Notes

Le triomphe des images

Pour freiner la contagion, la pandémie du coronavirus a imposé à l’échelle planétaire des pratiques de désocialisation, d’éloignement et d’isolement. Cet effort collectif de rupture des liens sociaux est l’arme la plus ancienne contre le fléau épidémique. Si l’on se souvient que la propagation pathogène s’inscrit elle-même dans le sillage de l’essor des civilisations, marquées par la formation des centres urbains et l’accroissement des circulations, on aperçoit la réciprocité des deux phénomènes. La civilisation créé les conditions de l’épidémie. La distanciation interrompt les échanges qui façonnent la civilisation.

Mais une évolution technique majeure distingue cette pandémie des précédentes. La large disponibilité d’outils de transmission en temps réel des images et des sons, par l’intermédiaire des réseaux numériques, permet d’atténuer les effets de cette mise à distance. Télétravail, visioconférence, communication vidéo ou téléphonique: la téléprésence remplace l’interaction en face-à-face par des échanges virtuels, et connait depuis les débuts de la pandémie un accroissement proportionnel à l’interruption des liens sociaux.

En 1967, dans La Société du spectacle, le théoricien Guy Debord deployait une critique sévère du recours à ces médiations: «Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.»

Cette condamnation idéaliste ne tient pas compte des conditions de l’accès à la source médiée. Depuis l’Antiquité, les formes de représentation ont servi à accumuler, classer et communiquer des connaissances qui n’étaient pas accessibles directement dans le temps ou dans l’espace. Les sciences descriptives sont le fruit de cette accumulation, et s’appuient largement depuis la Renaissance sur l’information visuelle. Si, comme l’énonce le moraliste, les sociétés modernes sont bien caractérisées par «une immense accumulation de spectacles», notre connaissance du monde repose bien plus sur ces savoirs médiés que sur la somme de nos expériences directes.

Nous le redécouvrons chaque jour, à l’occasion de nos échanges numériques: l’image n’est pas la présence. D’innombrables caractères pragmatiques séparent l’expérience du face-à-face de la médiation audiovisuelle, qui ne sont pas ou mal reproduits par les outils connectés. Je ne peux pas toucher ni étreindre mon interlocuteur virtuel. Et la mosaïque des écrans d’une visioconférence ne propose qu’une émulation désincarnée et lointaine de la réunion physique, avec ses niveaux de communication variés. Mais l’image n’en est pas moins irremplaçable dès lors que les circonstances interdisent la mise en relation directe.

C’est très précisément cette capacité substitutive que pointe l’un des premiers théoriciens de la peinture, Leon Battista Alberti, lorsqu’il illustre les pouvoirs de l’image par l’évocation de la plus absolue des séparations. «Plutarque rapporte que Cassandre, l’un des généraux d’Alexandre, se mit à trembler de tout son corps en regardant une image dans laquelle il reconnaissait Alexandre qui était déjà mort et voyait en elle la majesté du roi» (De la Peinture, 1435). Lorsqu’Alexandre était en vie, son portrait n’était qu’une copie forcément inférieure au modèle. Mais en l’absence du corps vivant, l’image devient un reliquat de présence.

Ce sont les conditions extérieures à la représentation qui définissent sa valeur. Tel est le paramètre négligé par Debord. Les images ne sont pas des vecteurs transparents de l’information, et leurs limites ou leurs manipulations doivent être constamment rappelées. Mais les spectacles ne sont superflus ou redondants que si nous pouvons accéder librement à ce qu’ils figurent. Lorsque les circonstances y font obstacle, nous n’hésitons pas à recourir à des formes substitutives.

Plutôt que d’opposer représentation et expérience, nos pratiques informationnelles montrent que la médiation a été admise comme une extension du domaine de l’expérience. L’évocation des attentats du 11 septembre s’appuie souvent sur le souvenir de l’endroit où l’on a découvert la catastrophe – en face d’un écran, plutôt que de l’événement lui-même. Même les habitants de New York qui pouvaient apercevoir les tours jumelles ont constamment alterné entre l’appréhension directe et la vision commentée en temps réel par la télévision. De même, le recours à la téléprésence ne contredit pas notre connaissance directe de l’interlocuteur. Au contraire, nous complétons en permanence les insuffisances de la situation de communication par la projection de traits issus de l’expérience. Plutôt que la réception passive d’un spectacle, la participation à l’expérience médiée devient à son tour un savoir vécu.

