Un mariage sans smartphone?

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Parmi les effets secondaires de l’expansion du smartphone, il faut noter la réaction de nombreux photographes de mariage, qui expriment sur leur site ou sur leur page Facebook leur allergie pour l’usage de l’instrument par les invités, dont la manipulation intempestive gâche les meilleures prises de vues. Certains vont même jusqu’à rédiger des avis pour une cérémonie “unplugged”, pour garantir une vision sans écrans.

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Alors que la photo de mariage, autrefois comble du conformisme, est elle-même secouée de soubresauts qui témoignent du désir des jeunes générations de s’approprier le rituel, est-il vraiment judicieux de demander de ranger son smartphone au vestiaire?

Au-delà du motif de l’envahissement des écrans, cette réaction apporte au contraire la confirmation que la prise de vue est devenu la marque la plus élémentaire d’une participation active à l’événement. Des avant-premières de spectacle aux manifestations d’hommage post-attentats, les formes de l’intérêt public sont aujourd’hui vertébrées par l’acte vidéophotographique, dont la multiplication fournit la mesure exacte de l’attention prêtée.

Avant-première parisienne de Spectre, 29/10/2015 (photo Miguel Medina, AFP).

Avant-première parisienne de Spectre, 29/10/2015 (photo Miguel Medina, AFP).

Ami photographe, avant de bannir le smartphone, interroge-toi. Ta mission n’est-elle pas de rendre compte de la physionomie d’un événement, y compris dans ses évolutions les plus récentes? Le but de ton travail doit-il être de faire ressembler un mariage de 2016 à un mariage de 1961? Une cérémonie sans écrans ne risque-t-elle pas d’être perçue comme un étrange village Potemkine, la mise en scène froide et figée d’un événement qui n’intéresse personne?

Un mariage est évidemment une occasion où la manifestation bruyante de la participation du public fait partie de l’événement. Il appartient au photographe, non d’éviter ce qu’il perçoit comme une concurrence ou une perturbation, mais d’intégrer à son reportage une pratique qui est la signature visible de son succès, et dont plus personne ne voudrait se passer.

20 Commentaires

  1. Le photographe dont tu parles ici est un photographe de commande. Il est rémunéré pour réaliser des photographies conforment aux souhaits de ses clients. Contrairement au photo-journaliste qui voudra témoigner de la cérémonie telle qu’elle c’est effectivement déroulée, il a pour mission de montrer le mariage tel que ses clients l’ont rêvé…
    Et en général quelques photos pittoresques des invités regardant ou utilisant leur smartphones suffisent à leur bonheur. Ils considéreront par contre que la photo de l’échange des alliances ou de la prononciation des vœux est gâchée si l’on a au premier plan un smartphone ou le crane dégarni de son utilisateur.

  2. Les photographes professionnels, en interdisant l’usage du smartphone lors de ce genre de cérémonies, veulent obliger les participants à acheter ainsi leurs photos officielles.

    Idem pour les musées qui interdisent encore la prise de vues des tableaux car alors c’est autant de moins de cartes postales vendues dans la boutique sur laquelle débouche la sortie !

  3. Le commanditaire est effectivement assez important, dans l’affaire … Qu’un faire-part de mariage puisse inclure une telle clause dit surtout que les pas encore mariés n’ont surtout pas divorcé de leurs vieilles représentations. De là, il est assez cohérent qu’ils s’adressent à un photographe partisan de cette bonne vieille imagerie romantique, et qui en tire parti.

    Photo en pack ne rime pas vraiment avec pacs, par ailleurs ..

  4. Il est tentant de renvoyer le problème sur le commanditaire. Mais les sources que je signale ne semblent pas s’appuyer sur cet argument (au contraire: « I should have been more specific with my clients in explaining to them why guests should be told no photos »). La plainte du photographe de mariage (ou le cas échéant du prêtre) est en revanche un réflexe suffisamment stéréotypé pour constituer un véritable sous-genre du récit de la déconnexion.

