Colorisation: les vignettes de l’histoire

Parmi les contenus à haute viralité que l’on retrouve périodiquement sur nos timelines, les séries de photographies célèbres colorisées rencontrent un accueil amical. Le léger vertige qui naît de la confrontation de l’original avec son double rêvé, le souffle de vie qui semble réveiller les teintes sourdes du noir et blanc, le sentiment de l’histoire revisitée: tout concourt à donner à ces images un caractère fascinant.

Si la colorisation est aussi vieille que la photographie, et a toujours été utilisée dans le but de corriger l’austérité du monochrome1, sa version numérique s’inscrit dans un nouveau contexte: celui de la manipulation de l’histoire. La généralisation des supports couleur a progressivement fait du noir et blanc un marqueur du passé. Il était donc tentant de jouer de l’opposition noir et blanc/couleur pour produire des effets d’incursion du passé dans le présent, à la manière des citations visuelles popularisées par le cinéma avec Forrest Gump. La rephotographie a ainsi proposé à partir de 2009 la mise en scène de photos anciennes replacées dans leur site originel (voir ci-dessous).

Nomad Tales, "Looking into the past", avril 2010 (Flickr, licence CC).

Nomad Tales, « Looking into the past », avril 2010 (Flickr, licence CC).

La colorisation des photographies iconiques se développe elle aussi à partir d’une activité collaborative, sur la plate-forme Reddit. En janvier 2011, la mise en couleur du célèbre baiser de la victoire d’Alfred Eisenstaedt rencontre un écho médiatique qui lance le genre (voir ci-dessous). Sous le pseudo mygrapefruit, son auteur a recouru à des photos d’époque de Time Square pour recomposer les détails de l’image. Suivront les colorisations des photographies de Mathew Brady, Lewis Hine ou Dorothea Lange, ou les portraits d’Abraham Lincoln, de Charlie Chaplin, d’Albert Einstein ou de Marilyn Monroe. Entre 2013 et 2014, le groupe #ColorizedHistory sur Reddit passe de 20.000 à 68.000 participants.

Comme les reenactments d’événements historiques, ces reconstitutions soigneusement documentées produisent des objets à la frontière de la réalité et de la fiction. Plutôt que d’essayer d’y lire l’expression d’une vérité historique restituée, il faut comprendre cette activité comme une forme d’appropriation populaire d’une histoire institutionnelle restée longtemps hors d’atteinte. Plus proche de la peinture d’histoire que du document photographique, la mise en couleur installe un reflet où le passé nous apparaît plus séduisant.

La grande majorité des clichés mobilisés appartiennent à l’histoire des Etats-Unis. Le succès que rencontre la mise en couleur d’un petit corpus d’images, qui s’étend entre le milieu du XIXe siècle et les années 1950, traduit à la fois l’état d’une documentation historique passée à la postérité par la photographie, et la nostalgie d’une ère précédant la guerre du Vietnam, qui était celle d’une Amérique forte et sûre de ses valeurs. Imaginerait-on de coloriser le portrait d’Adolphe Thiers ou de Gaston Doumergue? Il faut une forme de fierté, une perception positive de l’histoire nationale pour vouloir remettre au présent l’album des vieilles icônes.

« C’est incroyable à quel point nous pouvons ressentir un lien avec des photographies à partir du moment où elles apparaissent en couleur », peut-on lire en légende d’une de ces séries. Comme une collection de vignettes, la sélection de photographies célèbres entretient une impression de familiarité et de maîtrise. Elle ne nous montre pas le passé, mais nous tend le miroir du présent. Coloriser les icônes n’est pas leur donner un surcroît de réalisme ou de vérité, c’est se rassurer sur la place de l’histoire et accroître la disponibilité d’un répertoire de symboles.

Billet initialement publié sur Fisheye.

