Boulet et le contexte

Après Memento et l’image comme preuve, poursuivons l’exploration du rapport de l’image à son contexte, à partir d’un exemple éclairant, tiré de l’œuvre à composante autobiographique de Boulet, parue simultanément en ligne et sur papier, sous le titre Notes.

Lac aveugle” (note du 03/09/2010, paru dans Notes 7. Formicapunk, Delcourt, 2012, p. 10-12) reconstitue une succession d’actions et d’association d’idées banales (voir ci-dessus). Au saut du lit, l’auteur-narrateur s’installe à son ordinateur. Il hésite à se préparer un café, ce qui lui rappelle une chanson d’Oldelaf et Monsieur D., qu’il chantonne, puis une autre du même groupe (“Raoul mon pitbull”). En consultant la page de Rue89, une photo d’actualité lui évoque un personnage coréen dont il essaie de se souvenir du nom, tout en claquant des doigts. L’échec de cette tentative provoque l’association avec le premier kata de karaté. Allumant la machine à café, Boulet se souvient du nom du groupe, qu’il énonce à haute voix. L’instant d’après, il esquisse un geste de karaté, puis retrouve son t-shirt noir.

De retour devant son écran, le narrateur consulte un message qui mentionne un roman de Robert Charles Wilson, Blind Lake, dans lequel des astronomes du futur observent des extraterrestres sur une exoplanète. Retournant ce schéma, Boulet imagine qu’il fait l’objet d’une inquisition à distance par des savants alien. Il reproduit alors la série d’actions effectuées depuis son réveil comme si elles étaient vues par un observateur extérieur, sans le fil conducteur constitué par le monologue intérieur. En l’absence de cette clé explicative, les associations d’idées deviennent évidemment opaques: le lecteur ne voit qu’une succession d’actes énigmatiques sans lien ni signification.

La démonstration est brillante. Malgré la description fournie par l’image, la disparition du monologue intérieur, convention narrative majeure du récit autobiographique, désarticule la séquence et convie le lecteur au spectacle d’une matinée de célibataire rendue strictement inintelligible. Boulet s’amuse à imaginer le calvaire des exoanthropologues, confrontés à cette série d’actions décontextualisée.

Le procédé est repris dans le même volume, dans une variante qui met en scène une investigation policière, confrontée au décès énigmatique du narrateur (“Le mystère de la chambre sale”, note du 13/02/2011, ibid., p. 98-100). A l’inverse de Sherlock Holmes, le détective-profiler, devant l’accumulation d’indices paradoxaux, est incapable de reconstituer le fil des événements. Comme dans Memento, l’information visuelle dissociée de son contexte s’avère incompréhensible ou mensongère.

Ces expériences de pensée semblent vérifier la sagesse populaire, qui énonce que les apparences sont trompeuses. Comment articuler cette leçon proverbiale avec la conviction du caractère universel et immédiatement intelligible des formes visuelles? Ce n’est qu’en maintenant une cloison étanche entre ces deux approches que l’on peut préserver le mythe de “l’image qui vaut mille mots”. En réalité, l’apparente facilité d’interprétation des images ne fonctionne que dans des situations stéréotypées, dont la prévisibilité renforce la transparence supposée du dispositif. Dès qu’on s’écarte du poncif, l’image redevient aussi opaque que n’importe quel message, ou induit en erreur par des associations erronées.

 

2 Commentaires

  1. Merveilleuse explication sur la base d’un comic du « génialissime Boulet », dixit l’un des exoanthropologues représentés… dont le nom m’échappe! Et quelle pédagogie d’ancrer ainsi le message dans l’esprit du lecteur par l’artifice émotionnel qu’est l’humour!
    (je ne me moque pas.)

  2. Merci! Mais il faut à rendre à César ce qui revient à Boulet: le premier pédagogue est ici le dessinateur, que je range parmi les professeurs les plus habiles et les plus passionnants (je ne me moque pas non plus).

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