FisheyeNotes

La responsabilité des images

(Fisheye #48) Dans le monde de la photographie, certaines activités sont plus visibles que d’autres. La parole des photographes occupe évidemment la première place. Celle des responsables d’institution, des commissaires d’exposition ou des critiques, ouvriers de la mise en valeur muséale des œuvres, est elle aussi largement entendue. En revanche, les métiers de l’édition restent le plus souvent voués au silence, comme si le travail pourtant essentiel de sélection des images de notre quotidien ne valait pas la peine qu’on s’y attarde. C’est donc avec le plus grand intérêt qu’on prendra connaissance du Manifeste pour une iconographie inclusive, rédigé par l’une des meilleures éditrices françaises, Camille Pillias, et publié par le magazine 9Lives à l’occasion de la sortie du deuxième numéro de la revue féministe La Déferlante.

Codirectrice photo (avec Ingrid Milhaud) de la revue, Camille Pillias range l’iconographie parmi les arts du récit. Pas question de s’abriter ici derrière le bouclier d’une pseudo-objectivité ou des contraintes de l’actualité: le journalisme est clairement défini comme un «art du point de vue», de l’angle et de la ligne éditoriale. Dès lors, le choix des images qui accompagnent la narration apparaît non seulement comme un outil majeur de la construction du sens, mais aussi, et de façon plus discrète, comme une contribution à la mise en scène et à la coloration du récit.

Dans le contexte d’une revue féministe militante, le projet iconographique se concentre à la fois sur la critique des stéréotypes de genre et sur la volonté de mettre en avant les minorités. Cet aspect ouvertement revendiqué va à l’encontre du naturalisme qui sous-tend tout le discours documentaire. Au contraire, il s’agit de s’appuyer sur les acquis des théories critiques, et notamment du féminisme et de l’antiracisme, qui ont largement contribué à dénoncer le rôle silencieux des effets de norme cachés dans les interstices du récit: «Cette femme dont la tête est hors champ, de fait objectifiée, ne la rendons-nous pas banale, habituelle ou normale à force de privilégier ce cadrage? Ces enfants dénudés alors que les corps nus n’ont rien à voir avec le sujet, quel usage du corps induisons-nous? Ce repas de famille, pour illustrer un article sur l’alimentation des Français, où la femme est debout servant le plat, et le père assis et réjoui  N’existe t-il pas d’alternatives permettant de raconter d’autres modèles familiaux?»

«Nous sommes tous façonnés par les lectures et les images auxquelles nous avons eu, ou pas, accès dans l’enfance.» Dès lors que les formes culturelles apparaissent comme autant de supports de clichés, il devient possible de contrôler cette empreinte, voire d’inverser la pression normative au profit d’une plus grande diversité. Tel est bien le projet défini par l’«affirmative action», ou discrimination positive, mis en œuvre aux Etats-Unis dès les années 1980 dans les médias audiovisuels, et concrétisé en France à partir de 2007 par la surveillance scrupuleuse des programmes par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Au-delà du dénombrement statistique de la présence de tel ou tel groupe, qui permet d’établir des outils objectifs d’évaluation dans la durée, l’approche analytique des représentations a rapidement mis en avant la question des rôles des personnages. Le célèbre test de Bechdel, également cité par Camille Pillias, suggère d’évaluer l’intérêt d’un film en vérifiant que celui-ci comprend: 1) au moins deux personnages féminins, 2) qui discutent entre elles, 3) d’autre chose que d’un homme. Proposé en 1985 par la dessinatrice Alison Bechdel, cet outil témoigne de l’importance de la prise en compte des hiérarchies relationnelles au sein d’un récit, qu’il soit fictionnel ou documentaire.

