Partager le cinéma, instrument de la sociabilité familiale

GOT

Cette année, pour les vacances de février, le ski était au programme, avec location d’un appartement. Et pour animer nos soirées en famille, j’ai proposé de visionner en binge la saison 4 de Games of Thrones, profitant de la coïncidence de la sortie officielle de la version française. Bien sûr, les enfants l’avaient déjà vu l’an dernier, en VOST piratée – mais pas encore les parents.

Charles et Louis (17 ans) étaient enthousiastes à l’idée de revoir un de leurs feuilletons préférés. Il était clair que cette mise en commun d’une histoire dont nous suivons ensemble les péripéties depuis 2013 relevait d’un choix délibéré de sociabilité, sorte de cerise sur le gâteau de notre séjour à la montagne.

Pour le dire autrement, au-delà de l’agrément esthétique supposé par la critique, cet équipement en loisirs audiovisuels relevait très précisément d’un projet de communion familiale, du plaisir d’un partage inter-générationnel symétrique: plaisir pour les enfants de bénéficier de la validation parentale pour une référence de premier plan dont ils maîtrisaient déjà l’intrigue, plaisir pour les plus âgés de venir sur le terrain des plus jeunes, montrant qu’ils pouvaient l’apprécier tout en se laissant guider. Un projet familial bien plus que cinématographique, où le plaisir du partage de l’œuvre jouait le rôle de connecteur en acte, entretien d’une sociabilité et création d’une familiarité précieuses à l’échelle de notre vie commune.

Ce n’est qu’en prenant conscience de cette opération que me reviennent à l’esprit les sorties au cinéma de mon enfance. Sur un modèle similaire, celles-ci constituaient des ponctuations rares à grande valeur ajoutée. Nous habitions alors un village, et les sorties cinéma, toujours le week-end avec la famille au complet, étaient synonymes de promenades citadines, d’animation nocturne et de dîner au restaurant.

Les films, bien sûr, ne relevaient pas du cinéma d’auteur, mais des succès d’un cinéma à proprement parler familial, au sens où il pouvait être partagé avec profit par chacun des membres de la cellule nucléaire, marqué par les têtes d’affiche des années 1970: Bourvil, de Funès, Fernandel, Gabin, Delon… Ces souvenirs comptent pour moi parmi les plus aimés de notre vie commune, avec les vacances ou les visites aux autres membres de la parentèle.

Le plus surprenant, rétrospectivement, est de me rendre compte qu’après le départ de mon frère et moi du foyer familial, mes parents ne sont plus jamais allés au cinéma. Les retransmissions télévisées suffisaient apparemment à leurs besoins. Ce qui suggère fortement que, pour eux, l’occasion cinématographique répondait essentiellement à un projet de sociabilité familiale.

Je ne saurais dire quelle est la représentativité de cet échantillon. Mais il paraît nécessaire de ne pas limiter les approches du loisir audiovisuel aux critères esthétiques ou socioculturels qui gouvernent l’appréciation critique. Nos usages des œuvres répondent à des objectifs et des fonctions multiples, souvent pratiques ou instrumentales – un horizon d’études encore à déployer.

2 Commentaires

  1. Dans l’analyse des goûts et pratiques culturelles, les sociologues intègrent désormais le contexte de ces pratiques pour en interpréter les variations. Il est clair en effet que certaines, comme la consommation du cinéma – en salle ou chez soi – obéissent largement à des logiques plus sociales, ou sociables, que proprement culturelles. On le voit bien avec la fréquentation du cinéma qui, dans sa version assidue, est devenue essentiellement un motif de sortie pour les jeunes. Ou encore avec le registre des films d’animation qui attire préférentiellement les familles avec enfants, c’est-à-dire des adultes qui y accompagnent leurs enfants. Depuis sa généralisation, c’est probablement la télévision qui a repris le plus nettement cette dimension sociale, tant du moins que les écrans ne sont pas multipliés et les pratiques de consommation fortement individualisés comme aujourd’hui. Ce qui n’enlève pas totalement à la télévision son caractère de loisir fédérateur, au moins pour certaines émissions ou créneaux horaires rituels (comme le dîner devant le journal télévisé).

  2. Joli flash-back déclenché par ces vacances à la montagne (cela devait changer du film multirediffusé « Les Bronzés font du ski » !).

    J’ai encore des souvenirs des cinémas de Valenciennes (par exemple, le « Novéac ») ou de Vesoul, l’un de ceux-ci s’appelant justement… « Le Familia » !

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