  5. Pour entrer vraiment dans l’épaisseur de cette question, il faudrait s’interroger sur ce qu’est devenue l’institution du mariage aujourd’hui. Depuis les années 1970, le nombre des mariages a considérablement diminué en France, si bien que ce rituel d’alliance revêt aujourd’hui une connotation traditionaliste assez marquée. Cela instaure une contradiction entre l’évolution des comportements individuels au sein des occasions collectives (concerts, fêtes, réunions de famille ou entre amis, largement photographiées par leurs participants) et la cérémonie du mariage qui, elle, demeure immuable (surtout si elle se déroule à l’église) et, tout autant, les clichés officiels qui en sont faits – clichés destinés à être conservés comme la représentation ritualisée du « plus beau jour de la vie ». L’échange des anneaux, la photo des mariés en pied, leur sortie de l’église sous une pluie de riz restent les temps forts de ce rituel ; leur représentation photographique ne souffre guère de variations formelles. D’ailleurs, le portrait des mariés est très souvent réalisé avant le jour du mariage afin de ne pâtir d’aucune des inévitables perturbations générées par l’afflux des invités. A cet égard, les photographes professionnels conservent une marge d’autonomie pour réaliser les photos qu’on leur commande, contrairement aux prêtres qui officient le jour du mariage et qui, eux, subissent directement les intrusions des convives au sein de la cérémonie dont ils ont la charge. Là encore, le hiatus vient du fait que beaucoup de noces attirent dans les églises une masse d’invités qui n’ont plus aucun lien avec la religion et qui s’y comportent sans égard particulier pour la dimension religieuse de la cérémonie. Ce qui suffirait à montrer à quel point le rituel du mariage demeure marqué par une tradition qui s’accommode mal de l’évolution des comportements au sein de la société.

  6. @Dominique Hasselmann Je n’ai pas de stats, mais je crois que désormais la plupart des photographes facturent un forfait, avec ou sans albums (tirages grands formats retouchés justifiant un prix élevé), et n’essaient plus de gagner des sous sur la vente de tirage 10×15 ou 13×18 aux invités comme au temps de l’argentique. Techniquement, ça pourrait revenir avec les imprimantes thermiques utilisées en événementiel entreprises et qui servent à délivrer des photos aux convives avant qu’ils ne partent. Je ne sais pas si ça commence à être pratiqué pour les mariages, mais les photos des amateurs ne seraient pas une concurrence non plus sur ce genre de vente qui fonctionne parce que les participants sont dans l’euphorie du moment.

    @ André Ton exemple nous renvoie me semble-t-il au contraire sur le commanditaire. « I should have been more specific with my clients in explaining to them why guests should be told no photos ».
    Je me demande dans quelle mesure l’avertissement diffusé avant le mariage, avertissement qui ne sera de toutes les façons pas respecté par les invités, n’est pas déjà une façon, pour le photographe, de trouver une excuse. Excuse qui aurait été inacceptable (« Mais c’est pour gérer ces situations que l’on a engagé un professionnel ») sans l’avertissement, alors que là il pourra dire « Je vous avais prévenu ».

  7. @Thierry: La citation du photographe dit que c’est lui qui explique à ses commanditaires pourquoi les invités devraient s’abstenir de prendre des photos, pas le contraire. De même, le modèle d’avis reproduit ci-dessus est une proposition du photographe (dont on ne sait pas si elle a été suivie d’effet).

    @Sylvain Maresca: Verre à moitié plein ou à moitié vide? L’institution du mariage est l’une de celle qui été le plus bousculée dans la période récente, avec son ouverture aux couples homosexuels – une évolution radicale qui contribue très logiquement à la transformation des codes traditionnels de l’image matrimoniale. De mon côté, je suis sensible aux évolutions de cette iconographie, travaillée comme la plupart des rituels par une forte demande de personnalisation. Si les formes les plus insolites de la photo de mariage restent minoritaires, leur existence est une indication significative, dans l’histoire d’une institution qui passe à tort pour immuable.