«La société bruisse d’un besoin de changement, observe Camille Pillias. Les jeunes demandent à être entendus sur leur futur climatique, les femmes demandent à être entendues face aux attaques qu’elles subissent, les racisés demandent à être entendus comme victimes des violences et injustices policières.» C’est pour répondre à ces attentes que La Déferlante tente de corriger l’absence, non seulement des femmes, mais aussi de tous les autres groupes en défaut d’incarnation: handicapés, racisés, obèses, seniors, LGBTQ+, étrangers, etc. Contrairement aux accusations des mauvais coucheurs, qui dénoncent volontiers une concurrence des minorités, la préoccupation de l’altérité est contagieuse.

Si la revendication fondamentale du Manifeste est celle d’une nouvelle justice sociale, il est frappant de constater combien ce souci égalitaire conduit à interroger l’image, à en soupeser les limites et les ambiguïtés, et finalement à remettre au cœur du projet visuel la responsabilité des acteurs: «Impossible d’offrir un récit inclusif sans situer les points de vue de celles et ceux qui produisent ou choisissent les images. C’est à dire expliciter la place que l’on a dans les rapports sociaux. Où sommes-nous dominants? Où sommes-nous minorité? Nommer nos privilèges, nommer notre subjectivité, pour avoir conscience du récit que nous offrons et pouvoir le déconstruire, l’adapter, le modifier ou l’assumer.»

6 réflexions au sujet de « La responsabilité des images »

  1. Ce manifeste me laisse perplexe. Selon que son employeur sera Valeurs Actuelles, Libé, L’Humanité, la presse féminine ou la presse féministe, le travail iconographique sera différent. C’est d’ailleurs également vrai en dehors de la presse. L’édition scolaire ou l’iconographie en entreprise par exemple.

  2. Elle est super cette bd, que je ne connaissais pas. Le féminisme vu de cette manière est un peu comme la « critical race theory »: Ca n’a rien à voir avec la « race » au sens génétique et ça ne cherche pas querelle avec les sentiments ou les pensées personnelles, bien au contraire: Le seul moyen de rendre justice à ces sentiments et pensées est de les libérer de la camisole du langage, et donc de le reconstruire, tâche sans doute à jamais recommencée mais qui vaut la peine d’être poursuivie, travail très haut, très noble comme un geste d’amour. Et ce travail de libération des travailleuses et travailleurs de l’iconographie est tellement nécessaire! Pour notre dignité à tous.

  3. Mais à vouloir lutter contre la norme on construit de nouvelles normes. On n’a jamais autant légiféré sur le sujet.
    Toute vie sociale est conflictuelle mais lutter contre le modèle majoritaire par une pluie de normes règlementaires, législatives et des dénonciations sans nuances est contre productif.
    C’est, comme toujours en démocratie, débattre qu’il faut faire. La loi et la justice ne doivent intervenir qu’en dernier recours, à la marge sinon c’est l démocratie et laa vie en société qui sont mises en péril.
    P.S.
    Dans l’illustration ci-dessus pourquoi la femme lesbienne a-t-elle les cheveux rasés ? N’est-ce pas aussi une normalisation de ce qu’est la lesbienne ?

  4. @Thierry: «Selon que son employeur sera Valeurs Actuelles, Libé, L’Humanité, la presse féminine ou la presse féministe, le travail iconographique sera différent.» 

    Parce que ce n’est pas le cas? :)

    @Olivier Montulet: Les deux personnages sont lesbiennes. La planche restitue une conversation au cours de laquelle l’amie d’Alison Bechdel, Liz Wallace, énonce les règles du test. Ces deux personnages deviendront les héroïnes récurrentes de la chronique « Dykes to Watch Out For » (en français: « Gouines à suivre »).

    Débattre du caractère normatif des films est précisément ce que proposait cette BD en 1985, comme de nombreuses autres publications féministes. La proposition de vérifier l’équilibre des rôles par un test élémentaire a assuré son succès. Les textes féministes ont largement contribué à installer l’idée que la culture dominante diffuse des normes – et ainsi à en encourager la critique.

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