La déception du faussaire

(Fisheye #50) On aurait dit un poisson d’avril raté. Quoi de plus triste qu’une blague que tout le monde prend au sérieux? La ville de Vélès en Macédoine est connue pour avoir abrité en 2016 une activité de rediffusion de fake news liée à l’élection présidentielle américaine. Fasciné par la thématique des deepfakes et le discours alarmiste sur les manipulations de l’information, le photographe Jonas Bendiksen, membre de l’agence Magnum, choisit de traiter sur le mode du canular ce sujet a priori peu iconographique. Il se déplace à Vélès pour photographier des sites vides de toute présence humaine, dans lesquels il incruste après-coup des personnages en 3D issus de jeux vidéo, retravaillant la lumière et les textures pour les intégrer à l’image. Pour parfaire son projet, il recourt à un logiciel de deep learning pour générer automatiquement un texte de présentation, et le présente, ultime pirouette, comme un reportage lors de la dernière édition du festival de photojournalisme Visa pour l’image.

Bendiksen raconte qu’il s’attendait à ce que la supercherie soit découverte. Mais on le félicite pour des images qui confortent les stéréotypes misérabilistes sur les pays de l’Est, faits d’ambiances glauques, d’images nocturnes au grain apparent, de vieilles Lada et d’ours déambulant dans les rues. L’auteur finit par révéler la falsification, et explique qu’il a voulu alerter sur notre crédulité face à la fabrique des fausses nouvelles.

A la décharge du public du festival, il faut préciser que le pseudo-reportage n’a été diffusé que sous la forme d’une projection, qui a contribué à camoufler les anomalies qui auraient pu attirer l’attention sur une cimaise. Mais au lieu d’aider à percevoir les mécanismes de manipulation de l’information, à la manière du faux documentaire Opération Lune de William Karel, cette démonstration peu concluante a plutôt contribué à brouiller les pistes.

Même si un examen attentif des photomontages de Bendiksen peut éveiller le soupçon, l’évaluation la plus courante de la vraisemblance d’une information tient à la qualité de la source. La signature d’un photoreporter connu comme la garantie d’une agence renommée n’incitaient pas à la méfiance. Plus encore, la capacité à critiquer une information dépend de la connaissance du contexte. Il était évidemment plus difficile de repérer des anomalies sur un sujet aussi peu connu que s’il s’était agi d’une réalité familière.

Un autre exemple peut aider à y voir plus clair. Au même moment où Bendiksen révélait son canular, Le Monde publiait une analyse rétrospective d’une photographie des années 1970 montrant trois afghanes en minijupe dans les rues de Kaboul. Le succès de cette image à partir des années 2000 chez les conservateurs américains s’explique par son interprétation comme symbole de l’émancipation des femmes avant l’instauration de la loi coranique par les Talibans. La photographe Laurence Brun explique qu’il s’agissait alors d’une scène tout à fait exceptionnelle, non représentative de la réalité de la capitale afghane. Dans la bataille des images vouée à promouvoir la modernité du régime de l’époque, les photographies de femmes habillées à l’occidentale ont servi les fins propagandistes du camp libéral.

Dans cette image, rien n’a été truqué ni modifié. Son usage récent pour encourager le maintien des troupes américaines en Afghanistan relève d’un biais de confirmation, autrement dit d’un stéréotype mis au service d’un récit orienté. Pour reconstituer ce qui se cache derrière ce document, il faut disposer d’autres sources d’information, qui permettent de critiquer les apparences.

Ce que montre l’expérience ratée de Bendiksen, c’est la grande naïveté du discours des fake news, incapable de penser la complexité de notre rapport à l’information. Ce qui a rendu invisibles les falsifications du photographe, c’est le caractère stéréotypé des compositions et l’absence de tout instrument critique pour les remettre en perspective. Ce qui n’est en rien un problème de technologie, mais plutôt l’illustration du fait que le rapport à l’information est un rapport de pouvoir.

3 réflexions au sujet de « La déception du faussaire »

  1. @PCH: Merci pour le lien! Une histoire un peu trop belle pour être vraie? Dans le même genre (quoique plus simple techniquement), il y a la comédie de Noël « Love Hard » sur Netflix, où un jeune homme triche en empruntant des photos sur Tinder, et où (attention spoiler!) la jeune fille se marie à la fin avec le faussaire, finalement sympathique (un dénouement qui n’a pas plu à tous les spectateurs: https://www.cosmopolitan.fr/love-hard-noel-netflix-film-deception-abonnes,2054084.asp). Comme quoi, les histoires d’usurpation d’identité ont le vent en poupe!

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