Le dévoilement de L’Origine, ou comment n’y rien voir

André Masson, Terre érotique (masque de l’Origine du monde ), v. 1955 (coll. part.).

André Masson, Terre érotique (masque de l’Origine du monde ), v. 1955 (coll. part.).

On a pu le constater: le fameux tableau de Courbet représentant un sexe de femme n’a plus rien d’érotique. De même que la laïcité a été détournée de sa fonction première pour devenir une injonction raciste à manger du porc, L’Origine du monde a désormais pour mandat d’être un marqueur du puritanisme et de l’incompréhension de l’art.

Dans les commentaires des cas de dépublication de l’image sur Facebook, la cause semble entendue: en vertu d’une censure aveugle du moindre bout de téton, la firme américaine se ridiculise en se montrant incapable de reconnaître une œuvre d’art mondialement célèbre (alors qu’elle tolère des images de décapitation). Ce storytelling réglé présente quelques inconvénients, comme l’omission de l’existence de pages publiques consacrées au tableau sur le réseau social, qui n’ont jamais suscité le moindre débat (voir ci-dessous). Comme le rappelle un rectificatif d’un article du Monde, Facebook n’exerce aucune censure active, mais se borne à réagir aux dénonciations de ses membres.

Sur le fond, peut-on considérer L’Origine… comme un tableau dépourvu de toute charge érotique? Telle est bien la thèse défendue aujourd’hui par le musée d’Orsay, qui indique sur son site: «Grâce à la grande virtuosité de Courbet, au raffinement d’une gamme colorée ambrée, L’Origine du monde échappe cependant au statut d’image pornographique» et renvoie la responsabilité du «trouble» provoqué par le tableau à «la question du regard». Entendons que l’obscénité n’est pas dans le tableau, mais du côté du spectateur, forcément voyeur. Libéré de cette faiblesse coupable, le musée s’enorgueillit quant à lui de présenter désormais l’œuvre «sans aucun cache».

Il n’est visiblement pas nécessaire d’être un réseau social américain pour ne pas adhérer à ce récit. L’édition française classique témoigne de la difficulté d’assumer la hardiesse du tableau, et multiplie les ruses pour éviter de restituer sa frontale effronterie en couverture. La réédition du livre de Thierry Savatier1 le recadre habilement, dissimulant les fesses et les cuisses, pour abstraire la copieuse toison. Même le catalogue de l’exposition du musée d’Ornans consacré à l’œuvre en propose une version vignettée en noir et blanc, atténuation qui trahit la persistance du malaise. Et ne parlons pas des articles de presse consacrés à la censure par Facebook, illustrés de compositions du meilleur goût.

La vision anesthésiée de L’Origine est-elle autre chose qu’une fiction typique d’une certaine histoire de l’art? Il faut se souvenir que la lecture qui impose le dévoilement du Courbet est celle de Jacques Henric et Philippe Sollers – promoteurs d’une vision “libératrice” qui ne s’embarrasse pas de préoccupations de sexisme ou d’hétérocentrisme. Intitulé “L’origine de la guerre”, le pendant masculin imaginé par Orlan suggère à l’inverse que la tolérance dont fait preuve la société patriarcale à l’égard de la représentation de la nudité féminine n’a rien de fortuit.

Une histoire de l’art moins élémentaire aurait pourtant dû souligner un aspect évident de l’œuvre de Courbet, dont toute l’histoire, de Khalil-Bey à Lacan, est celle de la répétition du dévoilement. L’Origine… n’est en effet pas le tableau isolé qu’exhibe aujourd’hui le musée d’Orsay, mais la partie d’un dispositif mobile, le sexe féminin ayant toujours été présenté dissimulé par une autre image ou par un voile. A la demande du client, Courbet lui-même l’assortit d’un cache représentant le chateau de Blonay sur fond de paysage enneigé. Lorsque Lacan acquiert le tableau après-guerre, il prend soin de faire exécuter par Masson un panneau similaire, restituant l’effet de surprise du dévoilement – attraction prisée des invités du psychanalyste à Guitrancourt (voir ci-dessus).

Courbet, Chateau de Blonay, v. 1873.

Courbet, Chateau de Blonay, v. 1873.