  1. Le coloriage est revendiqué dès 1840 par le pionnier de la photographie suisse, Johann Baptist Isenring (1796-1860), voir “Sans retouche, Histoire d’un mythe photographique”. []

6 Commentaires

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  4. Ne pourrait-on pas aussi faire le lien avec votre analyse du noir et blanc comme élément visuel « marqué » dans notre monde contemporain ?
    En tant que simple spectatrice de ces images recolorisées qui circulent sur la toile, je les avais intuitivement comprises comme une tentative de les réinscrire dans leur propre présent : au moment où elles ont été prise le monde était bel et bien en couleur et non en noir et blanc et s’ils avaient pu les photographes de l’époque aurait probablement majoritairement choisi la couleur.
    Dans le contexte des spectateurs actuels de ces images le noir et blanc est un élément marqué qu’il peut être intéressant d’effacer justement pour rendre à la photo la neutralité qui était la sienne quand elle a été prise. Plus que de ramener la photo dans le présent, la recolorisation permettrait alors de mieux l’ancrer dans un contexte historique où le noir et blanc relevait de la simple contrainte technique et non pas du choix et du message.
    Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse de non spécialiste, je trouvais juste intéressant de faire le lien entre l’usage actuel du noir et blanc et celui de la recolorisation – en particulier pour des images virales circulants sur les réseaux.

  5. @Anais: Il y a deux manières d’envisager le rapport à un passé plus ou moins éloigné: à travers le document historique, ou bien par la reconstitution. Celle-ci n’est pas illégitime a priori, et les deux méthodes peuvent se combiner. L’archéologie de l’antiquité recourt par exemple souvent à des formes de reconstitution qui peuvent s’avérer très utiles. On peut tenter de se faire une idée de la civilisation crétoise à travers les œuvres conservées, ou bien à travers les propositions de reconstitution du palais de Cnossos par Sir Arthur Evans.

    Comme ce qui nous reste du passé est toujours incomplet, la reconstitution présente un aspect plus satisfaisant, car elle remplit les lacunes et propose une image plus détaillée. Mais il me semble important de préserver la distinction entre ce qui nous vient réellement du passé et un travail postérieur qui comporte nécessairement une part d’interprétation.

    Vous avez raison, le noir et blanc est un code qui devient progressivement de moins en moins accessible aux jeunes générations. Mais nous n’avons pas non plus de photos des Minoéens (et moi aussi j’adorerais voir à quoi ils ressemblaient). Le problème que posent selon moi les images colorisées, c’est qu’elles écrasent par la reconstitution un véritable document historique. Non seulement elles brouillent les pistes, mais elles risquent d’effacer complètement la réalité de la trace, en se substituant à elle – car on peut bien sûr penser qu’une bonne colorisation fournit un meilleur document que la photo originale.

    Dans ce cas, on a perdu le rapport avec le passé: ce qu’on regarde n’a pas plus de réalité qu’un peplum de cinéma. Le fait qu’il n’existe pas de films en couleur de la Première guerre mondiale n’est pas qu’un simple défaut technique: c’est bien une caractéristique historique de cette époque, qui fait que les contemporains ne pouvaient pas voir une représentation en couleurs de leur environnement, de même qu’un contemporain de Napoléon ignore ce qu’est la photographie, et ne peut pas imaginer un monde qui dispose de cette technologie.

    En résumé, je n’ai rien contre la reconstitution: elle peut être très utile, et comporte souvent une dimension fascinante à laquelle je suis moi aussi sensible. Rapprocher l’histoire du présent et la rendre accessible fait incontestablement partie du travail des historiens. Les problèmes commencent quand les colorisations se substituent aux documents, ce qui se produit souvent de manière insidieuse, comme on peut le voir en ce moment lorsque les journaux télévisés recourent de préférence à des séquences animées colorisées sur la guerre de 14, mais sans jamais préciser qu’il ne s’agit pas des sources originales. Des enfants qui voient ces séquences peuvent tout à fait imaginer qu’il était possible de tourner en couleurs à cette époque. A ce moment-là, on ne se sera pas rapproché de l’histoire, mais on s’en sera au contraire éloigné. En revanche, on peut se servir des reconstitutions pour amener le public à s’intéresser aux documents. Ceux-ci seront par définition toujours plus difficiles à lire, mais ce qu’ils nous proposent n’est pas seulement une vision du passé – c’est le passé lui-même.

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