  8. Je trouve vos analyses souvent éclairantes, toujours stimulantes, mais parfois un peu « monolithiques », surtout quand elles touchent aux photos par smartphone (selfies ou autres). Ainsi, dans ce cas précis, l’assimilation de la photo par smartphone à « la marque la plus élémentaire d’une participation active à l’événement », « dont la multiplication fournit la mesure exacte de l’attention prêtée » me laisse sceptique. Est-on toujours dans la participation « active » du fait que l’on prend une photo? Est-ce parce que plus de smartphones sont sortis que l’attention portée est plus grande? Je ne dis pas que c’est faux, mais peut-être faudrait-il nuancer? Et comment mesurer cela?
    Plus généralement: n’est-il pas possible de penser que les usages et les significations donnés à ce genre de photographies varient selon les acteurs et les contextes? Certes le selfie n’est sans doute pas que narcissisme, mais il n’est sans doute pas non plus (et toujours) qu’inscription consciente, assumée dans un lieu et un temps, un mode d’affirmation tel que vous le supposez. Bourdieu avait en son temps montré la grande diversité des usages et des regards portés sur la photographie. Ces photos de mariage, comment savoir dans quel but et pour quelles motivations profondes elles ont été réalisées, simplement en les regardant? Ces selfies, comment décréter qu’ils sont réalisés pour telle ou telle raison à l’exclusion des autres?
    Ce qui m’amène à des questions de méthode (mais j’avoue n’avoir lu que votre blog et pas vos travaux scientifiques): comment faites-vous pour donner avec autant d’assurance le sens de toutes ces images? Avez-vous accès au discours des producteurs de toutes ces photos, ou à des échantillons? Procédez-vous à des entretiens de type sociologique, ou à des enquêtes plus informelles?
    Merci en tout cas pour votre travail passionnant.

  9. @Phil: Merci pour le compliment (toutefois largement nuancé… ;)

    Pour vous répondre, vous vous méprenez sur l’objet de mon propos. Je ne pense pas que les intentions des invités d’un mariage qui réalisent des prises de vues au smartphone soient fondamentalement différentes de celles des invités d’un mariage avant le smartphone, ni d’ailleurs très différentes de celles qui président de manière générale à la photographie familiale ou à la photographie touristique – mais vous avez raison, je n’ai pas vérifié.

    C’est tout à fait inutile, car même si ces intentions étaient très différentes, le constat est que la pratique collective du smartphone lors d’un événement public fait désormais partie du paysage, et qu’elle est visiblement identifiée comme une manifestation d’adhésion, d’intérêt ou d’enthousiasme (comme l’illustre la photo reproduite ci-dessus de l’avant-première de Spectre, issue de l’AFP, et d’innombrables autres images de presse d’événements publics depuis 2013…).

    C’est cette observation, qui me paraît difficile à contredire, qui me pousse à donner ensuite mon opinion, qui est qu’il vaut mieux conserver cette indication d’époque que de tenter de la faire disparaître artificiellement de l’image. Mais ce dernier point n’est qu’un avis personnel. (La question du selfie n’intervient pas ici, mais sur ce point aussi, je crois que vous m’avez lu un peu vite: c’est plutôt moi, à partir d’arguments à caractère historique, qui nuance les positions d’une critique en effet largement monolithique.)

  10. Merci pour votre réponse. Si j’ai nuancé le compliment pour mettre en lumière ce qui me turlupinait (concept peu scientifique mais plus précis en la matière que « questionnait » et plus juste qu »irritait ») dans vos analyses, il n’en reste pas moins qu’il était sincère. Depuis que je vous lis, il se trouve que je m’interroge un peu plus que d’ordinaire sur les images que je peux faire avec mon smartphone. Et justement je me suis aperçu que je pouvais l’utiliser selon des registres fort différents: certains clichés (je reste prisonnier du vocabulaire ancien) auront une prétention esthétique, d’autres plus testimoniale, d’autres documentaires, d’autres enfin (mais parfois les mêmes), je dois l’avouer, relèvent bien d’une forme de mise en valeur de soi (enfin de moi…) sur le mode du « regardez, je suis allé là… », attendant plus ou moins félicitations, remarques jalouses, etc. Autre chose: quand je participe à un événement (concert, match, manifestation), je remarque que c’est bien souvent dans les moments de « creux attentionnel » que je dégaine mon appareil. Paradoxalement, les événements qui ont le plus requis mon attention sont donc peu ou pas du tout documentés. Je ne prétends pas bien entendu être exemplaire en la matière, mais je crois que cela permet d’éclairer mes interrogations sur le caractère parfois univoque (plutôt que monolithique, terme un peu abrupt) de certains billets.

