La fin de l’université s’avance masquée

La presse soc-dem a accueilli fraîchement la perspective de la création d’un média représentatif de l’opposition de gauche. Pourtant, s’il y a un domaine où l’on peut vérifier les dégâts produits par la disparition d’un point de vue progressiste, c’est bien celui de l’enseignement supérieur. Accompagnant l’annonce de la réforme de l’entrée à l’université, L’Obs ou Libé ont claironné leur approbation du projet gouvernemental («Sélection à l’université, la fin d’un tabou», «Universités, la loterie, c’est fini»). La «loterie», faut-il le rappeler, c’était la garantie pour le plus grand nombre, dans une démocratie qui promeut un enseignement largement gratuit, du choix le plus ouvert pour ses études supérieures.

Même l’iconographie retenue par ces journaux trahit leur peu de considération pour cet univers lointain. Entre les toques de diplômes, emprunt aux coutumes anglo-saxonnes, ou les bureaux vacants, peu représentatifs des amphis surchargés, on peine à reconnaître les facs hexagonales, où les directeurs artistiques n’ont visiblement pas mis les pieds depuis belle lurette.

Une distance qui explique que les rédactions prennent si facilement pour argent comptant les éléments de langage ministériels. Seule l’ignorance de la réalité universitaire permet en effet de tomber dans le panneau de la diabolisation du logiciel APB, rendu responsable de tous les dysfonctionnements de l’accueil dans le supérieur – et d’applaudir en conséquence à sa «réparation» par une dose de sélection, présentée comme la solution miracle, «la fin d’un tabou», autrement dit la fin d’un intolérable archaïsme. Après tout, qui est contre la sélection, elle qui garantit la qualité des meilleures écoles, et protège ceux qui sont passés entre les mailles du filet? D’ailleurs, «les Français sont pour», confirme L’Obs par voie de sondage – c’est dire si les jeux sont faits.

Mais l’algorithme-bashing est l’arbre qui cache la forêt des problèmes non résolus de l’enseignement supérieur. Le plus important est une hausse croissante du nombre d’étudiants depuis 2013 (30 000 à 40 000 étudiants de plus chaque année à l’université), alors que les prévisions du ministère tablaient sur leur stagnation. Cette augmentation n’est en effet pas le fruit de la progression démographique, le nombre de bacheliers restant stable, mais d’une préférence pour l’université des jeunes adultes, explicable par la situation du marché du travail. Pas de chance, ce choix contredit les présupposés idéologiques de la bureaucratie gouvernementale, persuadée depuis longtemps du déclin des vocations dans les filières non sélectives du supérieur.

Alors que les prévisions les plus récentes tablent désormais sur une croissance explosive du nombre d’étudiants (350 000 de plus d’ici à 2025), l’absence d’anticipation et la baisse régulière des budgets du supérieur confronte les établissements à un cruel effet de ciseaux.

Contrairement aux engagements ronflants de la stratégie de Lisbonne, les politiques d’austérité européennes d’inspiration néolibérale visant à diminuer le rôle de l’Etat et à réduire le nombre de fonctionnaires ont touché de plein fouet le supérieur. Depuis 2005, on assiste à un sérieux coup de frein: assèchement généralisé des recrutements dans les universités et les organismes de recherche, austérité salariale pour les personnels, baisse des financements des laboratoires, hausse de l’emploi précaire, non-investissement dans le logement étudiant, sans oublier la multiplication de structures de contrôle inutiles ou l’imposition de rassemblements artificiels dans le but avoué de remonter dans l’inepte classement de Shanghai: le bilan des réformes des présidences Sarkozy et Hollande est un désastre et une honte, dont les effets vont s’amplifiant.

Attribuer cette débâcle à la seule incompétence serait néanmoins une erreur. Comme la dégradation du système de santé, le sabotage systématique du supérieur suit le programme éprouvé de l’agenda néolibéral, qui vise à affaiblir les services publics jusqu’à ce que les usagers, lassés de leur détérioration, acceptent de les voir basculer dans les mains du privé. L’horizon américain, avec des droits universitaires qui atteignent 60.000 dollars l’an pour les meilleurs établissements, est observé avec gourmandise par les experts, qui font circuler l’idée que le chiffre d’affaires du supérieur, appuyé sur le crédit, pourrait dépasser celui de l’automobile.

Face à la croissance des effectifs, la réponse malthusienne par la sélection plutôt que par l’investissement indique clairement que la voie choisie par le gouvernement prolonge celle de ses prédécesseurs. Ajoutons que la liquidation en marche de l’université ne pourrait avoir lieu sans le blanc-seing d’une presse indifférente à la recherche et acquise au discours de la faillite des services publics.

Références

5 Commentaires

  1. Ben… Et on fait quoi maintenant?

  2. Eh bien, ce n’est pas comme si on avait la main… Le mouvement de 2009, plus importante mobilisation universitaire depuis 1968, s’est soldé par un échec retentissant, en raison du manque de soutien politique et d’écho médiatique. Les conditions ne sont pas meilleures aujourd’hui. Au contraire, il est à craindre qu’une majorité d’étudiants préfère la protection apparente qu’offre la sélection…

  3. Et si l’Université réagissait en engageant de sérieuses démarches qualité qui accroîtraient son aura et modifieraient la donne du marché, seul réel arbitre là comme ailleurs ?

  4. Si l’on en croit les chiffres, l’université n’a pas de problèmes d’attractivité. Au contraire, elle ne peut pas accueillir tous ceux qui en font la demande…

  5. Est-ce que ceux qui invoquent le marché comme remède à tous les maux ont une idée du mode de gestion soviétique qui est imposé aux universités? Ont ils une idée de ce que la moindre démarche, fût elle « qualité », suppose l’aval d’un ministère et/ou d’un rectorat dont la vision est à peine plus claire que celle d’une taupe mais qui ne cessent de s’immiscer dans les affaires des universités prétendument « autonomes »?

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