Un futur de plus en plus vieux, de plus en plus lointain…

C’est un soupçon confus, alimenté par la réflexion de François Hartog sur les régimes d’historicité, qui observe que chaque époque construit son rapport à l’histoire1. Après la période ouverte par la Révolution française, orientée vers le futur et le progrès, nous serions entrés progressivement au cours du XXe siècle dans une phase de «présentisme», avant que n’apparaissent les marques d’un nouvel historicisme.

En sortant de Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve, 2017), pâle copie du film de Ridley Scott de 1982 (qui était déjà en son temps un hommage nostalgique à une science-fiction dystopique, celle de Philip K. Dick, elle-même adaptation en version pour adultes de la SF des pulps du début du XXe siècle), l’impression est celle d’une course vertigineuse vers le passé d’un avenir à jamais révolu.

Le personnage d’Elon Musk, avec ses rêves de voyages sur Mars qui n’auront jamais lieu et ses voitures électriques assemblées à la main, vieilles fictions pour une société sans mémoire, incarne de façon exemplaire le paradoxe d’un horizon construit sur les ruines d’une science-fiction conquérante. Les délires médiatiques à propos de l’intelligence artificielle reposent eux aussi sur le même imaginaire de culture pop, façonné par Terminator et Matrix. Un paradoxe qui est loin d’être anodin, puisque derrière lui se cache le débat sur la fin de l’innovation, qui est aussi celui de la fin de la croissance – spectre absolu d’une civilisation qui ne sait pas fonctionner en dehors du productivisme. Si l’innovation, clé de la croissance, n’est qu’un décor de carton-pâte à la Elon Musk ou à la Laurent Alexandre, alors la société industrielle a du souci à se faire.

La société ne peut-elle se nourrir de ses fictions? Bien sûr que si. Reste à savoir à quel régime d’historicité elles appartiennent. Blade Runner 2049 n’est qu’une modeste série B gonflée à l’hélium, un décor pompeux plaqué sur un récit inconsistant, dont le sexisme à lui seul indique à quel point ses producteurs se sont trompés d’époque. Mais la promotion au canon de cette bluette illustre le même malentendu d’un monde hypnotisé par un futur de plus en plus vieux, qui, au lieu de se rapprocher de nous, comme le voudrait le principe de l’anticipation, s’éloigne à chaque fois un peu plus (19922, 2019, 2049…). Comment appeler une échéance perpétuellement différée, sinon un mirage?

  1. François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003. []
  2. Temps de l’action du roman de Philip K. Dick, Do Androids Dream of Electric Sheep?, publié en 1968. []

12 Commentaires

  1. « Le vieux monde », refrain idéologique macronnien qui tente de nous faire croire que nous allons vers des lendemains qui chantent (avec des voix de robots et, en même temps, des cohortes de SDF dans les rues).

    Pas vu le « Blade Runner 2 » mais j’avais vraiment apprécié « Premier contact » du même Denis Villeneuve…

  2. Passionant billet! J’ai revu 2001 l’odyssee de l’espace il y a un mois, et ce film de 1968 n’a pas pris une ride. La maniere dont l’ordinateur est lentement « mis a mort » evoque avec un realisme physique etonnant comment un logiciel de « deep learning » perdrait ses facultes en lui retirant progressivement ses neurones! (J’emploie le conditionnel parceque je n’ai jamais encore eu l’honneur de retirer les neurones d’un logiciel de « deep learning », mais il suffit de voir les progres que ces logiciels ont fait ces 10 dernieres annees, qui est purement fonde sur la force brute, pour constater l’effet inverse a la mise a mort de « HAL »).

    L’article suivant dans « MIT tech review » regrette que l’intelligence artificielle chevauche le meme et unique cheval (le « deep learning ») depuis 30 ans:

    https://www.technologyreview.com/s/608911/is-ai-riding-a-one-trick-pony/

    Le plus gros du travail de defaite de l’etat islamique a ete accompli par un avion, le SU-24, construit il y a 47 ans. La plus grosse partie de l’armee de l’air russe a un age similaire.

    Il y a deux aspects dans la technologie, l’aspect physique et l’aspect social. On ne s’appuie que sur l’aspect physique, au besoin reduit a un mythe (comme les voitures dont la carrosserie change chaque annee mais dont le moteur est le meme depuis 40 ans), pour vendre la technologie, alors que les progres de son pouvoir reposent a 99% sur l’aspect social. Mais cela est invendable, on le passe sous silence donc.

    A part quelques-uns comme Evgeny Morozov, qui a identifie le moteur le plus puissant de la technologie, qui est social et pas physique, et se demande: Jusqu’ou la technologie permettra de « repousser les limites de la dequalification » (to widen the scope of deskilling)? Pour y repondre, il faut lire (ou relire) Gilbert Simondon, qui avait deja, il y a plus de 50 ans, caracterise en termes clairs l’essence de l’intelligence technique, qu’il appelle la « concretude », et qui est l’exact contraire de ce qu’on appelle « smart » dans nos telephones, parceque son moteur est radicalement different.