    Cette interrogation demeure à la lecture de votre réponse. Quand vous écrivez par exemple: « le constat est que la pratique collective du smartphone lors d’un événement public fait désormais partie du paysage, et qu’elle est visiblement identifiée comme une manifestation d’adhésion, d’intérêt ou d’enthousiasme », tout le problème est ce que l’on doit faire de ce « visiblement identifié ».

    En tant que photographe professionnel: faut-il simplement en prendre acte et l’imposer aux commanditaires au nom de « l’époque »? (Mais n’est-il pas tout aussi légitime que des commanditaires aient envie d’avoir une photographie de mariage qui soit autre chose qu’un reflet d’époque? cf toutes les photographies de mariage réalisées dans des cadres champêtres totalement anachroniques, compassés, standardisés, mais qui révèlent le désir d’une certaine forme idéalisée, épurée de ce qui fait trop évidemment époque, que l’on peut juger ridicule ou inauthentique mais qu’il est difficile d’écarter d’un revers de main quand il s’agit d’un événement comme le mariage).

    Du côté du chercheur: ne faut-il pas, sous le phénomène de société que constituent à l’évidence les nouveaux usages des smartphones, faire davantage apparaître la diversité des pratiques plutôt que de simplement répertorier ce qui seraient les discours dominants sur ce phénomène (« visiblement identifié »? Mais par qui?) ou de se placer sur le même axe moral que celui de nombreux contempteurs de l’image numérique (et en gros répondre au mépris par la bienveillance)? A ce propos, je vous ai sans doute lu un peu vite dans vos textes sur le selfie, car j’avais l’impression que vous substituiez à une explication caricaturale condamnant le selfie une explication certes moins caricaturale mais un peu idéalisée (et univoque) de cette pratique. Je vais donc les relire de ce pas.

  11. Merci pour votre témoignage! Ce blog existe pour les accueillir. Je me reconnais tout à fait dans la diversité d’usages que vous suggérez – et pour vous montrer qu’on peut être encore plus tatillon, on pourrait augmenter leur valeur documentaire en ajoutant des précisions sur votre âge, votre activité ou votre situation familiale – autant de facteurs déterminants dans le vaste éventail des agents de l’acte photographique. La remarque sur le “creux attentionnel” est en tout cas intéressante. Pour être bien sûr de vous comprendre: vous ne dites pas que vous prenez des photos à ce moment-là, c’est bien ça?

    Un premier point qu’il importe de souligner pour éviter de me lire de travers, c’est que malgré l’épithète qui m’est parfois accolée, je ne suis pas sociologue. Je n’utilise jamais la méthode d’enquête socio-ethnographique par entretiens, n’en ayant ni la formation, ni la compétence. Les questions que je me pose sont celles que je peux résoudre par l’analyse du discours (généralement médiatique), qui est une sorte d’ethnographie du pauvre, mais qui correspond bien à l’échelle – et à l’urgence – à laquelle je souhaite situer l’observation, car mon projet est celui d’un effort de théorisation des usages de l’image dans les médiacultures (proche si vous voulez des Mythologies de Barthes), qui rend tout à fait impossible de déployer chaque étude de cas, comme l’exigerait une enquête détaillée.

    Le travail que j’ai mené par exemple sur le selfie n’est donc nullement une sociologie du selfie, qui n’est pas à ma portée (pour le dire vite: la sociologie des pratiques photographiques vernaculaires reste aujourd’hui des plus sommaires, et nécessiterait, pour être entreprise à l’échelle que suppose une observation d’une production aussi gigantesque, des moyens sans commune mesure avec ceux des institutions académiques).

