Incarner l’affrontement, sémiotique du fiasco des Enfoirés

Jean-Jacques Goldman est-il réac? En simplifiant la controverse qui a accueilli la chanson des Enfoirés, “Toute la vie”, Le Petit Journal choisissait de tourner la polémique en dérision, lui déniant tout fondement. Par cette réponse typique de l’élite, présumée infaillible, au public, présupposé idiot, Yann Barthès n’a fait que reconduire le schéma précisément critiqué par la réception.

Un schéma qui ne doit pourtant pas tout à Jean-Jacques Goldman. Mélodiquement peu inspiré, le chanteur à succès des années 1980 n’a fait que reprendre le motif classique du dialogue des jeunes et des vieux, illustré par exemple par la chanson “Dialogue” de Maxime Le Forestier (1973).

Selon les explications de Goldman: «Les Enfoirés jouent le rôle des adultes qui leur répondent comme trop souvent en se dédouanant et avec mauvaise foi, mais en espérant qu’ils feront mieux. Le fait que la jeunesse nous demande des comptes me semble la moindre des choses. Le fait que la chanson se termine en faisant confiance à l’avenir aussi.» Dans une version plus cash, Maxime Le Forestier commente: «Dans cette chanson, les vieux sont aussi cons que les jeunes».

Cette égalité des énonciateurs est lisible dans une première version du clip, diffusée le 15 janvier 2015, qui illustre la chanson de manière abstraite, par diverses formes d’écriture de ses paroles, sans qu’aucun interprète n’apparaisse à l’écran. Cette première version ne suscite pas de réaction particulière.

Mise en ligne le 23 février, une deuxième version du clip propose une incarnation de l’affrontement et montre les chanteurs répartis en deux blocs. C’est cette version qui modifie la lecture et déclenche la polémique.

On a rarement l’occasion de pouvoir confronter de manière aussi précise les mécanismes d’interprétation, à l’épreuve de deux variantes, dans des cas produisant des effets si différents. On notera que la version chantée est strictement la même dans les deux clips, et que ce sont bien les Enfoirés qui prennent en charge la partie du dialogue des “adultes”. Pourtant, l’absence d’incarnation et le mélange choral des voix préservent la neutralité de l’énonciation, qui fait percevoir l’originalité de cette version du dialogue des vieux et des jeunes, où les premiers s’adressent aux seconds, non pour leur dire de respecter l’ordre ancien, mais pour les inciter à voler de leurs propres ailes.

Pourquoi cette fraternité disparaît-elle complètement dans la version avec chanteurs? Il faut admettre que la lecture qui s’effectue à partir de la vision incarnée résulte pour l’essentiel de projections contextuelles. Une première asymétrie est introduite par la notoriété du groupe des “vieux”, alors que les “jeunes” sont tous des inconnus. Impossible pour les deux groupes de dialoguer à égalité: la célébrité des premiers modifie l’équilibre de l’échange en attribuant à leur parole une autorité supérieure, qui fait apparaître leur partie comme une leçon et dévalorise la réponse des anonymes.

La critique des Inrocks manifeste l’effet de personnalisation produite par le second clip. Des énoncés comme: «Des phrases toutes faites du type “j’envie tellement ta jeunesse” ou encore “le temps n’a pas de prix”, qui plus est proférées par des artistes comme Pascal Obispo (on croit rêver)», ou «lorsque par exemple Amel Bent et Zaz, le poing levé, chantent “tout ce qu’on a, il a fallu le gagner”, on ne sait pas si l’on doit rire ou pleurer» montrent que le soulignement visuel des paroles par le gros plan sur le visage d’une chanteuse ou d’un chanteur produit une recontextualisation de l’interprétation en fonction de ce qu’on sait de la carrière de l’interprète.

Cet effet d’aura (inopérant lorsque la caméra s’attarde sur les visages des “jeunes”, puisqu’ils sont anonymes), qui n’est autre que le principe qui fonde les Enfoirés, se retourne ici contre le groupe. Ses participants étant par définition des personnages médiatiques à forte notoriété, une seconde grille de lecture s’interpose pour identifier les “vieux” à des nantis. Une idée traditionnellement attachée aux spectacles de soutien aux Restos du coeur («Ce spectacle où des millionnaires demandent à des smicards de donner pour des RMIstes»), qui transforme le dialogue en commandement obscène à une époque où chômage frappe particulièrement la jeunesse («L’idée qui consistait à réunir les chanteurs, acteurs, etc les plus blindés de la France de Mitterrand pour leur demander de chanter devant une bande de jeunes «j’ai travaillé pour en arriver là, et toi que fais-tu de ta vie?» était d’une obscénité assez rare», comme l’explique Christian Combaz dans Le Figaro).

