Antiquité du Spectacle

Selon Christian Salmon, la figure de l’intellectuel français serait «au tombeau», liquidée par la toute-puissance du Spectacle (le Spectacle, c’est comme le catch, ce n’est pas pour de vrai, c’est de la frime)1. Un tel propos suit de près le canevas de la condamnation des “nouveaux philosophes” par Gilles Deleuze, qui soulignait déjà le «renversement» dans le rapport de ces faux intellectuels au monde médiatique, incapables d’une pensée autonome, voués à la reproduction des stéréotypes journalistiques. «Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants» écrivait déjà en 1977 le (vrai) philosophe2.

Philosophe, mais guère historien, tant le sacre de la figure de l’intellectuel au XVIIIe siècle apparaît étroitement liée à l’émergence de l’espace public, c’est à dire à la mécanique éditoriale et médiatique3. On peut ne pas aimer BHL ou Onfray, sans pour autant métamorphoser Sartre en Diogène et faire porter le blâme de la pensée expéditive à la seule télévision – un topos qui participe lui-même de la réduction que veut dénoncer la critique.

Dreyfus_VieIllustree1899

Preuve de l’ancienneté du Spectacle, qui devrait y faire penser à deux fois, cet étonnant dessin de presse de l’époque du J’accuse de Zola (titre choc publié par L’Aurore), qui illustre le retour de Dreyfus en France en 1899 par une vue du groupe des journalistes l’attendant sur la jetée, à Brest, à la nuit tombée (dessin de Georges Redon pour La Vie Illustrée, n° 38, 6 juillet 1899). Un tel choix montre que les figures attentionnelles étaient déjà parfaitement identifiées, au point de pouvoir se substituer à la représentation de l’événement lui-même, comme témoignage de sa place dans la hiérarchie de l’information.

  1. Christian Salmon, “Dans le tombeau de l’intellectuel français de souche”, Mediapart, 17 octobre 2015 (reproduit sur Anti-K). []
  2. Gilles Deleuze, “Les nouveaux philosophes”, Minuit, mai 1977. []
  3. Antoine Lilti, Figures publiques. L’invention de la célébrité, 1750-1850, Paris, Fayard, 2014. []

4 Commentaires

  1. L’analyse des présupposés idéologiques à l’œuvre dans les interventions multipliées des quatre mousquetaires (Houellebecq, Zemmour, Finkielkraut, Onfray) épinglés par Christian Salmon relève fort justement l’idéologie réactionnaire, raciste et nostalgique de la « souche » qui relève de l’extrême droite, malgré son déni permanent qui en est la marque inversée.

    Nulle part Christian Salmon ne mélange ou n’amalgame Sartre avec un de ces histrions. Quand il est monté sur un tonneau devant les ouvriers, c’était d’une part à cause de sa petite taille, et d’autre part pour que sa parole porte mieux. La photo devint célèbre, mais ce n’était pas le but premier de cet intellectuel au sens non dévoyé du mot.

    L’utilisation ou le rattrapage par le phénomène médiatique (et pas seulement les plateaux télé, « Le Figaro » est toujours, entre autres, à la manœuvre) qui détermine ces olibrius et leurs apparitions (même sur France Culture…) répétées et « obsolètes » est mis en valeur à juste titre par Christian Salmon.

    C’est donc bien « l’idéologie dominante » de l’époque, comme aurait dit Marx : elle va au-delà du spectacle – elle surfe sur le moindre événement pour donner la parole à ces « philosophes » ou « écrivains » dont le rôle d’interprétation tient uniquement dans leur statut – puisqu’elle est devenue la rengaine de la seule pensée que l’on voit et entend partout : il serait amusant de comptabiliser en regard les interventions d’un Alain Badiou, par exemple.

  2. Les “nouveaux philosophes”, bien oubliés aujourd’hui (ne reste plus que BHL…), méritaient-ils d’être qualifiés de phénomène historique? Le nouveau quartette, lancé par Libération sous le signe des “néoréacs”, pieusement repris par Salmon, rassemble des écrivains aux trajectoires fort diverses, dont l’amalgame produit un pseudo-phénomène qui ne me paraît pas très convaincant. Une fois gratté le vernis de l’anathème, même Zemmour et Finkielkraut n’ont pas grand chose en commun – à plus forte raison Houellebecq et Onfray…

    Pas convaincu par ce rassemblement hétéroclite, je le suis encore moins par la prétendue “idéologie dominante” qui lui est si opportunément associée. Je ne suis amateur d’aucun de ces auteurs, et ce n’est pas le goût de la réhabilitation qui me fait réagir, mais je crois discerner dans la nouvelle mise au pilori d’Onfray la véritable cause de tout ce ramdam. Onfray est le seul des quatre à avoir professé un ancrage à l’extrême-gauche. Ne soyons pas naïf: lui dessiner aujourd’hui des moustaches Front national, comme à quiconque s’avise de critiquer la gestion socialiste, vise à faire taire les mécontents et nous prépare une longue campagne présidentielle placée sous le seul signe du « faire le jeu de Marine », déjà fermement brandi par les journaux pro-gouvernementaux.

    Au-delà des mobilisations du jour, bien compréhensibles, mais cousues de fil blanc, l’anathème médiatique, si volontiers mobilisé à l’endroit des écrivains dont on remet en cause l’intelligence, est un contresens historique: la figure de l’intellectuel, vache sacrée du paysage français, est bien une coproduction médiatique. Sartre, “véritable” intellectuel que l’on oppose régulièrement aux auteurs définis comme faussaires, comme Salmon n’y manque pas, n’était, pas plus que Zola, un ermite dans sa grotte, mais un acteur du paysage médiatique, accessoirement confondateur de Libération.

    je ne dis pas qu’il ne faut pas critiquer Houellebecq, Zemmour, Finkielkraut ou Onfray, mais il vaut mieux s’y employer en analysant le fond qu’en restant à la surface. J’ai bien peur que les dénonciations de l’influence de la télévision ou l’amalgame trop rapide d’œuvres diverses sous le seul signe d’une dérive brune relèvent du rideau de fumée plutôt que de l’inventaire raisonné.

  3. La surface des choses laisse passer des fonds troubles.

    L' »amalgame » fait entre ces quatre « figures » par Christian Salmon est cohérent dans l’utilisation qui en est faite par les médias qui trouvent là de « bons clients ».

    Enfin, si tout ceci n’est qu’un « pseudo-phénomène »… faut-il en parler ? :-)

  4. Si ce que l’on veut critiquer est la mise en avant médiatique, alors, en effet, nul besoin de lire ces auteurs. Mieux vaut s’attaquer à Laurent Joffrin (Libération), Matthieu Croissandeau (L’Obs) ou Yves de Kerdrel (Valeurs Actuelles), qui ont choisi de les mettre en couverture de leurs journaux… ;)

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