    Lorsqu’on n’a pas les moyens de répondre de front à un questionnement, il faut ruser. Ma méthode consiste à déplacer l’interrogation vers l’analyse de la construction du discours médiatique, plus facile à observer. Je ne me hasarderai donc pas à parler à la place d’un auteur de selfie, pour dire ce qu’il a voulu faire (j’ajoute: en principe… Bien sûr, il peut m’arriver, par exemple au cours d’un entretien avec un journaliste, de répondre en simplifiant le problème – mais un entretien n’est pas une contribution scientifique, c’est un apport de vulgarisation). En revanche, je peux décrire la généalogie de la construction du récit narcissique, qui est un stéréotype médiatique (et une forme narrative qui relève de mon champ de compétences)…

    J’étudie particulièrement la formation de stéréotypes narratifs. De la même façon que j’ai décrit l’émergence de la figure visuelle de l’absorbement au smartphone, j’ai donné les grandes lignes de la formation du stéréotype de l’essaim attentionnel, qui se déplace actuellement du groupe de journalistes appareillés vers le public équipé de smartphones. Je n’ai pas encore rédigé une présentation complète de cette évolution très passionnante et très significative: la brève notation ci-dessus est un relevé que je range dans cette pile… (traduction: soyez patient… ;)

    J’ai dit que le conseil que je donne en conclusion n’est qu’une opinion personnelle. N’occupant aucune fonction ministérielle ni épiscopale, il est probable que cet avis n’influera que modérément sur les pratiques et les choix des photographes ou de leurs commanditaires, dont la légitimité reste entière, quand bien même ils ne suivraient pas mes conseils… ;)

  12. Sur le « creux attentionnel », pour être plus clair: j’ai tendance à prendre des photos dans les moments où je suis moins attentif, où je me sens moins « requis » par l’événement, parce qu’il y a un temps mort par exemple, ou parce que je m’ennuie… ce qui me donne le loisir de le prendre en photo (le fait même de prendre en photo peut alors rehausser l’intérêt du spectacle à mes yeux). Quand au contraire mon attention est toute entière absorbée par ce que je vois ou entends, j’ai envie d’en profiter pleinement et j’ai le sentiment que la prise de vue m’en détourne ou en tout cas fait écran (c’est le cas de le dire). J’écris « j’ai envie », « j’ai le sentiment »… en réalité, le plus souvent, je n’y pense pas, trop concentré sur le spectacle, d’où le paradoxe qui fait que ces événements qui m’ont le plus passionnés, engagés, sont peu documentés, et d’où ma réaction au parallèle attention/usage du smartphone que vous me sembliez faire. Mais peut-être suis-je d’une trop ancienne génération (j’ai quarante ans). Le smartphone me parait être encore, malgré sa légèreté et sa maniabilité, un véritable « appareil » à « sortir », quelque chose d’encore trop lourd, sentiment que ne partagent sans doute pas d’autres personnes pour qui l’usage est plus naturel. Quoiqu’il en soit, vos explications sur le sens de votre projet m’ont montré que ma réaction était un peu rapide. Effectivement, j’ai eu en effet tendance à lire vos textes avec des lunettes sociologiques, ce qui ne leur rend pas justice et invite à de possibles contresens.

  13. André : J’ai reçu à plusieurs reprises récemment des appels de journalistes qui souhaitaient recueillir mon avis de sociologue sur certains phénomènes, comme les mariages à ski ou en moto, qui leur paraissaient significatifs d’une transformation du rituel du mariage vers davantage d’amusement, voire de transgression. Mais c’est l’arbre qui cache la forêt : ces quelques exemples, souvent médiatisés sur internet ou dans la presse, de même que le mariage gay, n’affectent guère la masse des cérémonies qui continuent à être célébrés selon une tradition, certes moins rigide que par le passé, mais qui conserve le plus souvent les apparences du mariage princier avec des portraits en pied comme il se doit lorsqu’on compose une image destinée à durer pour l’éternité. Enquêter auprès des photographes de mariage permet de repérer très rapidement cette continuité. S’attacher à quelques manifestations très minoritaires (mariage gay ou images décalées) comporte au contraire le risque de voir des évolutions là où, de fait, il n’y en a guère.

