Raymond Depardon voit la France en caravaning

LesHabitants_Depardon2016Au sortir de la séance, l’image qui venait à l’esprit était celle du fameux article de Pierre Viansson-Ponté, “Quand la France s’ennuie”, symbole de la myopie d’un diagnostic incapable d’apercevoir les tensions d’une société où se préparait Mai 68. Projeté depuis le 27 avril, le film Les Habitants de Raymond Depardon s’est trouvé confronté au contexte de Nuit Debout, des manifestations contre la loi El Khomri et d’une violence rarement atteinte dans l’espace public. Pas de chance, le cinéaste, à l’abri de sa caravane, n’a vu qu’affaires de famille, peines de cœur et conciliabules amicaux – pas l’ombre d’une crise sociale ou d’un questionnement politique.

On dira que le principe de héler des passants ne favorise pas forcément la revendication. C’est bien tout le problème. Après le camping-car de Journal de France (2012), la caravane emblématique des Habitants veut proposer la scénographie accueillante d’un dialogue improvisé, mais renvoie aussi imprudemment l’image caricaturale des congés payés d’une époque révolue. Les séquences qui, tout au long du film, suivent le périple du véhicule sur les routes de l’Hexagone, en contrepoint des dialogues, distillent le sentiment d’un exotisme de classe que confirment les réactions volontiers amusées de la salle (parisienne).

Si Les Habitants s’inscrit dans la tradition documentaire ouverte par Chronique d’un été (1961), les différences sautent aux yeux. Plutôt que la proximité urbaine de Jean Rouch et Edgar Morin, Depardon a repris le motif de l’itinérance, qui semble inspiré par les thèses discutables du géographe Christophe Guilluy sur une France périurbaine délaissée, et qui postule que pour rencontrer le vrai peuple, il faut d’abord s’éloigner. Plutôt que le dialogue avec les témoins et la manifestation du dispositif, le cinéaste a choisi l’effacement: pas de questions, juste un échange qui se poursuit devant une caméra invisible, dans le huis-clos immuable de la remorque.

Une différence essentielle tient précisément au traitement des témoins. Alors que Chronique d’un été faisait apparaître des personnages, avec une forte dose d’autonomie et des personnalités à chaque fois singulières, les couples qui se succèdent à la table de la caravane déclinent les variantes d’une humanité curieusement uniformisée, qui semble gommer les disparités apparentes dans une même civile bonhomie. Rien ne dépasse dans l’album de famille de Depardon, qui se feuillette au hasard et ne laisse guère d’impression saillante.

A l’heure du selfie et du contrôle de l’image de soi dans les médias, cette anthologie semble se tromper d’époque. Témoins jamais nommés, lieux jamais situés: la main invisible du cinéaste est aussi pesante que la main de Dieu, qui ne se laisse pas voir mais a décidé de tout. Un artiste n’a pas de comptes à rendre sur la représentativité d’un échantillon ou les raisons de ses choix. Aussi ne saurons-nous jamais pourquoi certains témoignages ont été retenus plutôt que d’autres. Prisonniers de leur dialogue, les passants sont devenus les illustrations de la France de Depardon.

2 Commentaires

  1. Les flics aboient et la caravane passe. Raymond Depardon devrait prendre enfin sa retraite à la campagne.

  2. C’est l’éternel problème avec Depardon, son cinéma prête le flanc à un effet Benetton qu’il est le seul à ne pas voir. Myopie? Nooooon, c’est juste sa conception du feel good movie: pépère et franchouillard, comme le tour de France sur Antenne 2. L’effort physique en moins.

    Excellent article, again.

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