Le journalisme illustré par Le Figaro

Selon un rêve tenace, l’exercice réel du journalisme devrait être corrigé pour se rapprocher du journalisme idéal, lieu d’un débat public habermassien sans filtres ni biais, porteur objectif des informations nécessaires à l’exercice éclairé du jugement. Tel est le point de vue de la journaliste Amy Goodman, lorsqu’elle condamne le traitement de faveur réservé au candidat Donald Trump dans la presse américaine, celui d’Acrimed lorsqu’il dénonce le récit orienté du mouvement social, ou encore celui de la société des rédacteurs de l’Obs, quand elle réclame l’annulation du licenciement d’Aude Lancelin, ex-numéro 2 de l’hebdomadaire, et demande à sa direction «la garantie de [son] indépendance».

La critique du journalisme est donc aussi son principal soutien, l’instance qui accrédite, par sa vigilance sourcilleuse, le mythe d’un journalisme désintéressé et indépendant, pilier d’une démocratie irréprochable.

Ce beau récit cache une réalité moins rose. Le journalisme, dans son exercice ordinaire, est un outil narratif au service d’intérêts particuliers, étroitement dépendant de puissances économiques, de ressources publicitaires ou d’une clientèle qui déterminent largement ses choix de récits. Dans le journalisme réel, Aude Lancelin a été limogée pour plaire à l’Elysée, parce qu’elle est la compagne de Frédéric Lordon, pilier de Nuit Debout.

Dans le journalisme réel, on choisit une photographie non parce qu’elle restitue fidèlement la vérité, mais parce qu’elle fournit un soutien expressif à un récit orienté, comme la Une du Figaro d’aujourd’hui, qui a sélectionné un portrait sinistre du responsable de la CGT, le regard torve de l’ennemi public émergeant d’une obscurité complice, sourcils froncés et moustache stalinienne, pour faire écho au titre: «Philippe Martinez, l’homme qui veut mettre la France à genoux».

Cette photographie n’est pas une prise de vue sur le vif d’un discours du dirigeant syndical, qui aurait saisi par inadvertance la vérité d’un geste menaçant, mais une image réalisée le 22 avril 2015, peu de temps après son élection au secrétariat général, lors d’une séance de pose au siège de la CGT. C’est le photographe de l’AFP Joël Saget qui a imposé cet éclairage théâtral, ainsi qu’une série de postures ou de mimiques prêtes à l’emploi, parmi lesquelles une seule dictait un sourire. Ce n’est pas celle qui a été choisie par Le Figaro. Dans le portrait retenu pour la Une, on peut aisément reconstituer les indications du photographe: tendez le doigt, penchez un peu la tête, l’air décidé, ne bougeons plus.

joelsagetAFP_Martinez2015

Qui croira qu’une telle image donne à voir la réalité? N’en déplaise à la critique du journalisme, la bonne réponse à cette question est: un lecteur du Figaro, convaincu d’avance de la malfaisance syndicale, auquel son journal apporte simplement la confirmation qu’il attend1.

  1. A noter que ce numéro ne sera pas disponible aujourd’hui, car la CGT a décidé de bloquer la parution de la plupart des quotidiens. []

11 Commentaires

  1. Qui est le plus ridicule dans cette « anecdote révélatrice » ? Le leader syndical se prêtant au jeu des images préfabriquées (toutes assez « sinistres » semble-il) ?
    Ou bien l’organe de propagande du parti opposé qui s’en sert de façon aussi simpliste ?

  2. Bien malin… « Le Figaro », victime ce matin de la CGT et donc « mis à genoux » par celui-là même qu’elle a choisi de montrer comme un petit dictateur menaçant les Français, certes mal « apprivoisés » (Manuel Valls dans son célèbre lapsus, réitéré de 2012) ou mal embouchés.

  3. Contrairement à ce que vous avancez de ce que je connais d’Acrimed, (jen’ai pas lu l’article auquel vous vous référencé) ils n’ont jamais défendu l’objectivité de la presse mais son honnêteté. À savoir comme on le disait dans les années 70, dire « d’où le journaliste, le journal, le média parle » et où il se situe dans le champ médiatique. C’est ce qu’ils décryptent et font ressortir dans leur critiques depuis des années. C’est cela qu’ils mettent à nu. Même si eux-mêmes reconnaissent se situer à la gauche de gauche et être bourdieusiens.
    J’ai suivi une formation avec Henri Maler et Patrick Champaigne, et leur souci premier a toujours été l’honnêteté.

    Quant au Figaro, il pratique exactement la même politique iconographique ou éditoriale que TOUS les autres médias mainstream (et autres) pour qui le facteur premier de choix est de faire le choix d’un angle , d’un type de traitement qu’il leur rapportera le plus de publicité et donc de rentrées financières et corresponde aux attentes de leurs lecteurs ou téléspectateurs… Rien de neuf sous le soleil.
    Cordialement.

  4. @beijing75: Dommage de ne pas avoir lu l’article référencé, car il illustre précisément mon propos. Que signifie l’“honnêteté” dans le cas des grèves? Acrimed a sur la question un point de vue proche de celui de la CGT et des salariés engagés. Les dirigeants patronaux, la plupart des responsables politiques et une majorité des organes de presse voient les choses selon la grille de leurs intérêts, par ailleurs convergents. Il n’y a en l’occurrence pas de point de vue neutre ni “honnête”, mais des acteurs engagés dans un conflit, qui occupent chacun des positions dont aucune ne peut prétendre à une quelconque supériorité.