  14. Concernant la photo de mariage, là où Sylvain Maresca a raison, c’est qu’il n’y a pas une rupture ou une brusque évolution, mais une évolution continue, à l’image des transformations de la photo de famille : de la photo moins posée, plus «personnalisée» et à l’image de ce que tend à représenter le mariage (un moment unique mais convivial plus que formel).

    Mais ce qui a changé, c’est d’une part la place laissée aux photographes non-professionnels, j’ai vu certain mariage où chaque personne mettait en ligne sur un site spécifique les photos réalisées pendant le mariage et l’album de mariage ou la photo envoyée à tous pour les remerciement était choisie parmi ces clichés. On est dans un cas de figure où le photographe de mariage n’existe plus.

    A côté de ce cas de figure, on a de nombreux photographes “reporters” qui se sont recyclés dans la photographie de mariage. De manière assez intuitive ils ont senti qu’il y avait une faille dans la photo de mariage traditionnelle (faille qui existait depuis les années 1980 selon certains) et donc une demande de photos de mariage différentes de celles qui ont existé jusqu’à maintenant.

    Ils ont proposé une offre que l’on pourrait appelé le reportage «off» et «on» du mariage, pendant lequel ils suivent les préparatifs, l’habillement, la cérémonie, la fête, etc. comme s’ils faisaient un reportage d’une cérémonie particulière à l’étranger. Ils mettent d’ailleurs en évidence sur leur site les reportages déjà réalisés. Le mariage devient alors une aventure digne d’être photographiée de bout en bout, puisqu’elle est la «grande aventure unique» du couple et des deux familles respectives. Dans ce cas, il y a de belles photos, mais des photos qui apparaissent comme «volées», «naturelles»…

    On a aussi le cas d’images fabriquées (souvent avec Photoshop) où le couple se met en scène dans des situations extravagantes, périlleuses, « humoristiques, etc. Et puis, comme toujours il y a toutes les avancées technologiques dont s’est emparée la photo de mariage : le drône, les montages, etc…

  15. En 1965, tout le monde avait déjà des petits Kodak avec flash cube et durant la cérémonie tout le monde photographiait sans qu’on y voit à redire.
    On oublie peut-être que derrière le smartphone il y a un téléphone, et que cette mention du photographe pro évite peut-être, tout simplement les sonneries et les conversations envahissantes.
    Les « T’es où… le prêtre à presque fini avec les mariés », « Je peux pas te parler… » sont autrement plus pénibles que l’invité enthousiaste qui fait une photo.

  16. @Sylvain Maresca: Je trouve toujours très regrettable cette manière de considérer les pratiques photographiques vernaculaires de manière globale et fonctionnaliste, un point de vue qui écrase par définition les singularités, et confirme par avance le postulat de conformité sociale.

    La façon dont Bourdieu décrit la photographie de mariage (par le professionnel mandaté) dans Un art moyen illustre bien cette manière de camoufler la diversité des usages par l’imposition d’une grille de lecture anticipée. Tout à la démonstration durkheimienne de l’absorption de la photographie dans le rituel et la fonction de solennisation, Bourdieu note la présence d’une pratique amateur qui « double le photographe professionnel », sans s’apercevoir que cette pratique contredit la thèse univoque de « solennisation des temps forts de la vie collective ». A quoi bon en effet des prises de vues individuelles, à partir du moment où la photographie de groupe officielle assure la fonction rituelle? C’est peut-être qu’il faut poser la question autrement.

    Comme le note Irène Jonas, la démultiplication des sources est aujourd’hui pleinement intégrée à la diffusion et aux usages postérieurs d’un corpus qui ne se réduit pas à la prise de vue professionnelle – celle-ci incorporant à son tour cette diversification (de même que la photographie scolaire double depuis peu la traditionnelle photographie de groupe par une pose « à la grimace »…), pour répondre à la complexification de la demande. Plutôt que de regretter « l’arbre qui cache la forêt », je pense qu’il est plus juste, dans un contexte normatif, de considérer la prolifération des exceptions comme la manifestation significative d’une évolution bien réelle.