    Encore une fois, passionant billet, qui relie beaucoup de choses, d’une maniere originale (le cinema) et tres stimulante. (pardon d’avoir ete long!)

  3. « Si l’innovation, clé de la croissance, n’est qu’un décor de carton-pâte à la Elon Musk ou à la Laurent Alexandre, alors la société industrielle a du souci à se faire. » : on peut sans doute aucun ajouter à ces deux parangons du bon placement et de la croissance heureuse Harvey W. (restons calme : il se soigne en Arizona dans une clinique dit la chronique à 3400 dollars US la journée et emploie pour se défendre contre les cruelles allégations qui sont portées contre lui trois des plus chers avocats de la planète – il est en de bonnes mains) (et nul doute qu’une armée de scénaristes est en train de pondre un joli bouquet pour une série sur ce thème doucereux…) (roulez jeunesse…)

  4. Question :
    « Comment appelle-t-on un horizon qui s’enfuit au fur et à mesure qu’on progresse ? »

    Réponse :
    « un horizon »

    géométriquement vôtre :)

  5. @Laurent Fournier: Merci pour la réf. MIT!
    @BOB D.: Merci pour la remarque! Je corrige! :)

  6. Nous (humains), à toutes les époques, nous ne pouvons considérer notre passé et notre avenir que depuis ce que nous voulons comprendre de notre présent, commandés que nous sommes, selon les dispositions du jour, par nos regrets ou par nos nostalgies, par nos craintes ou par nos espoirs.

    Mais le présent ne peut jamais être vraiment accepté « comme il est », tel que nous le subissons ordinairement, c’est-à-dire : essentiellement bordélique, emplis de fureurs antagonistes et de bruits discordants – chacun aussi absurde que tous les autres, ni plus ni moins. Alors, difficile de seulement envisager les temps passés ou à venir à son image…

    Ces évidences étant posées…

    Article très intéressant, parce qu’il appuie bien là où ça peut faire mal. Avec pour seul regret, de ne pas le voir plus développé – mais, certes, c’est un article « de blog » : comme une page d’un journal, et qui va de Dick en Musk…
    Et il y aurait tant à dire. D’abord, en effet, à propos des motifs du « délire médiatique » au sujet.de la dite « intelligence artificielle », et autant sur ces prétentions fantasmatiques que sur ses avancées effectives de cette technologie,

    Quant à ‘Blade Runner’… Là – pour dire les choses brièvement –, nous passons du réel (technologique) à la représentation (poétique). Je ne crois pas (mais j’admets que cela puisse se discuter) que le « délire médiatique » sus-évoqué soit à mettre sur le même plan que les figurations littéraires ou cinématographiques.
    Certes, et l’un et les autres produisent, et proposent, des ‘images’, mais de deux ordres distincts, et qui n’ont sans doute pas la même fonction.
    Quoiqu’il en soit – mais ce n’est là qu’anecdote toute subjective : je n’ai pas vu le ‘Blade Runner’ nouveau, mais je viens de revoir la première mouture… S’il s’agit de prédire un peu rationnellement l’à venir, je n’y ai rien vu que je pourrais en retenir : j’ai juste goûté le « poème », sonore et visuel, quelque chose de l’ordre des contes de fées et des histoires d’ogres. Etant entendu que ces histoires-là, ces contes, pour bien satisfaire nos besoins d’émerveillement et d’effroi, doivent porter leur juste part de la vérité…

  7. @Patrick Guillot: Si si, ils sont à mettre sur le même plan, littéralement: aller sur Mars est un rêve de la science-fiction des années 1930, qui n’a de sens que par rapport à cette vieille mythologie (exemple: la recherche sur les formes de vie extraterrestre a beaucoup plus avancé avec Philae, lancé sur la comète Tchouri, qu’avec toutes les missions martiennes…). De même, le deep learning est une technologie vieille de 30 ans, et ce n’est que depuis peu que les grands médias l’ont découvert, sous l’appellation d’intelligence artificielle et de réminiscences de Terminator: http://www.journaldugeek.com/2017/08/21/elon-musk-robots-tueurs-interdiction/

  8. Je ne doute pas qu’assez de récits science-fictionnesques aient exprimé des rêves de science tout court (d’avancées technologiques, etc.). Et l’on comprend bien dans quel sens nous entendons ici, l’un et l’autre, je crois, le mot « rêve » : « vous en avez rêvé, nous l’avons fait ».
    Ces rêves (ces désirs) d’échapper à nos limites ne sont-ils pas d’ailleurs de « haute antiquité » ?
    Je voulais juste dire (en grand lecteur de Philip K. Dick) que les fictions développant des situations de ce genre ne visent pas toujours à exprimer de ces « rêves » que l’on voudrait voir se réaliser, mais aussi à exprimer des doutes, des craintes, des peurs, ou même seulement, parfois, des questions, à leur sujet.
    Monsieur Musk semblera toujours, d’abord et avant tout, même s’il se donne des airs de prophète, être ce qu’il est : un entrepreneur, un mec qui produit des trucs pour les vendre. Et d’ailleurs, il est possible qu’il ne se donne ces airs de prophète que pour mieux (se) « vendre ». C’est de la communication – comme on dit.
    Quand Dick se demande si les androïdes rêvent de moutons… il veut juste vendre son bouquin…
    ;-)

