Cash investigation: le visage fermé du coupable

Diffusé sur France 2 le 11 septembre, le numéro de rentrée de Cash Investigation se consacre à l’une des dérives les plus emblématiques de la société de consommation: l’explosion des déchets plastiques. Basée comme toujours sur une enquête approfondie, le magazine présente une synthèse habile de problématiques complexes, de la chimie de la production des plastiques à l’écologie de la diffusion des déchets en passant par la question des risques sanitaires, organisées autour de la colonne vertébrale de l’industrie des emballages.

Au-delà du constat catastrophiste que la planète étouffe sous la prolifération incontrôlable des déchets, l’émission désigne clairement les responsabilités des industriels. Au centre de l’enquête: le choix de la multinationale Coca-Cola de passer de la bouteille en verre à la bouteille en plastique au cours des années 1970. Ayant démontré que la firme était consciente des effets environnementaux de ce changement de packaging, Cash Investigation va surtout s’attacher à prouver que les industriels de l’emballage ont opté pour une stratégie de développement mensongère. A travers le soutien à des associations pseudo-environnementales, qui culpabilisent le consommateur irresponsable, et au développement d’un storytelling du recyclage intégral, qui s’avère impossible à mettre en pratique, les firmes assurent la pérennité de la production des emballages plastiques, dont l’avantage est avant tout économique.

Dans cette avalanche d’informations, nous retrouvons un ensemble d’imageries déjà bien connues, notamment celles de l’accumulation des déchets sur les plages ou dans les océans, confrontation emblématique de la nature et de la culture, rencontre saisissante des effets de la production industrielle, d’une consommation débridée et de la destruction des environnements.

Mais ces images n’ont ici qu’un rôle d’illustration, à la manière d’un accompagnement musical qui vient rythmer le récit, plutôt qu’apporter des éléments de démonstration. Comme souvent dans Cash Investigation, le principal levier de l’enquête est un document interne d’une entreprise (ici Coca-Cola), divulgué par des fuites, qui révèle des éléments-clé d’une stratégie occulte. La scénographie invariable de l’émission organise l’affrontement d’un dirigeant de l’entreprise avec Elise Lucet, qui brandit le document, l’agite, pointe du doigt sous le nez du représentant les déclarations assassines, qu’elle lit et relit, telle un procureur confrontant le criminel aux preuves de son méfait.

Michael Goltzman, vice-président environnement, Coca-Cola.

Il existe au moins deux façons de mettre en scène les catastrophes environnementales: celle qui concentre l’attention sur le désastre et ses victimes (c’est par exemple le cas d’une récente série de reportages du Monde, intitulée “Contaminations”, mise en images par Samuel Bollendorff) et celle qui pointe du doigt les responsables. L’image-clé du récit de Cash Investigation, c’est celle du visage du coupable soumis à l’exposition de la preuve – le spectacle rare de l’impuissance du puissant dont l’argumentaire bien rôdé dérape, et qui affronte l’épreuve, sourcils froncés et dents serrées, dans une inversion momentanée des forces qui atteste la réussite de l’enquête.

A ce moment précis, l’émission donne au spectateur la satisfaction fugace d’incarner la punition des méchants. Plutôt que l’illustration documentaire, dont le pouvoir paraît s’émousser, le choix narratif du magazine de France 2 met en avant un événement performé, où le reportage se mue un véritable acteur social, à travers l’incarnation de ses personnages. Pour symbolique qu’il soit, ce châtiment en place publique paraît un dénouement moral et un exutoire bienvenu, face à la malveillance des exploiteurs.

Au-delà de son efficacité narrative, le renversement du poids de la faute prend tout son sens face à un discours de la culpabilisation individuelle, typique du néolibéralisme et de l’appréhension des drames écologiques, où plus personne ne s’étonne de l’apathie des politiques, mais où l’on pense volontiers qu’il revient à chacun de «faire sa part» – selon la fable du colibri propagée par Pierre Rabhi. Or, ce numéro de Cash Investigation apporte précisément la preuve que la culpabilisation des individus fait partie des stratégies des industriels, soucieux d’effacer leurs traces sur le chemin qui a conduit au désastre.

4 Commentaires

  1. un peu comme sur les autocuiseurs (ah lala…) les soupapes de sûreté (mais n’est-ce pas aussi l’un des rôles de l’étrange lucarne…?)

  2. Il y a 60 ans, Coca-colla était en trés bonne qualité nutritive, gout, énergisante, et les bouteilles en verre vert bien écologique, c’était vraiment une boisson magique. Toute cette magie a disparue au fur et à mesure, et cette boisson est devenue obsolète et néfaste pour la santé, vantée par des sportifs et événements à coup de millions de dollars, et, en tout cas, elle a disparue de mon palais depuis plus de 30 ans.
    Cette entreprise vend 40 millions de bouteilles et capsules par seconde à travers le monde.
    A son honneur de prévoir un budget conséquent sur ses profits dans la dépollution de la planète et les océans.

  3. « Inversement des rôles momentanés » : Pas sur. Le vice président de Coca-Cola se défend en réalité très bien. Visage fermé, ou affecté selon la lecture (c’est là où l’on voit les limites de la CNV).

    D’un autre côté, il se défend très bien et axe son argumentaire sur les promesses de la marque (« nous demandons à être évalués par les consommateurs sur nos actions à venir »). Quand d’autres marques échappaient aux pièces à conviction d’Élise Lucet en mentant, ce vice président s’en sort finalement très bien : il parvient à donner l’impression que sa firme est affectée par le problème — en évacuant ainsi toute responsabilité — par sa représentation.

  4. @thibault le page: Michael Goltzman est un communicant professionnel, qui fait le job. Néanmoins, pour juger équitablement de la mine crispée du dirigeant, je suggère de comparer avec d’autres photos de lui sur Google Images… ;-)

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