Réchauffement climatique: des images impuissantes

Puissance de l’image? Il s’agit du cliché le plus tenace des études visuelles. Mais les colloques consacrés à ce sujet évitent soigneusement de poser la question de la performance d’autres formes symboliques, ou des ratés des imageries. Pourtant, tout ne se règle pas par l’image. L’iconographie à base de banquise ou d’ours polaires qui accompagne la COP21 fournit l’exemple patent d’un stéréotype dépourvu de toute efficace.

Il existe des échecs de la communication visuelle. La question cruciale du dérèglement climatique n’a pas réussi à s’incarner dans une iconographie mobilisatrice ou convaincante. On pourrait gloser sur le paradoxe d’illustrer le réchauffement par ces images bleutées venues du froid, ou le choix de mettre en exergue les conséquences sur la nature plutôt que sur les populations. Entre autres défauts, la figure de la disparition de l’ours polaire illustre un discours de la prévision, qui peine à figurer l’urgence – alors même que les effets de l’augmentation des températures se font déjà sentir de manière concrète.

En réalité, l’accompagnement discursif de la COP21, bardé de chiffres et de tableaux, montre que la demande n’est pas située du côte de l’allégorie et du symbole, mais de l’information et de l’analyse. Un motif caractéristique s’installe: celui de la mesure du bilan carbone, volontiers retenu par les journaux télévisés, qui juxtaposent à un trajet en scooter, une paire de chaussures, un paquet de lessive ou une entrecôte son équivalent en kilos de CO2. Basé sur l’évaluation des émissions de gaz à effet de serre, il permet d’associer à n’importe quel produit ou activité humaine la mesure de son impact énergétique. Un outil puissant qui présente l’avantage de s’appuyer sur la vie quotidienne, et de fournir sous la forme d’un indicateur unique, validé par un organisme public, un moyen de contrôle et d’action.

Le schéma narratif qu’emprunte la communication du réchauffement s’apparente à celui déjà expérimenté par le mouvement antitabac, qui avait basé son argumentation – couronnée de succès – sur la démonstration scientifique et la statistique épidémiologique plutôt que sur les ressources soi-disant toutes-puissantes de l’imagerie. L’image peut être un moyen efficace de favoriser l’identification émotionnelle ou de manifester une norme, mais ces leviers ne s’appliquent pas à tous les terrains ni à tous les phénomènes. Quand un colloque se penchera sur ces limites, on passera de la célébration mythologique du pouvoir des images à une approche plus rationnelle de ses ressources expressives.

4 Commentaires

  1. Merci pour cette analyse qui m’a fait penser à un de tes billets précédents consacré à ce thème en 2009 « Le réchauffement climatique à la recherche de ses icônes » http://culturevisuelle.org/icones/160

    Cependant le pouvoir subversif des images est misé plutôt dans l’initiative collective de 80 artistes du mouvement Brandalism
    https://m.youtube.com/watch?v=K4WnZAUOIxI

  2. J’ai vu par hasard, sur France 2, cette succession de comparaisons fortement individualisées visant finalement à culpabiliser chacun dans l’utilisation qu’il fait d’un moyen de transport personnel (ceux en commun ne devraient-ils pas être plus développés ?), d’une tranche de viande ou (je ne sais plus si ça a été évoqué) d’un téléphone mobile ou d’un ordi… voire d’une télé !

    Mais les usines qui crachent en permanence du CO2, les avions, le charbon qui lutte contre le nucléaire (présenté comme une solution « propre » alors qu’on connaît le pb des déchets radioactifs à enterrer… tout est mis sur le même plan : là, ça ne se mesure pas en kilos mais en millions ou milliards de tonnes !

    Le jour même où le Président chinois venait au Bourget pour la COP 21, Pékin était noyé dans un « fog » tel que les voitures devaient rouler en plein jour les phares allumés. Il est vrai que lorsque ce pays reçoit des visiteurs de marque, on arrête les usines avant, de manière à ce que le ciel soit bleu et que l’Orient reste rouge.

  3. @Dominique Hasselmann: Le reportage de F2 développait en effet l’angle de l’action individuelle (“quels gestes adopter dans son quotidien?”). Ce volet n’est qu’une des composantes des nombreux éléments descriptifs proposés à l’occasion de la COP21. Le bilan carbone s’applique aussi bien à la comparaison des moyennes par pays, ou à celle des bilans énergétiques industriels. S’il est évident que l’action individuelle ne peut suffire à répondre aux défis du réchauffement (voir “90 entreprises sont responsables de deux tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre”), il existe néanmoins une demande, à caractère éthique, d’une partie du public pour mettre en accord les comportements avec les nouvelles exigences écologiques. Face à des enjeux globaux qui peuvent paraître hors d’atteinte, la capacité de réindividualiser le sujet paraît un levier utile, contribuant à préserver la possibilité de l’action.

    L’un des intérêts du bilan carbone est qu’il impose de réviser l’approche habituellement focalisée sur les véhicules ou le chauffage, parce qu’il fait apparaître la part cachée du bilan des produits de consommation courante, alourdi par leur transport, ou celle des aliments. Le bilan carbone remet donc en question les principes de la mondialisation et d’une économie basée sur la compétitivité. Un changement dans les habitudes de consommation, par exemple en matière de viande rouge, peut contribuer à peser sur les options industrielles et économiques.

  4. Merci beaucoup pour cette analyse extrêmement intéressante.
    A défaut de colloques, y-a-t-il à votre connaissance des ouvrages qui portent sur la question des limites et des ratés de l’image?
    Merci d’avance.

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