Au moment où le territoire de notre expérience se réduit comme peau de chagrin, l’ouverture des espaces connectés apparaît comme une alternative précieuse, et une façon de préserver les liens de civilisation. Dans notre rapport constamment renégocié aux images, ce recours ne se justifie aujourd’hui que par des circonstances exceptionnelles, dans l’attente d’un retour à une sociabilité de la présence. Il y a cependant de fortes chances pour que l’expérimentation à grande échelle de la téléprésence, qui a longtemps rencontré de nombreuses résistances, favorise une adoption durable. La répétition des épisodes épidémiques, la pression hygiéniste qui en découle, sans oublier la prise de conscience écologique, se conjuguent pour réduire les circulations et diminuer les occasions de rassemblement. Les applications de téléprésence ont donc vocation à s’installer dans une société dont elles contribueront à transformer les codes en profondeur.

5 réflexions au sujet de « Le triomphe des images »

  1. On peut aussi se poser la question de l’utilisation des smartphones (réception individuelle d’un message général du gouvernement) qui deviennent, comme en Corée du Sud notamment, un système de surveillance à la fois « sanitaire » et sécuritaire.
    Le smartphone sur soi en permanence deviendra peut-être obligatoire un jour en France (haro sur les rétifs ou les incapables !) afin que nous soyons « tracés » par l’État tout-puissant pour notre santé, notre bien, notre attitude civique – comme en Chine – et non pas seulement en notant notre géolocalisation mais aussi le moindre de nos gestes de la vie courante, publique ou privée.

  2. Hum. Effectivement, le confinement donne un nouveau coup d’accélérateur aux outils en ligne (et pas seulement aux outils de téléconférence et aux apéros Zoom !), mais c’est oublier, un peu vite, que leurs usages n’ont cessé de se diffuser ces dernières années… Les appels WhatsApp ou FBMessenger en visio et en groupe se répandaient depuis un moment… Les outils de discussions de groupe ou de partage de documents également…

    Reste à savoir si la téléprésence est là pour rester où si elle n’est qu’une compensation temporaire à notre emprisonnement contraint ? La ruée brutale vers les outils numériques (télétravail et continuité pédagogique aidant) montre à beaucoup d’utilisateurs qui ne les maîtrisaient pas toujours très bien leurs défauts (qui a essayé de répondre aux injonctions de la continuité pédagogique, gardera certainement un sentiment d’épuisement attentionnel profond ! Devant jongler d’un outil l’autre, d’une injonction mail à une injonction youtube ou FB live ! Puis à un manuel en ligne qu’il faut feuilleter, à ouvrir une application de lecture d’image pour recopier un exercice sur un autre logiciel, avec des contorsions pour passer de l’image au texte !…) Bien souvent, l’utilisation de plusieurs outils pour accomplir ce qui est demandé se révèle difficile. Nombre de téléconférences ont les mêmes défauts que dans les années 2000 : latence, bruits étranges, coupures intempestives… Pas sûr non plus que passer des journées en visioconférence laisse de grands souvenirs à ceux qui y sont contraints, ou que les notifications et mails incessants de managers qui ne savent plus quoi contrôler (et qui n’ont plus grand chose à faire)… ne donnent pas envie de revenir au temps d’avant. Tout le monde ne va pas pour autant découvrir les documents partagés et les fonctions avancées des outils collaboratifs ! Et quand c’est le cas, ce n’est pas toujours avec beaucoup de savoir faire : QCM en temps minuté et devoir à faire en direct en temps limité par exemple, sont des usages assez osés et qui ne sont pas très sympathiques.

    Cette accélération numérique est brutale, contrainte, pesante, non préparée. Elle va donc également faire des dégâts. Certes, Covid-19 est certainement en train de faire bien plus pour la transformation numérique numérique des entreprises que n’y sont parvenus dirigeants, consultants et départements informatiques en plusieurs années. Reste que la galère, elle, reste bien souvent personnelle et individuelle. D’un coup, les entreprises semblent dédouanées de leurs lacunes : c’est à chacun de s’adapter, qu’importe si les demandes sont contradictoires et changeantes d’un client l’autre… Pas sûr que ce moment laisse de grands souvenirs. Comme le dit très bien Alain Damasio : « Si les applications de visioconférence n’ont jamais été tant sollicitées, elles ne parviennent pas à nous faire oublier notre solitude ». Passé la magie des apéros distants, pas sûr donc que cette accélération sous contrainte et sans grande aide soit un grand moment de transformation, surtout si elle doit s’éterniser ! Beaucoup de gens s’énervent. Ont a tous certes des outils, mais pas nécessairement une culture. Et les usages débiles risquent vite de se révéler aussi agaçant que les usages débiles en présentiel ! Bref, la visio zoom paraît d’un coup magique. Pas sûr qu’elle le soit pour tout le monde ! Le télétravail forcé souligne très bien que nous ne sommes pas tous égaux devant lui. Et notamment pour ceux qui doivent gérer aussi des petits, le stress du confinement… etc.

