Plutôt Bardella que le Front populaire

Tous ceux qui ont étudié l’histoire de l’Allemagne se sont un jour posé cette question: comment ce pays a-t-il pu basculer dans la barbarie? Depuis la dissolution brutale de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron au soir du 9 juin, nous avons pu observer plusieurs processus susceptibles de répondre à cette interrogation.

Marquée par la progression des voix d’extrême-droite entre 2019 et 2024, les élections européennes ont vu leurs scores exploser en France (23% pour le RN en 2019, 31% pour le RN et 5% pour Reconquête en 2024, soit un total de 36%). Face à cette poussée, le président a cédé au réflexe «moi ou le chaos» qui avait assuré sa réélection en 2022. Mais la dissolution a inscrit pour la première fois dans le paysage politique français la perspective concrète d’une majorité pilotée par un parti ouvertement xénophobe, dont le principal projet est la «préférence nationale». Devant cette menace, on aurait pu s’attendre à ce que le débat public se focalise sur les questions du racisme ou du suprémacisme – application du modèle colonial dans un contexte métropolitain.

Deux semaines après le démarrage de la campagne, on n’a pourtant rien vu de tel. En lieu et place d’une interrogation des mécanismes du racisme républicain, on a assisté à une campagne de dénigrement d’une rare violence du Nouveau Front populaire, et plus particulièrement des Insoumis, par une écrasante majorité des médias, des acteurs politiques ou des personnalités en vue. La réunion soudaine des forces de gauche après la décision présidentielle avait en effet surpris les spécialistes, en créant les conditions d’une opposition vigoureuse à la menace d’extrême-droite.

Cette hypothèse a fait long feu. Un éditorial du Monde du 23 juin, en mettant en musique les éléments de langage macronistes de l’opposition aux «extrêmes», a révélé le principal stratagème utilisé par le camp bourgeois. En reprenant les accusations récentes d’antisémitisme proférées à l’encontre de la France insoumise dans le contexte de l’invasion de Gaza, il devenait non seulement possible de disqualifier un adversaire politique, mais d’établir une équivalence entre le racisme consacré du mouvement créé par Jean-Marie Le Pen et l’«antisémitisme d’atmosphère» reproché à plusieurs Insoumis – décrédibilisant par la même occasion l’ensemble de la coalition de gauche.

Un autre article du Monde, publié le 6 janvier, avait illustré la méthode employée pour faire le procès de Jean-Luc Mélenchon. Un échafaudage brinquebalant de calomnies, de soupçons, de raccourcis, d’amalgames ou de présupposés racistes devenait l’instrument d’une mise à l’index infamante. A défaut d’éléments à charge qui auraient pu alimenter une plainte en justice, le terme d’«ambiguïtés», volontiers repris sur les plateaux télé, aurait dû suggérer la fragilité de ce parti-pris. Il aura pourtant suffi à discréditer la seule force politique ayant ouvertement pris le parti du peuple palestinien.

Un paragraphe de l’éditorial du 23 juin est révélateur. Par ses «sous-entendus nauséabonds», explique Le Monde, Jean-Luc Mélenchon «tente d’exploiter la colère liée au massacre des Palestiniens de Gaza pour conquérir des électeurs issus de l’immigration. Niant l’explosion des agressions antisémites et la peur de nombreux juifs, renvoyant ses contempteurs à une judéité supposée (…), il jette de l’huile sur le feu, essentialisant chaque Français musulman en victime palestinienne, chaque Français juif en suppôt de Benyamin Nétanyahou.»

Les arrières-pensées attribuées à Mélenchon dévoilent l’impensé de la défense inconditionnelle d’Israël. Pour l’éditorialiste anonyme, il est apparemment inimaginable que l’on puisse s’opposer au massacre à Gaza pour des raisons humanitaires ou politiques. Gommant l’émotion mondiale suscitée par les représailles israéliennes, l’essentialisation que traduit l’opposition exclusive entre juifs et musulmans ne semble pouvoir envisager les réactions au conflit que sous la forme d’une assignation de nature raciale. Mais les étudiants mobilisés dans le monde entier contre les visées de l’extrême-droite israélienne sont-ils tous musulmans? Et que dire des Israéliens qui manifestent contre le gouvernement Netanyahou au sein même de l’Etat hébreu?

Le refus de penser la nature coloniale du conflit est un biais injustifiable au regard de l’histoire de la Palestine depuis 1948. Mais la focalisation sur l’antisémitisme évacue également ce que Mona Chollet dénomme «l’éléphant dans la pièce». «Sous un abord vertueux, écrit la journaliste, les accusations d’antisémitisme ne sont ici que le paravent d’un racisme anti-Arabes inouï, qui s’exprime autant de manière inconsciente, par la condescendance et la paresse intellectuelle, que par une revendication active.»

Avec l’arrivée des premiers sondages, qui montrent l’avance du Rassemblement national, on aperçoit les rudiments d’une nouvelle séquence du débat public, plus orientée sur les choix du programme de Jordan Bardella. Va-t-on enfin questionner la montée du racisme à l’encontre des non-blancs, que la perspective du succès des partis xénophobes contribue à renforcer? En attendant, l’instrumentalisation de l’antisémitisme, accusation d’une extrême gravité morale, aura convaincu de nombreux électeurs de préférer l’abstention, si ce n’est l’extrême-droite, au moment décisif. Plutôt Bardella que le Front populaire. En cédant à une condamnation relevant plus de l’antipathie de classe que de l’analyse politique, une grande partie des médias, de la bollosphère aux quotidiens de la bourgeoisie de centre-gauche, portent une lourde responsabilité dans ce triste épisode.

Références