligatoire l’endossement du récit dominant. ça fait déjà une semaine, et il est toujours aussi difficile d’oser questionner ce récit, de poser des questions simples, basiques, même en prenant mille précautions oratoires. Jusque dans les milieux universitaires ce moment est celui où l’esprit critique vous vaut immédiatement le qualificatif de « révisionniste ».

  12. C’est doublement faux. D’une part, il a bien existé des tentatives de déconstruction des images et du récit du petit Aylan. D’autre part, ceux qui prennent la peine de se renseigner savent très bien d’où viennent les images de Khan Cheikhoun (voir ci-dessus mon lien vers Bellingcat): il s’agit de sources proches des rebelles, ou de collectifs de journalistes citoyens, comme celui qui a diffusé la vidéo d’où est extraite la fameuse photo: EMC/Edlib Media Center. Il ne s’agit donc pas de sources neutres, mais de la voix des victimes. L’attaque a provoqué une grande abondance d’images, mais aussi de témoignages directs, collationnés par les agences, les télévisions ou les journaux comme Libération, qui a mené sa propre enquête. Ce que vous appelez le « récit dominant » est la traduction médiatique occidentale de cette vision, par ailleurs démentie et combattue vigoureusement par les forces du régime et ses alliés russes. Rien de neuf dans ce conflit où, pas plus que dans aucun autre, il n’y a de perception objective au-dessus de la mêlée, mais bien des camps antagonistes, et des récits (et leurs images) qui émergent de forces engagées.

  13. Voyons Andre Gunthert, vous citez vous-meme le « Idlib Media Center »… Comment appeler ce paravent de cameramen de Al-Jazeera, de forces speciales britanniques, israeliennes, qataries et saudiennes, et de casques blancs, qui viennent de voir un de leur bunker souterrains detruits par une bombe russe, un « collectif de journalistes citoyens »?

    Mais surtout, comment pouvez-vous assimiler ces gens a des « victimes »? Croyez-vous que ce sont les residents d’Idlib qui ont gentiment invite ces individus chez eux, et leur ont gentiment prete des locaux pour leurs stocks chimiques?

    Il y a deux camps, oui. Celui des civils et celui des terroristes. Ca n’est pas une « melee » neutre, et ne devrait pas etre si difficile de choisir son camp.

  14. Voici un exemple de récit de l’autre camp… Qui dénie donc vigoureusement la qualité de victimes aux destinataires des bombes (qu’ils ont envoyé eux-mêmes sur un entrepôt d’armes chimiques pour provoquer délibérément ce désastre et inonder les rédactions occidentales d’images atroces, ce qui est diablement malin…). Choisissez votre camp – mais de grâce, faites-le ailleurs que sur L’image sociale, qui n’est pas un forum. (Je dépublie les autres commentaires de Laurent Fournier, je crois que la démonstration est suffisante.)

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