Contrairement à l’idée qui prévaut volontiers dans les cercles médiatiques, la réception n’est pas forcément imbécile, et une polémique dit souvent quelque chose qui mérite d’être entendu. Sur le plan théorique, on retiendra que la perception d’une forme culturelle est toujours fortement influencée par les effets d’imagerie et de contexte. C’est d’ailleurs ce même mécanisme qui assure le succès d’une chanson ou d’un poème, messages fragmentaires ou sybillins qui réclament d’être complétés par l’interprétation du destinataire, lorsque la proposition épouse l’air du temps. Le succès ou l’insuccès s’élaborent de la même manière par le biais des projections du public.

La réception de “Toute la vie” fonctionne comme un révélateur de l’approfondissement du contexte de l’explosion des inégalités et de la faillite des élites – une grille de lecture sociale dont Jean-Jacques Goldman n’a pas tenu compte. La polémique vient rappeler que nul ne peut s’affranchir du présent.

6 Commentaires

  1. Je n’avais jamais regardé ce clip plutôt débile, que ce soit par ses paroles (« Vous avez sali les idéologies » disent « les jeunes »…), par sa mise en scène (les deux groupes face-à-face), ses gros plans sur des « vedettes » qu’on a du mal à reconnaître (à part Mimi Mathy, Jean-Jacques Goldman…), son montage avec « sous-titres » au cas où on n’aurait pas tout compris, sa musique plan-plan et gnan-gnan…

    Ce truc qui a fait « le buzz », paraît-il, sur les réseaux sociaux, n’en méritait pas tant !

    Et que Yann Barthès le prenne de haut (il ne se grandit que de petits ridicules cherchés à droite ou à gauche, indifféremment) ne saurait étonner : en tant que donneur de leçons, il faut bien qu’il en récite une chaque jour, c’est son contrat, sûrement plutôt juteux.

  2. @Dominique Hasselmann: Comme l’indique Marc-Aurèle Baly dans la critique des Inrocks, les chansons des Enfoirés ne suscitent la plupart du temps qu’une indifférence polie. Ce n’est pas la qualité de l’opus qui suscite la polémique, mais son caractère paradoxal. S’il faut décortiquer la chanson (et plus précisément le clip) pour comprendre la controverse, c’est bien celle-ci qui est le phénomène significatif, et qui “fait le buzz”.

    De mon point de vue, l’existence des deux versions du clip fournit un exemple précieux pour l’analyse du mécanisme de la projection collective qui donne son sens à une production culturelle, et plus particulièrement du phénomène que j’appelle “aura”, cas particulier de la dynamique de l’imagerie – autre notion en cours d’élaboration, qui fera prochainement l’objet d’un billet plus développé.

  3. Que MLF ait composé Dialogues, puis soit interprète de la chanson de JJG est un paradoxe assez savoureux… Pour le reste, buzz et comme on le sait, l’histoire bégaie, le conflit des générations aussi…

  4. « du phénomène que j’appelle “aura”, cas particulier de la dynamique de l’imagerie – autre notion en cours d’élaboration, qui fera prochainement l’objet d’un billet plus développé »

    Bon courage…

  5. @agnesb62: Plutôt que de bégayer, le conflit des générations est sensiblement renouvelé ici. Là où le Forestier donnait au “père” un rôle prescriptif et négatif, et à l’“enfant” un rôle émancipateur et positif, Goldman imagine des “adultes” essayant de consoler les “jeunes” de leur noire vision du présent…

    @Frank Einstein: http://imagesociale.fr/1168

  6. il y a un problème avec ces groupes : on ne parvient pas à savoir comment ils sont constitués (d’un coté ce ne sont pas des chanteurs, de l’autre ce ne sont que des « jeunes » ?) (« toute la vie c’est une chance inouie/toute la vie c’est des mots ça veut rien dire » : JJG a fait mieux quand meme (non, quand meme c’est vrai ça peut lui arriver quand meme) (:°)) dans le genre parolier; « le temps n’a pas de prix », c’est rigolo, les vieillards qui « envient la jeunesse » à échanger contre « ta caisse » : quelles ambitions) (ne parlons meme pas du symbolisme du graf, des matrices, des maquillages outrés des anciens « vazy » comme dirait zazy) (« chomage violence sida » – non on a l’impression d’un retour du refoulé) (JJG et ses affidés années 50 en clair)

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