Présenter L’Origine… «sans aucun cache» restitue-elle à l’œuvre de Courbet «sa juste place dans l’histoire de la peinture moderne», comme le prétend Orsay? En aucune façon. Imposer un dévoilement permanent à L’Origine…, soit l’exact inverse d’un dispositif qui visait au contraire à préserver son mystère, n’est pas rendre justice au tableau, mais l’amputer de sa signification, lui imposer une visibilité qui contredit sa charge érotique et nourrit le contresens. Son exhibition sans voile a pour résultat paradoxal de nier une dimension qui n’est pas un défaut de lecture d’une abstraction sublime, mais le ressort fondamental d’une énigme grivoise, un jeu du montré-caché qui appartient lui aussi pleinement à l’histoire de l’art, sous la forme d’une installation bien plus moderne qu’un simple tableau de chevalet.

Fragonard, Les hasards heureux de l'escarpolette, 1769.

Fragonard, Les hasards heureux de l’escarpolette, 1769.

  1. Thierry Savatier, L’Origine du monde. Histoire d’un tableau de Gustave Courbet, 3e éd., Bartillat, 2007. []

5 Commentaires

  1. Sur l’escarpolette de Fragonard, il y a un voile (ailleurs, un verrou jouera son office).

    Mais comment envisager à Orsay ce dispositif « mobile » avec le tableau de Masson ?
    Il faudrait engager un gardien spécialiste en mécanique, pour satisfaire les visiteurs (et les photographes amateurs !), ou bien un successeur, s’il en existe, de Tinguely !

  2. Merci pour votre finesse, vertu devenue si rare aujourd’hui!

  3. @Dominique Hasselmann: A Orsay, il conviendrait plutôt de réassocier la partie cachée de L’Origine… avec le chateau de Blonay, son complément initial. Il y aurait sans doute plusieurs manières de répondre au problème posé par ce dispositif (de nombreux polyptiques mobiles, comme les rétables, sont présentés de manière statique), mais il est intéressant de constater qu’un tel objet suscite immédiatement des problèmes de muséographie qu’un simple tableau de chevalet ne pose pas… ;)

  4. Je n’ai pas le sentiment que reproduire le dispositif mobile qui accompagnait l’Origine du monde soit de nature à lui rendre sa « hardiesse ».
    D’abord parce que ce dispositif supposait la surprise, l’étonnement d’invités, que je suppose masculins, à l’issue d’un dîner arrosé et à une époque où l’on ne voyait de sexe féminin qu’au sein de son couple, si l’on était chanceux, ou au bordel si l’on en avait les moyens et la culture. Contrairement d’ailleurs aux représentations du sexe masculin qui, pourvu qu’il fasse preuve de modestie et de discrétion, avaient leur place dans l’espace publique même à l’église.
    Aujourd’hui le visiteur sait ce qu’il va découvrir. Il a déjà vu, et des reproductions du tableau et moult sexes féminins (même si les plus jeunes seront peut-être surpris par sa pilosité) s’il a Internet. Enfin et surtout le tableau est accessible à un public des deux sexes dans l’espace d’un Musée qui est le lieu par excellence où la nudité est légitimée depuis fort longtemps, même si le sexe féminin n’y est entré que récemment.
    C’est peut-être là le problème avec Facebook qui lui restituerait sa radicalité dans la mesure où c’est le hasard d’une navigation qui nous ferait découvrir l’Origine non plus au Musée mais à notre domicile ou sur notre lieu de travail?

    Pour ce qui est de l’échec des stratégies « Il Braghettone » qui cherchent à montrer tout en cachant, il est certain que si chez Michel Ange l’oeuvre peut s’admirer malgré l’ajout, regrettable, d’une feuille de vigne, dissimuler le poil de l’Origine suppose que de l’oeuvre, l’on ne conserve que le cadre. :)

  5. Le sexe de la femme n’est pas vraiment visible (comme l’est le sexe masulin). Le tableau de Courbet nous montre un corps de femme d’un certain point de vue.
    Le voile constitué par le château de Blonay nous indique peut-être l’intention de Courbet de nous montrer « l’origine du monde » comme une mise en abyme qui nous emmène au secret. D’ailleurs le choix de la composition du « château de Blonay » n’est sûrement pas anodin.

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