  3. @Hubert Guillaud: Merci pour ta contribution! Moi aussi, la continuité pédagogique a commencé par me mettre de mauvaise humeur. Bien sûr, tu as raison: tous ces outils fonctionnent plus ou moins mal, et élèvent une sérieuse barrière à l’entrée, en imposant un matériel récent, et une connexion à l’épreuve des balles. Une fois qu’on a dit ça, mon billet ne porte pas sur des technologies – qui comme tu le rappelles existent depuis belle lurette. Il porte sur l’évolution d’un contexte – car c’est lui qui modifie les usages.

    C’est l’élément qui est curieusement absent de ton commentaire: ces trois semaines de confinement, qui nous ont contraint à un isolement de plus en plus pesant au fur et à mesure que le temps s’allonge. Alors oui, c’est vrai, les limitations des applis sont irritantes. Mais ce que je vois, de mon étroite fenêtre de confinement, c’est qu’on les utilise quand même – et de plus en plus. Parce que la sociabilité de la présence a disparu, et qu’on se débrouille comme on peut pour retrouver le contact. Avec nos proches, et même ceux qui le sont moins. Nos relations de travail. Mes étudiants de l’EHESS – qu’il m’a fait bien plaisir de revoir hier, même à travers la mosaïque de Zoom… Je vois des jeunes respectueux du confinement s’inventer des rendez-vous à trois ou quatre sur FaceTime ou WhatsApp, qu’ils n’utilisaient pas auparavant en téléprésence, parce que c’est la seule façon de passer une soirée entre amis à l’heure du couvre-feu.

    Alors oui, la visio ne nous fait pas oublier notre solitude. Mais elle en est déjà l’antidote indispensable – et le deviendra d’autant plus que durera l’absence. Voir et parler à nos amis est plus important que l’imperfection des outils. Telle est bien la leçon historique de l’image, qui ne vaut pas la présence – mais qui est préférable à l’absence. Rendez-vous dans un mois ou deux – et puis dans quelques années, pour voir ce qui restera de ces palliatifs, mais je ne pense pas m’avancer beaucoup en affirmant que nous avons déjà changé d’ère.

  4. La substitution massive de la visio et des outils collaboratifs dans le champ de la formation professionnelle comme du management des entreprises, où elle poursuit de nouveaux gains de productivité (fini les réunions permanentes avec stages prolongés à la cafèt), s’avère non seulement chronophage mais très déceptive quant à la qualité de ces « échanges ». Il s’agit d’abord de faire bonne figure face au formateur-manager-démiurge dont tous les travers habituels sont exacerbés (verbiage inutile, infantilisation des « collaborateurs »…) afin de ne ps s’exposer à une dégradation de son « rating », de se fondre dans la masse anonyme en posant au moins UNE question par séance pour se distinguer du troupeau.

    De surcroit le dispositif élimine par rabotage toutes les questions « génantes », voire innovantes, puisqu’elles remettraient en cause le magistère du maître de cérémonie.

    La croyance magique dans l’excellence de ces nouveaux rituels pour maximiser le taux de profit pourrait dès lors s’avérer une pure fable, ce dont on peut, ou non, se réjouir…

  5. «Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.»

    Effectivement, une condamnation ative qui ne tient pas compte de l’évolution des rapports sociaux contemporains. Mais Guy Debord n’imaginait pas que les liens sociaux (même au travail) seraient mis à mal par une pandémie et que le recours à la téléconférence serait justement la meilleure manière de renforcer ces liens, de les préserver en quelque sorte.

    Moi qui suis en ce moment des cours universitaires en ligne, je ne peux que constater que, loin de configurer uniquement un « éloignement dans une representation », les réseaux sociaux numériques construisent de nouvelles formes de présence et de proximité psychologique alors même que le confinement met en danger notre santé mentale.

    Par contre, là où il me semble que nous sortions perdants, c’est certainement dans le fait que l’économie numérique, peu productive, gagne une nouvelle légitimité alors même que les sociologues du travail recommandaient ces dernières années un retour à l’économie locale.

    Il faudra également penser à la légitimité perdue de l’activité universitaire; le modèle neolibéral ayant servi à détruire la recherche et l’enseignement, ce confinement apporte de l’eau au moulin de ceux qui depuis des années disent que les sciences humaines ne servent à rien.

Les commentaires sont fermés.