    Sûrement connaissez-vous le livre de Stanislas Lem, ‘Solaris’. Connaissez-vous ce livre (moins renommé sans doute) d’Arthur C. Clarke : ‘Rendez-vous avec Rama’ ?
    L’humanité croise un gigantesque ‘objet’ artificiel, traversant l’espace… D’où, pourquoi, et toutes les autres questions (humaines), se posent à son propos.
    Mais, en fin de compte, cet objet, aura traversé tout l’espace que l’humanité peut atteindre, sans que celle-ci puisse répondre à la moindre des questions qu’elle se posait à son sujet.
    Est-ce le rêve d’un scientifique, d’être en contact avec une réalité (scientifiquement observable) dont il ne pourra jamais rien dire ?

  9. Un article récent de Vice décrit de façon plus détaillée la vision martienne d’Elon Musk. Cette vision, celle d’une colonisation et d’une terraformation de la planète à des fins d’«inspiration» de l’espèce humaine, est en tout point conforme à celle jadis incarnée par Carl Sagan. Cette vision a été abandonnée par la NASA dès le début des années 1960. Le programme martien de Musk n’est pas un projet futuriste, c’est la reprise du vieux rêve de la colonisation extraterrestre, qui était déjà désuet au siècle dernier, et qui n’a aucune chance de se réaliser, ailleurs que dans les films de (science) fiction.

    https://www.vice.com/fr_ca/article/qvjm9v/elon-musk-nen-demord-pas-mars-sera-colonisee-en-2024-puis-terraformee

    Le problème que pose le cas Musk, et la vraisemblance persistante de son projet, en dépit de difficultés insurmontables, est notamment l’absence d’une histoire de la culture pop. Si elle existait, une telle histoire ferait prendre conscience du caractère daté de proclamations qui perdraient immédiatement leur crédibilité, au lieu de conférer au personnage une aura chic et geek. En l’absence de cette histoire, la culture pop ne vieillit pas, elle reste éternellement d’actualité. Il faut être un spécialiste de cette culture pour remarquer que ce futur est « de plus en plus vieux »…

  10. Vite fait, à propos de Musk :

    – la société SPACE X lance régulièrement des fusées FALCON 9 pour ravitailler la station spatiale internationale
    – elle a également obtenu des résultats remarqués avec ses essais de fusées réutilisables

    les actions de Musk dans le domaine spatial ne relèvent donc pas que du virtuel. Quelle place donner alors, à côté de ce constat, à ses communications sur Mars ?

    J’ai dit ‘vite fait’ en préambule, mais parmi les éléments pour l’analyse : négociations financières, obtentions de subsides auprès des US, changements majeurs en cours dans l’industrie spatiale, importance de la communication (qui sait donc utiliser le rêve, les memes/tropes issus de décennies d’œuvres populaires).

  11. Pour mesurer la distance entre le recours au rêve à des fins de communication (Musk, 2017) et son utilisation au profit de l’innovation (von Braun, 1952), je suggère de (re)lire mon article: « La Lune est pour demain. La promesse des images » sur la mise en place des conditions imaginaires de la conquête spatiale dans les années 1950.

  12. Je viens de lire un article qui prend un petit peu le contre-pied de votre these (mais pas completement, disons qu’il a un regard different):

    https://thewire.in/188882/blade-runner-2049-required-viewing-indias-foreign-policy-planners/?utm_referrer=https%3A%2F%2Fzen.yandex.com

    L’auteur, un Indien qui est en train de faire son doctorat dans une grande ecole de droit et de diplomatie aux Etats-Unis, dit que ce film devrait etre une etude obligatoire pour tous les diplomates indiens!

    Il dit que ce film avance des concepts qui risquent de devenir tres importants dans un avenir tres proche, sinon immediat, comme celui de couple homme-machine dans les theatres de guerre et dans la diplomatie. Quiquonque a suivi dans la presse internationale la guerre de Syrie sait le role de tout premier plan qu’ont joue les armes electroniques et informatiques (les satellites, les communications, les renseignements, les drones, les missiles guides, les reseaux dits « sociaux » et bien sur Google) dans cette tres longue guerre, qui dure encore.

    « Nous parlons de l’ethique des robots tueurs (comme si c’etait une menace dans le futur) mais qu’en est-il de l’ethique du couple robot-humain tueur (qui est aujourd’hui meme la colonne vertebrale de la guerre contemporaine)??? »

    J’ai l’impression qu’Arun Mohan Sukumar sait de quoi il parle.

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