Corps impossibles: les hommes aussi

Un récent article de Wired accuse les blockbusters hollywoodiens d’accaparer les héros masculins de la culture populaire en les transformant en monstres bodybuildés. A l’appui de la démonstration, plusieurs cas de transformations spectaculaires d’acteurs comme Hugh Jackman, le Wolverine de Marvel, ou Kurt Russell, héros récurrent de la franchise Jack Burton, devenus progressivement des montagnes de muscles, des corps «impossibles» que seuls des professionnels de l’apparence peuvent entretenir, grâce à un sévère entraînement quotidien.

Hugh Jackman, Wolverine, 2000/2014.

Hugh Jackman, Wolverine, 2000/2014.

Derrière la caricature au ton volontiers moqueur, l’article de Jordan Crucchiola épingle ce qu’on pourrait caractériser comme une dérive graphique du corps masculin dans les films d’action, dont les effets sont désormais perceptibles, avec la diffusion toujours plus large d’un modèle corporel sculpté par le contrôle physique. A l’instar des contraintes imposées aux femmes par les modèles de beauté depuis les années 1930, le corps des hommes change lui aussi sous la pression d’une nouvelle norme sociale, qui n’est plus cantonnée à la seule culture homosexuelle.

A la source de cette modification de l’apparence, on peut désigner la célèbre version graphique du héros d’Edgar Rice Burroughs, le Tarzan de Hal Foster puis Burne Hogarth. Personnage caractérisé par sa nudité et sa force physique, Tarzan produit une rupture nette dans la lignée des héros masculins, et alimente durablement l’imaginaire. Publiée à partir de 1929, la version dessinée ajoute au mythe la puissance d’un trait virtuose, toujours à la recherche du mouvement.

Féru d’anatomie et de statuaire antique, Burne Hogarth invente littéralement un corps impossible. Quelle que soit sa posture, Tarzan est représenté tous muscles bandés, dans une idéalisation du geste qui n’a pas d’équivalent physique – sauf dans la discipline du culturisme, sport développé à partir de la fin du XIXe siècle, également inspiré de l’iconographie antique, qui vise à produire une hypertrophie musculaire dans un but esthétique. On peut constater l’essor de ce modèle, mélange ambigu de virilisme et de culte du corps, avec le succès des bandes dessinées de super-héros (Flash Gordon, 1934: Le Fantôme, 1936; Superman, 1938; Batman, 1939), dont les collants moulants dévoilent plus qu’ils ne cachent les anatomies avantageuses.

La question de la diffusion dans la société d’un modèle strictement visuel est plus complexe qu’il n’y paraît. L’immense succès de la statuaire grecque et romaine depuis la Renaissance, son installation au titre de standard dans l’enseignement des beaux-arts, ou son omniprésence dans l’espace public n’ont pas pour autant incité les hommes de la période moderne à modifier leurs corps pour ressembler à ces icônes.

Plus encore qu’à l’influence des médias contemporains, il semble qu’il faille imputer cette volonté transformative à la remise en cause de la fatalité physique, ainsi qu’à une société en mouvement. Jusqu’à l’émergence d’une culture sportive, à la fin du XIXe siècle, il paraît impossible de modifier ce que la nature a imposé. De même, dans une société où l’ordre social assigne à chacun sa place, nul ne songe à changer son sort.

Régulièrement décrite comme une aliénation, parce qu’inaugurée par les transformations du corps féminin, l’intégration d’une possibilité d’agir sur son corps même représente une aspiration complexe, qui ne doit pas être observée seulement comme un carcan normatif, par le biais de ses formes les plus excessives, mais aussi comme l’espoir d’améliorer et de maîtriser sa vie, par des moyens qui peuvent être jugés accessibles. Quoiqu’il en soit, force est de reconnaître que l’homme a désormais rejoint la femme face à l’exigence d’une beauté qui passe par un corps érotique – et que tous ces efforts relèvent encore d’une histoire essentiellement visuelle.

7 Commentaires

  1. Super billet !
    Nous avons souvent discuté du fait que le masculin contemporain se caractérise par sa non-normativité (que sa norme est de paraître non normé). Aussi je me demande, pour poursuivre, comment se transmet cette non-normativité…? Quels sont/ vont être les supports de transmission et d’apprentissage concrets de cette beauté masculine, par exemple.
    Je fais ici un parallèle avec les nombreux supports d’apprentissages du féminin qui se sont développés depuis le XIXe siècles.
    Parce que du coup, si on en trouve, ça ouvre de sacrées perspectives…

  2. Merci! Peut-être faut-il remplacer l’idée de non-normativité par celle, plus souple, de non-spécificité: le féminin s’est longtemps défini comme un espace spécifique, alors que l’apprentissage du masculin, qui se produit également, passe simplement par des canaux moins spécifiques, ou moins identifiés comme tels (les comics ou les films d’action sont l’exemple d’un vecteur en majeure partie masculin…). Une autre idée serait de prendre en considération des “incubateurs de norme”, comme la culture gay dans le cas du corps érotique masculin (dont le pendant pourrait être la culture dramatique pour le corps féminin), qui préparent de futurs effets de mode de plus large diffusion…

  3. Très intéressant, de voir que la diffusion du corps masculin passe par un ‘corps socialisé’, idéalisé. Comme vous le soulignez, ces corps idéalisés ne deviennent un miroir prescripteur qu’au XIXè siècle ; mais ne peut-on noter une forme d’accélération de cet effet modélisant, qui serait lié à la plus grande place (médiatique) consacrée aux loisirs, de nos jours, et notamment sur l’aspect muscle+bronzage=santé (qui aurait émergé en 1936, non ?)(en France, parce qu’en Allemagne, la Freikörperkultur est plus ancienne et mieux implantée)
    D’autant qu’au XIXè, et même après dans certains milieux, l’embonpoint était synonyme de pouvoir et de force. (Chez l’homme uniquement, d’ailleurs.)

  4. @michael lilin: Le mouvement pour le développement de l’éducation physique (qui devient discipline scolaire obligatoire pour les garçons en France en 1869) est déjà très actif dans la deuxième moitié du XIXe siècle. On peut effectivement penser que l’exposition des corps, qui augmente avec la pratique sportive ou les loisirs balnéaires, contribue à renforcer la tendance. L’embonpoint renvoie à un modèle plus ancien, avec lequel le corps athlétique-érotique entre en conflit.

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  6. La dimension du corps enviable se traduit aussi, il me semble, de nos jours, par le recours assez fréquent au tatouage (recours probablement socialement constitué, et lui aussi, probablement, assez en relation avec le genre-notamment pour les emplacements choisis- ; d’autres colifichets peuvent aussi prendre place par le percement de la peau, l’écartement des lobes d’oreilles etc…)

  7. @PCH: Merci pour cette remarque, je ne me suis pas encore penché sur la question des tatouages…

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