La vidéo-performance, piège de l’info ou idéal médiatique?

(Chronique Fisheye #33) De l’affaire Benalla à la colère de Mélenchon face aux perquisitions, en passant par le lycéen braquant une enseignante, ou le passager raciste du vol Ryanair, une cascade de vidéos abreuve quotidiennement le cours de l’actualité. Plus qu’une simple information, ces documents comme arrachés au réel, rediffusés par les réseaux sociaux et les chaînes d’info continue, réveillent le débat public et échauffent le commentaire. Doté par l’image d’une connaissance instantanée, chacun a un avis à donner. Comme les experts polyvalents des plateaux télévisés, les meilleurs amis se contredisent à plaisir sur Facebook, et participent à l’élaboration du récit médiatique.

Oubliés, les réquisitoires qui décrivaient l’image numérique comme le cimetière de la vérité. Quelle que soit la technologie ou la qualité de l’enregistrement, tout s’incline devant l’irrésistible puissance du document visuel, héritier de la révolution photographique. Un grand nombre de ces séquences ont en effet la même source: des captations sur le vif au smartphone, par des témoins présents sur les lieux. Les vidéos de surveillance appartiennent naturellement à cette veine. Mais on peut aussi y rencontrer des extraits d’enregistrements professionnels, en particulier des bains de foule qui mettent les hommes politiques en situation d’échanger avec le public, ou encore des prises de position inattendues ou des échanges houleux, lorsque ceux-ci ont eu lieu devant une caméra. Les sources amateur et la production télévisée peuvent même se superposer, comme lors de la visite du président Macron à Saint-Martin.

Au-delà de leur origine, ce qui caractérise ces brèves séquences, c’est de nous faire assister à une action qui a l’apparence de la spontanéité, et qui constitue en soi une information. La dimension performative de ces documents a été bien perçue par des journalistes, qui en ont fait un nouveau format de news. Diffusés par l’intermédiaire des réseaux sociaux, les clips d’actualité de Now This (2012) ou de Brut (2016) reprennent les principes d’une confrontation sans intermédiaire et d’une éditorialisation réduite, qui laissent toute sa place à l’extrait vidéo, sélectionné pour la viralité de son contenu.

Le nom même du média, «Brut», livre d’ailleurs la philosophie de ces spectacles instantanés. Dans la droite ligne du contrat documentaire, ces séquences se présentent comme un témoignage de première main. A ce contrat, la captation audiovisuelle apporte la plus-value d’une description exhaustive, donnant au spectateur l’illusion de partager l’action comme s’il avait été présent. Cette conviction persuade chacun de pouvoir en juger comme un témoin direct. Mais cette puissance n’est qu’une apparence. La fenêtre de l’extrait vidéo ne donne à voir qu’un bref aspect de la réalité, sous l’angle choisi par l’auteur de l’enregistrement.

Les professeurs du lycée de Créteil où un élève a brandi un pistolet à billes ont ainsi tenu à publier une tribune, en réaction au débat univoque et caricatural provoqué par la vidéo, pour défendre leur établissement et expliquer que celui-ci «ne se résume pas à ces images». Quelle que soit la valeur d’un témoignage, celui-ci ne pourra jamais se substituer au procès – cadre régulier de l’enquête judiciaire, qui organise la vérification des preuves et la confrontation contradictoire des points de vue.

Cette objection de raison n’a toutefois aucune prise sur le paysage médiatique. Non seulement à cause de l’attrait de la vidéo-performance, ou du penchant pour le spectacle des supports d’information. Mais pour une raison plus profonde: nous ne débattons que des sujets dont l’issue n’est pas encore réglée. Le résultat d’un procès, qui clôt une affaire, ne laisse par définition plus de prise à la discussion. Or, comme l’explique le philosophe Jürgen Habermas, dans l’espace démocratique, le rôle de la sphère publique est celui de la formation de l’opinion. Ce qui signifie que le paysage médiatique est moins le lieu de la circulation d’informations vérifiées, comme le voudrait la doxa journalistique, que l’agora de la formation du débat public – ce qu’ont bien compris les chaînes d’information continue, qui animent en permanence cette conversation.

Par son appropriabilité, la vidéo-performance paraît une forme proche de l’idéal médiatique. Elle donne à voir un événement dont le caractère auto-suffisant permet à chacun d’exercer son jugement; et elle est de nature suffisamment provocatrice pour engager chacun à l’exprimer. Plutôt qu’une information, il s’agit d’une invitation au débat, un levier pour tester les positions du corps social. En d’autres termes, l’expérimentation par excellence de l’opinion en train de se faire.

Un Commentaire

  1. J’ai le sentiment qu’il y aurait quelque chose à dire sur la fonction métonymique de ces vidéos, qui n’est peut-être pas si éloignée que ça de certains usages du photojournalisme : la situation filmée est censée montrer/synthétiser/prouver l’existence de certains phénomènes (racisme quotidien, violences juvéniles, etc.). Derrière la forme de “document spontané” et tiré du réel il y a l’idée que ce qui est filmé est l’exacte formalisation de phénomènes discutés (voilà à quoi ressemble le racisme, voilà à quoi ressemble la violence juvénile). On pourrait voir dans le traitements de ces informations l’ensemble des allers-retours entre le fait filmé et le phénomène qu’il métonymise, mais ce sont bien les commentaires qui sont liés à ces documents qui viennent soulever la complexité des phénomènes ou la pertinence du document par rapport au contexte dans lequel il a été filmé. (ce que vous relevez avec justesse). Je reste donc plus circonspect sur l’idée d’une invitation au débat. Un journaliste qui commenterait les images en suggérant différentes lectures possibles de celles-ci pourrait être une invitation au débat. À l’inverse les différents commentaires « autonomes » qui accompagnent ce genre de vidéo tendent souvent à pallier à la non-contextualisation des images, il s’agît moins, je crois, de débat, que de combler le hors-champ de l’image et de tâcher d’orienter une lecture ou une compréhension du fait filmé (ou du phénomène qu’il figure). Donc d’une certaine manière on pourrait dire que ce sont les commentaires qui invitent au débat et non les vidéos en elles-mêmes.

    Quant à l’enquête judiciaire, il serait sans doute judicieux d’apporter une légère modification à votre propos : « qui organise la mise en scène spectaculaire de la vérification des preuves et de la confrontation contradictoire des points de vue. »
    En effet, les tribunaux, à l’instar de la société, jouent souvent avec les images pour asseoir des interprétations de faits avec une trop rare lecture critique du caractère « réel » de ces images. (cf. le procès du quai de valmy pour ne citer que cet exemple)
    Cela étant, je comprends bien que ce vous soulevez ici est surtout une question de paradigme : le paradigme judiciaire étant supposément distinct de celui du débat publique (en tout cas, tant qu’on confère à l’institution judiciaire une autorité lui permettant de trancher définitivement une question).

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