La retouche et le photojournalisme imaginaire

Philippe Lopez, Typhoon survivors, exposition World Press Photo à Perpignan (édition 2014, photo AG).

Philippe Lopez, Typhoon survivors, exposition World Press Photo à Perpignan (édition 2014, photo AG).

Les paradoxes du photojournalisme sont apparus avec brutalité lors de la dernière sélection du World Press Photo. D’un côté, un prix attribué à un sujet de société, l’homophobie en Russie, «pour montrer que le photojournalisme ne traite pas seulement de la guerre et qu’on peut trouver une bonne histoire juste de l’autre côté de la rue» (Patrick Baz). Une revendication moderniste, qui tranche avec la tradition belliciste du plus important prix du domaine. De l’autre, la mise en exergue de la condamnation de la retouche numérique, qui a conduit le jury à disqualifier 20% de la sélection au dernier tour du concours. Une déploration aussi usuelle que réductrice, qui enferme le photojournalisme dans une fiction intenable.

La critique de la retouche s’est installée depuis les débuts de l’ère numérique comme un substitut de la prise en compte des évolutions du langage de l’image, et la façon privilégiée de marquer son respect pour le dogme documentaire qui gouverne l’appréciation du photojournalisme, de la part des institutions chargées de le représenter, comme le festival Visa pour l’image ou le World Press Photo. Problème: cette focalisation techniciste fait mine d’oublier que la photographie dispose de mille moyens d’influer sur la représentation, à commencer par le cadrage. Elle oublie surtout que le reportage ne se borne pas à l’enregistrement du réel, qui ne constitue que la part émergée du journalisme visuel.

Comme l’écrivait Gisèle Freund dès 1936, bien avant Photoshop: «La photographie, quoique strictement liée à la nature, n’a qu’une objectivité factice. La lentille, cet œil prétendu impartial, permet toutes les déformations possibles de la réalité, parce que le caractère de l’image est chaque fois déterminé par la façon de voir de l’opérateur1

Comme le journalisme écrit ne se limite pas à la restitution des faits, mais fournit avant tout leur mise en perspective, les usages de la photographie dans les médias sont plus riches et plus variés que la photocopie du visible. Alors que c’est plutôt aujourd’hui la capture vidéo ou le document amateur qui correspondent à cette vision appauvrie du rôle de l’image, la photographie professionnelle s’étend au contraire sur de vastes territoires expressifs, de l’illustration à l’allégorie en passant par la caricature. Même les journaux les plus sérieux, à qui il arrive de manipuler les images sans que quiconque s’en offusque, ne respectent pas ce journalisme imaginaire brandi par les institutions.

Prisonnières de la longue tradition de la justification de l’image par le dogme documentaire, celles-ci ne peuvent plus revenir en arrière, et avouer que la photographie n’est jamais le miroir fidèle de la réalité. Il y a donc une spécificité du discours institutionnel, qui ne correspond plus à la réalité des pratiques, mais qui doit être compris comme un argument d’auto-promotion et de légitimation du rôle des institutions elles-mêmes. Patrick Baz, responsable photo à l’AFP et membre du jury du World Press Photo cette année, en convient lorsqu’il dénonce «les chasseurs de prix qui utilisent le mensonge pour décrocher la reconnaissance».

De même qu’il est bon qu’existe une déontologie journalistique, on ne peut se passer de la formulation de règles en matière visuelle, ni d’instances capables de les faire respecter. Toute la question est de savoir si les institutions représentatives du photojournalisme sont encore en mesure de discerner et de faire valoir les vrais enjeux.

Peut-on simultanément sélectionner un premier prix digne d’être affiché en galerie et affirmer que «la ligne rouge, c’est quand l’art commence à prendre le dessus sur le journalisme» ? Les débats animés qui accueillent chaque année la sélection du World Press Photo en témoignent. Même lorsque l’institution fait des efforts de modernisation, elle ne sait plus exactement où tracer cette ligne. La permanence de la dénonciation de la retouche n’est que la marque d’une incapacité à voir l’évolution de pratiques où le document n’est plus depuis longtemps l’enjeu primordial.


MàJ. Chronique pour le magazine Fisheye, republié sur ce blog à l’occasion de la sortie du n° 11, ce texte a été rédigé avant qu’éclate l’affaire Troilo, controverse qui accentue la perte de crédibilité de l’édition 2015 du World Press Photo, et qui confirme le diagnostic énoncé ci-dessus.

Classé premier dans la catégorie “Problématiques contemporaines”, le reportage consacré à Charleroi par Giovanni Troilo avait suscité une contestation du maire de la ville. A sa suite, plusieurs voix s’étaient exprimées pour accuser le photographe de mise en scène et de désinformation, déniant la qualification de photojournalisme. Devant les tergiversations de l’institution, Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l’image, annonce qu’il refuse d’exposer le WPP à Perpignan cette année. Sous la pression, la direction du World Press Photo finit par retirer son prix à Troilo. Jean-Jacques Naudet a commenté ce fiasco par un jugement d’une rare violence: «Hormis quelques milliers de passionnés prêts à risquer leur vie pour témoigner à tout prix, personne ne s’intéresse au World Press Photo: le photojournalisme fait ch… tout le monde, et Perpignan est un devenu un pèlerinage nostalgique». La crise du WPP place la profession devant le miroir de ses (in)certitudes et de ses contradictions.

  1. Gisèle Freund, La Photographie en France au XIXe siècle. Essai de sociologie et d’esthétique, Paris, La Maison des Amis des livres/A.Monnier, 1936, p. 7. []

5 Commentaires

  1. Pour éviter tout malentendu, vous mettez en tête d’article la photo AFP de Philippe Lopez qui a été primée un peu partout en 2014, notamment au World Press, n’a pas été retouchée et est bien « réelle ». Le choix de la photo pour illustrer votre papier prête à confusion et ni le photographe ni l’AFP ne sauraient être soupçonnés. Je vous saurais gré de le préciser. Francis Kohn, directeur Photo AFP

  2. Merci pour cette précision. Je ne pense pas que cette image prête à confusion dans le sens que vous suggérez. Si vous prenez la peine de lire mon billet, vous constaterez qu’il ne comporte aucune mise en cause relative à l’usage de la retouche. La légende indique qu’il s’agit d’un accrochage l’an dernier à Perpignan, dans le cadre de l’exposition du World Press Photo. J’utilise cette image parce qu’elle illustre la rencontre de deux institutions dédiées au photojournalisme, le WPP et Visa pour l’image.

  3. « En fait certains reporters usent volontiers de mise en scène pour réaliser telles images que le développement de la vie ne leur fournit pas d’emblée. Ils justifient cet artifice en disant : « Je vais photographier une scène qui ne se passe pas en ce moment, mais qui a du se passer ainsi; j’ai donc le droit de la reconstituer. » Manié avec tact et mesure, un tel argument n’a rien d’abusif. Il peut être en tout cas utilisé lorsqu’il n’altère pas la véracité des faits. Il aide souvent à se sortir d’une impasse, et représente l’équivalent graphique de la relation d’événements qu’un rédacteur a pu rétablir au cours de son enquête sans qu’il y ait assisté en personne. »
    Willy Ronis « Photo-Reportage et Chasse aux Images » Paul Montel 1951

    Et si finalement le « dogme documentaire », c’était le choc du numérique qui l’avait créé?

  4. Retour PingPhotoreportage | Pearltrees

  5. Moi je crois que le PJ de notre époque aurait besoin d’un janséniste comme HCB : des images au 50mm (la focale de l’oeil humain) tirées plein cadre et aucune fantaisie lors du tirage.

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