    Rien de neuf sous le soleil? Je n’ai pas dit le contraire, cet exemple du Figaro est juste un cas un peu plus visible que les autres de procédés narratifs utilisés dans la presse, que je décris depuis longtemps – mais un peu seul, il faut l’avouer…

  5. Olivier MONTULET

    Acrimed, entretient, peut-être, l’illusion d’une presse idéale possible… Cela appelle au moins 3 remarques:
    1. ce n’est certainement pas l’intention d’Acrimed;
    2. Acrimed montre au moins que la presse réelle ne est pas parfaite;
    3. Acrimed tend à corriger les imperfections de la presse réelles ou du moins à attirer l’attention sur certaines de ses imperfection et dérives, ( exactement ce que vous faites par rapport à l’interprétation des images).

    il y a toujours un revers à toute action. Ce qui compte c’est d’en être conscient. L’Idéal serait de de mettre ce revers dans la même lumière que la face. Mais est-ce réaliste?

  6. La question ne se réduit pas au positionnement d’Acrimed. Comme en témoigne la tribune des rédacteurs de L’Obs, les journalistes sont les premiers relais d’un récit de l’objectivité, dans lequel ils sont nombreux à croire fermement – c’est une donnée de l’analyse du champ.

  7. « Qui croira qu’une telle image donne à voir la réalité? » Mais, cher André, tu sais bien qu’aucune photographie ne donne à voir la réalité.

  8. Ha ha! Je ne sais pas si je suis très représentatif du lectorat du Figaro… ;) En attendant, le récit qui a accompagné la photo, et qui continue de fonder son usage journalistique, est bien celui de l’authenticité de la copie. C’est du reste ce qui fait tout l’intérêt du genre paradoxal que constitue la caricature photographique, forme expressive jamais assumée comme telle…

  9. Alors, vu cette image, et vu la série de l’AFP, on pourrait peut-être dire que la photo de presse est déictique…

  10. Frédéric Lemaire

    Bonjour André,

    Je me demande en quoi l’article que vous citez (et dont je suis l’auteur) plaide pour que « l’exercice réel du journalisme soit corrigé pour se rapprocher du journalisme idéal […] porteur objectif des informations nécessaires à l’exercice éclairé du jugement »?

    On peut le regretter, mais mon article s’en tient à rendre compte de la manière dont certains médias ont évoqué les grèves. Il n’a aucune prétention prescriptive (« il faudrait se rapprocher d’un journalisme idéal, objectif, etc. »).

    Quelques mots à titre personnel sur la vision du journalisme que vous prêtez à Acrimed. Dans les discussions que j’ai eues à ce sujet, j’ai noté plusieurs manières de percevoir du projet de l’association :

    – celle que vous invoquez, selon laquelle Acrimed chercherait à « corriger » un journalisme « déviant ». Un projet qui relèverait d’une conception idéaliste du journalisme.

    – celle selon laquelle Acrimed dénoncerait en bloc une presse qui serait un simple outil aux mains d’intérêts particuliers (c’est, sauf erreur de ma part, la vision du journalisme qui a votre préférence). Un projet qui relèverait plutôt d’une conception du journalisme façon école de Francfort.

    – celle selon laquelle Acrimed serait partie prenante de rapports de force dans le champ de la production de l’information. Ce dernier ne serait pas un simple outil aux mains d’intérêts privés, mais un champ stratégique où intérêts (de classe ou non) se livreraient une lutte constante. Ce projet s’apparente à une conception à la Poulantzas du journalisme.

    – celle, pas si distincte de la précédente, selon laquelle Acrimed viserait, non pas à entrer dans l’arène du champ de la production de l’information, mais à décrire les lignes de force qui le structurent : régime de propriété des organes de presse, fonctionnement des journaux (avec la mainmise de ce que nous appelons « l’éditocratie »), cadre juridique, mais aussi recrutement et de formation des journalistes etc… quitte à pointer les biais que ces lignes de force produisent dans le traitement de l’information. C’est pourquoi Acrimed se revendique d’une critique radicale des médias, qui s’intéresse aux « racines ». C’est une conception davantage bourdieusienne du journalisme.

    Je pense que les deux premières conceptions que je cite sont moins intéressantes tant sur le plan de la lutte politique que de la théorie. Et l’exemple que vous donnez, celui du Figaro, n’est pas vraiment le meilleur pour évoquer la question de l’autonomie, même relative, de la presse de manière générale.

    Cela dit, c’est tout à fait compréhensible que ces différentes conceptions de ce que fait Acrimed (il y en a sans doute bien d’autres) coexistent au sein du public de l’association, car une grande partie de la production est compatible avec les quatre approches. C’est d’ailleurs souvent le cas des articles qui s’en tiennent à décrire le traitement de l’information de tel ou tel sujet (comme le mien que vous citez).

    Sans engager l’association, il me semble quant à moi que le travail de l’association relève davantage des troisième et quatrième conceptions.

    Bien à vous,
    Frédéric Lemaire

  11. Le 16 juin, le blog Making-of de l’AFP restitue, par la voix du photographe Joël Saget, les conditions de prise de vue de la fameuse photo: «A un moment, je demande à l’homme fort de la CGT s’il existe un geste qui soit caractéristique de lui. Il réfléchit un court instant, puis il me raconte qu’il a l’habitude de pointer le doigt droit devant lui quand il s’exprime en public, dans des réunions, dans la chaleur d’un meeting . Et de lui-même, il joint le geste à la parole tout en prenant un air ombrageux».

    A noter que le photographe, qui réfute toute «manipulation de la réalité», a tenu à compléter son récit par la seule image souriante du dirigeant de la CGT réalisée lors de la séance d’avril 2015.
    https://making-of.afp.com/le-doigt-de-la-cgt

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