L’image, agent double de l’ordre social

(Chronique Fisheye #30) Sur internet, il n’y a pas que les selfies ou les photos de chaton. Certains montages rencontrent un vif succès: l’opposition des stéréotypes de la représentation masculine et féminine, à travers des sélections d’images issues des moteurs de recherche, de publicités ou de photos de stock. Récemment, une compilation de 48 couvertures du magazine masculin GQ (Gentleman Quarterly), postée sur Twitter le 8 avril par la youtubeuse Barbie Xanax, a été rediffusée plus de 10.000 fois et a suscité des discussions animées. Le montage souligne la différence du traitement visuel entre des héros masculins, mis en valeur par des costumes chics, dans des attitudes conquérantes, alors que les femmes dévoilent leur corps, dans des postures provocantes et lascives.

Comme plusieurs commentateurs n’ont pas manqué de le souligner, il arrive à GQ d’afficher en Une des torses dénudés de beaux jeunes gens. Mais lorsqu’on se rend compte que ce traitement s’applique de préférence aux footballeurs et aux sportifs, il faut admettre que le dévoilement du corps correspond bien à la mise en avant de l’attrait physique. L’opposition nu/habillé ne recouvre donc pas strictement l’opposition homme/femme, mais renvoie plutôt à la définition de leurs rôles sociaux respectifs. Sur les couvertures de GQ, hommes et femmes séduisent par leur apparence, mais de façon différente. Côté masculin: une évocation du pouvoir ou du statut social, traduit par le vêtement; côté féminin: une image de disponibilité érotique, confirmé par la nudité.

Au-delà de l’illustration du caractère figé des rôles de genre, cette démonstration iconographique en dit long sur les évolutions du paysage visuel apportées par les outils numériques. Alors que l’abondance des images est volontiers présentée comme un flux indifférencié, ces compilations témoignent d’une plus grande visibilité de la culture populaire. Elles suggèrent que l’univers en ligne nous expose plus fréquemment qu’autrefois à la communication publicitaire ou commerciale, reconnaissable à sa dimension fortement normée. Mais elles révèlent aussi le rôle de filtre et de révélateur des moteurs de recherche et des classements algorithmiques, qui font apparaître ces stéréotypes.

Grâce à ces nouveaux instruments documentaires, le regard change sur nos représentations. Au lieu de vérifier le cliché de la débauche d’images, la mise en perspective par le grand nombre devient une ressource de l’interprétation. De nombreux articles s’appuient sur la publicité et la culture populaire pour mettre en évidence la division des rôles de genre ou le racisme structurel. Des mèmes prennent pour cible les aspects caricaturaux de la photo de stock, matériel illustratif standardisé. Habituellement invisible, le travail normatif produit par la répétition des modèles peut ainsi être objectivé, montré et dénoncé. Instruments d’une domination cachée, les images se retournent contre leur fonction conventionnelle, et deviennent les agents du dévoilement de l’ordre social.

On n’accordera pas à une sélection de photographies la valeur probante d’une mesure statistique. Elle joue plutôt un rôle d’alerte, à la manière d’un dessin de presse, par son évocation sensible d’un conditionnement auquel nous sommes tous exposés. Bien sûr, ce signal ne doit pas remplacer l’analyse. Des couvertures de magazine ne sont pas n’importe quelles images. Leur fonction d’affiche et les contraintes de lisibilité ou d’attractivité sont des déterminants majeurs de leur élaboration. Dans le cas de GQ, la forte normalisation des visuels correspond aussi à des codes graphiques, choisis pour faciliter l’identification du magazine, de son genre ou du public visé.

Mais ces exercices de critique par l’image des images n’en restent pas moins un excellent exemple de ce que le sociologue Richard Hoggart qualifiait de «regard oblique1», autrement dit de mise en perspective spontanée par le grand public des messages médiatiques. Facteur de son émergence, les technologies numériques sont aussi celles qui assurent la diffusion de ce regard critique. L’examen de sa réception, souvent mouvementée, sur les réseaux sociaux atteste qu’il touche à des questions essentielles.

  1. Richard Hoggart, La Culture du pauvre (1957, trad. de l’anglais par F. et J.-Cl. Garcias, J.-Cl. Passeron), Paris, Minuit, 1970, p. 296. []

2 Commentaires

  1. Tres interessant comme observation:

    « Alors que l’abondance des images est volontiers présentée comme un flux indifférencié, (…) Elles suggèrent que l’univers en ligne nous expose plus fréquemment qu’autrefois à la communication publicitaire ou commerciale, reconnaissable à sa dimension fortement normée »

    Alors finalement ca serait comme l’IA? Un renforcement, une legitimation, un durcissement des lieux communs et idees recues? (comme le racisme, le sexisme, la sexualisation juvenile, le communautarisme, l’instinct de classe, etc.)

    Une question cependant:

    « ces compilations témoignent d’une plus grande visibilité de la culture populaire ».

    Ah bon? « culture populaire »??? Qui possede GQ? Qu’est-ce que ca a de « populaire »???

    Ce que j’appelle « sexualisation juvenile »: Je ne sais pas si l’expression est la plus adaptee, je viens de rentrer dans un centre commercial de luxe, et il est frappant de voir que les modeles feminins qui mettent en valeur les vetements de luxe ont entre 15 et 20 ans… Ce qui est tres loin de l’age de la clientele friquee. Bizarre epoque quand meme.

  2. « Culture populaire » est une expression un peu floue, qui sert à désigner les productions culturelles situées en-dehors de la sphère des beaux-arts, comme les arts appliqués, la publicité, le design, la bande dessinée, l’affiche, le photojournalisme et généralement les formes mineures.

    Le web présente une archive des productions culturelles orientée par les contraintes commerciales. L’échantillon proposé par Barbie Xanax est typiquement composé de couvertures de magazines, qui sont présentes en ligne pour des raisons publicitaires (le reste du numéro n’est généralement pas accessible). On peut vérifier l’étendue de ce biais par l’intermédiaire des moteurs de recherche. Une recherche sur Google images à partir des requêtes « homme » et « femme » produira ainsi un échantillon très similaire à celui composé avec les couvertures de GQ, à partir d’images publiitaires ou de photos de stock (de telles compilations ont également été diffusées en vue de dénoncer les stéréotypes de genre).

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