Les amis des animaux et le montage

La fondation de protection des animaux 30 Millions d’amis s’est fait une spécialité de la sensibilisation aux méfaits de l’abandon. Diffusé à l’approche de l’été, le clip 2016 s’était déjà fait remarquer par son montage à rebours, façon Memento, qui révèle progressivement l’antithèse du chien abandonné par son maître, alors que l’animal lui sauve la vie.

Cet été, la fondation a proposé un nouveau clip, visionné près de 15 millions de fois sur Youtube et largement cité sur les réseaux sociaux, basé sur un remarquable tour de passe-passe cinématographique. La même série de plans est présentée deux fois, déroulée dans un sens, puis dans l’autre. Dans l’ordre A, le spectateur voit un homme sauver un chien abandonné dans la forêt, le ramener chez lui et l’accueillir dans son foyer. Mais cette succession est dénoncée comme trompeuse, et les plans remis dans l’ordre B dévoilent au contraire un scénario d’abandon.

Au delà de l’efficacité narrative de la révélation par l’inversion, et de la qualité de réalisation qui permet de recontextualiser des plans suffisamment ambigus, la juxtaposition des deux séquences propose une véritable expérience de psychologie du montage. L’interprétation des plans dans un ordre ou dans l’autre montre à quel point la reconstitution de la logique associative relève du travail du spectateur, qui imagine ou recompose à la volée les informations manquantes.

Deux plans qui font par exemple se succéder des portes d’ascenseur qui se ferment avec un couloir imposent de compléter mentalement par le mouvement de l’ascenseur l’ellipse qui sépare les deux images. Dans l’ordre A, le spectateur imagine donc un ascenseur qui monte, alors que celui-ci sera perçu comme descendant dans l’ordre B. De même, l’information visuelle est réinterprétée en fonction du contexte: alors que le mouvement de tête de l’homme qui caresse le chien attaché dans la forêt est vu dans l’ordre A comme une tentative de distinguer la présence éventuelle des propriétaires, dans l’ordre B, le même geste est interprété comme la vérification de l’absence de témoins.

La théorie classique du montage, issue des travaux de Koulechov et d’Eisenstein, a voulu asseoir l’idée d’une stylistique propre au cinéma, basée sur des ressources inédites de «contamination sémantique». Mais ce qu’illustre le montage cinématographique, c’est plutôt la force du présupposé narratif conféré à toute succession d’informations, associé à la compétence causaliste, outil de l’organisation du sens. La combinaison de photographies, mais aussi celle d’une image et d’une légende, de deux faits d’actualité ainsi qu’une grande variété d’effets poétiques témoignent des mêmes caractères, basés sur une construction elliptique et sur la mise à profit des capacités interprétatives du destinataire. C’est parce que le montage parie sur l’intelligence du récepteur qu’il constitue une ressource stylistique aussi puissante.

L’effet Koulechov

6 Commentaires

  1. Je ne comprends pas trop là. J’aurais dit que ce film est une parfaite illustration de l’effet Koulechov. Le sens de la narration s’impose comme malgré lui au spectateur.

    Avec une image fixe, parce qu’il n’y a pas de continuité narrative, l’association dépend nécessairement du bon vouloir et de la culture du spectateur. Et même si la « légende » nous donne à voir l’image, elle n’en reste pas moins polysémique. La légende ne fait que réduire le champ d’interprétation, à supposer qu’elle fasse sens pour le spectateur.

  2. « Montage, mon beau souci… »
    Souci, mon beau montage…

  3. @Thierry: Oui, le clip est une parfaite application de l’effet Koulechov. C’est l’interprétation de cet effet que je discute, en notant que le phénomène de juxtaposition d’informations ne se limite pas à la stylistique cinématographique.

    On parle couramment de montage pour désigner l’association d’images photographiques dans un espace éditorial. De même, la combinaison d’une image et d’une légende est un montage: elle suppose la mobilisation d’un travail interprétatif pour articuler les significations de deux messages de nature différente.

    J’ai insisté ailleurs sur le fait que, dans un contexte journalistique, même une image isolée ne peut être comprise qu’au sein de la séquence événementielle ou narrative à laquelle elle appartient (un portrait souriant de Trump publié en Une le lendemain de l’élection sera interprété comme une manifestation d’approbation du résultat du scrutin par la rédaction de l’organe concerné, cf. https://imagesociale.fr/4573#narration).

  4. Dans le cas de Trump est-ce que l’interprétation qui sera faite par le lecteur en raison de l’espace éditorial ne serait pas plutôt comparable à celle d’une séquence événementielle qui accompagnerait la sortie d’un film?
    Par exemple entre lire les tweets de Trump sur Charlottesville sans avoir vu la vidéo de Vice https://www.youtube.com/watch?v=RIrcB1sAN8I ou après l’avoir vu?
    On a d’un coté la continuité narrative de la vidéo et de l’autre la juxtaposition d’informations dans l’espace éditorial d’internet qui vont par un travail interprétatif nous donner à voir différemment tant les tweets de Trump que la vidéo de Vice. L’un nous donne à comprendre l’autre et réciproquement.

    L’effet Koulechov est mécanique.
    « La mobilisation d’un travail interprétatif pour articuler les significations de deux messages de nature différente » nous renvoie à l’idéologie du spectateur.

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