  17.  » A quoi bon en effet des prises de vues individuelles, à partir du moment où la photographie de groupe officielle assure la fonction rituelle? »
    La nature et la destination de ces deux rituels sont différents.
    A quoi bon la photographie professionnelle ?
    L’instant était suffisamment important pour justifier de l’engagement d’un photographe professionnel. C’est une façon pour les mariés de se signifier et de signifier aux invités l’importance de leur union.
    Les photos du professionnel resteront pour témoigner à la fois de l’importance de l’événement et de la relation plus ou moins ambivalente des mariés avec ce moment socialement très connoté. D’où un cahier des charges qui évolue avec le temps et les milieux sociaux mais qui est toujours présent explicitement ou implicitement.
    A quoi bon la photographie au smartphone ?
    Ces photographies sont réalisées dans les moments considérés socialement comme importants de la cérémonie. Elles ont la même signification que des applaudissements. Elles viennent souligner les moments attendus : l’entrée dans l’église, l’échange des anneaux, la signature des témoins, le découpage de la pièce montée. Mais c’est avant tout une façon de se faire plaisir plus que de signifier quelque chose aux autres participants. Le plus souvent les photos ne seront montrées ni aux mariés, ni aux invités.

    On pourrait également dire que le photographe professionnel met en scène le rituel auquel les amateurs participent. D’où possibilités de conflit. :-)

  18. Merci pour cette sociologie express de la photo amateur de mariage. Prière de l’envoyer à Bourdieu, dont je commentais le fait qu’il exclut cette pratique de sa vision et de sa description, alors qu’elle contredit son analyse (s’il existe une photo amateur du mariage, alors on ne peut pas limiter la signification sociale de la photo de mariage à la seule pratique professionnelle).

  19. @André Bourdieu n’avait anticipé bien entendu ni les réseaux sociaux, ni les smartphones et je ne sais s’il qualifierait encore la photographie « d’art moyen ».
    Le photographe amateur de son époque, qui gênait d’ailleurs tout autant le professionnel, était dans une démarche très différente tant par le matériel qu’il utilisait que par ses ambitions photographiques.
    Aujourd’hui, en sortant son smartphone dans les instants les plus symboliques, le spectateur manifeste son adhésion au rituel, là où le photographe professionnel, tout comme le traiteur ou l’officiant en sont des éléments constitutifs. Et à coté de cette marée de smartphones, il y a toujours des photographes amateurs équipés presque aussi bien sinon mieux que le professionnel, qui sont dans une logique de doublement.

  20. Je rentre d’une colo de ski où j’officiais en tant qu’animateur avec des 15-17 ans, et c’est la première fois en 8 ans d’animation que je vois tout un groupe rivé sur des écrans. Tous réalisent leur « story » sur SNAP, et se portraiturent h24 en appliquant les effets spéciaux du logiciel (tous plus moches et grotesques les uns que les autres) en direct live sur leur visage. L’anecdote n’a rien à voir avec les mariages mais je ne savais pas où la caler, or je tenais quand même à la partager sur ce blog.

    On a beau vouloir en parler avec bienveillance et prendre du recul, il n’empêche qu’à mes yeux la prolifération du smartphone suscite un effet de recroquevillement assez préjudiciable pour la vie de groupe. Le smartphone, et la geste qui s’y rattache directement – « le selfie » – sont les nouveaux fléaux des jeunes générations. Jamais vu autant d’ados souffrir d’une telle dépendance à leurs écrans. Il y a 5 ans, lorsque je commençais les colos avec ce public, seuls quelques-uns possédaient un iphone. À cette époque déjà, ils s’intégraient beaucoup moins à la dynamique et passaient un peu pour les « autistes » du contingent (vanne glanée dans la bouche d’un jeune, je ne me permettrais pas).

    Aucun a priori sur la question, et à la limite cette façon de storyteller sa propre vie en continue a quelque-chose d’étrangement Stendhalien, mais je ne peux pas m’empêcher de croire qu’une addiction autrefois principalement domestique (télé, ordi), et désormais portative, n’ait aucune conséquence sur la vie sociale de nos marmots – IRL, j’entends.

    Bonus : vanne d’un jeune de 15 ans, plus critique et un peu moins addict que les autres, adressée à la plus « connectée » de tous (et de loin) : « Shériane, t’es vraiment le visage de ta génération ».

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