La Vénus et le dictateur

A l’occasion de l’arrivée à Rome du président Rohani le 25 janvier, première étape européenne de la visite officielle du dirigeant iranien, la nouvelle de la dissimulation des nus du musée du Capitole par des paravents, annoncée par le Corriere della Sera, est reprise par tous les journaux.

Hâtivement illustrée par des copies d’écran ou des retweets de coffrages improbables, ou encore par des photos d’archive de la célèbre Vénus Capitoline, cette information sensationnelle fait l’objet d’abondantes reprises sur les réseaux sociaux, qui proposent à leur tour gifs animés et remixes.

Les panneaux ont été appliqués sur de nombreuses statues du musée, avec une majorité de nus masculins, voire de torses. Mais la narration retenue par les textes ou les remixes ne convoquent que la figure féminine, dans un storytelling réglé d’avance. Selon les termes du Corriere, «Depuis plus de deux siècles et demi, jamais personne n’a été offensé par la visite du Capitole. Mais les lois morales régissant l’Iran chiite après la révolution de 1979 sont strictes: le nu féminin est hautement prohibé.»

Deux jours plus tard, le rectificatif fera beaucoup moins de bruit. Les statues n’ont pas été cachées à la demande de l’Iran. Le coffrage iconoclaste était le résultat d’un excès de zèle du bureau du protocole, à l’insu du chef du gouvernement comme du ministère de la culture italiens. Comme dans l’accueil de la photographie dénudée de de Golshifteh Farahani, on assiste ici à la mise en œuvre autonome d’un préjugé islamophobe, engagé par des autorités européennes, glosé par les médias occidentaux, et moqué par un public convaincu d’avance qu’un dignitaire iranien ne supportera pas la vue d’œuvres d’art dénudées.

L’intérêt de l’anecdote est que les statues dissimulées sont précisément à l’origine du statut très particulier du nu occidental. La mise à jour aux XVe-XVIe siècles par des princes italiens des copies impériales de statues grecques s’articule au récit de la redécouverte de l’Antiquité qui est au fondement de la construction du mythe de la Renaissance1. Après plusieurs siècles qui ont effacé la volupté de l’espace public, la réservant à l’alcôve, le spectacle des magnifiques corps nus issus du passé produit un véritable choc culturel, dont atteste la multiplication à travers toute l’Europe d’une ribambelle de copies, ou encore leurs incarnations picturales, comme la célèbre Vénus anadyomène, première du genre, peinte vers 1485 par Botticelli d’après la Vénus Médicis (copie du premier siècle av. J.-C. d’un original en bronze).

Le nu artistique est-il délivré de sa charge érotique par l’idéalisation, comme le répète une tradition aussi ancienne que l’histoire de l’art? Il suffit de regarder la Vénus de Botticelli pour s’apercevoir que la nudité n’est pas un état banal ni innocent. Pour la représenter, l’artiste recourt à plusieurs stratagèmes, à commencer par la distanciation par le biais de la mythologie. Disposer d’un personnage comme la déesse antique de l’amour permet d’exalter la beauté du corps à l’abri de la justification de la fiction, de l’histoire et de l’érudition.

Mais même cet alibi n’est pas suffisant. Comme la Vénus Capitoline, la Vénus Médicis ou leur modèle commun, la Vénus de Cnide, copie d’un original de Praxitèle (ci-dessus), la déesse est représentée comme surprise à un moment qui justifie la nudité par l’anecdote de la sortie de l’eau, associé à un geste de pudeur qui prétend masquer ses attributs sexuels. Un principe narratif encore largement utilisé au XXe siècle par les dessinateurs de pin-up pour légitimer d’improbables dévoilements.

Gérôme, Phryné devant l'Aréopage, 1861.

Gérôme, Phryné devant l’Aréopage, 1861.

Nous savons par Pline l’Ancien que la Vénus originale de Praxitèle, première représentation connue de la nudité féminine intégrale dans la grande statuaire grecque, était la statue la plus connue de l’Antiquité, «qui a fait entreprendre à bon nombre de curieux le voyage de Cnide» (Histoire naturelle, XXXVI-9). Le sculpteur avait réalisé deux statues, l’une vêtue, vendue aux habitants de Cos, qui «crurent faire preuve de sévérité et de pudeur», l’autre achetée par les Cnidiens, qui assurèrent ainsi la renommée de leur cité.

Même en Grèce antique, la nudité statuaire n’était ni anodine ni dépourvue de charge sexuelle. Selon Pline, «Le petit temple où elle est placée est ouvert de tous côtés, afin que la figure puisse être vue en tous sens, (…). Un individu, dit-on, se passionna pour elle, se tint caché pendant la nuit dans le temple, et se livra à sa passion, dont la trace est restée dans une tache». D’autres textes mentionnent de semblables macchia sur les statues romaines.

Zoffany, Charles Townley in his sculpture Gallery Gallery, 1782.

Zoffany, Charles Townley in his sculpture Gallery, 1782.

Le prestige dont jouit une Antiquité rêvée décide à la Renaissance de la création d’un double standard du nu en Occident. A la norme sociale de la pudeur imposée aux femmes2 se superpose une exception de représentation qui autorise le nu artistique, principalement féminin, dont l’idéalisation est assurée par une vision sublimée des statues antiques, autant que par un processus d’abstraction formelle – dont la «blancheur virginale» du marbre ou du plâtre, parfaitement anhistorique, puisque les originaux étaient polychromes3.

Au terme de cette tradition, la référence à l’art permet d’imposer le spectacle de la nudité féminine bien au-delà du champ artistique. Frédéric Beigbeder peut ainsi affirmer, dans l’éditorial du n° 2 de la réédition du magazine “de charme” Lui: «Une photo de jolie fille n’est pas une photo de jolie fille: depuis l’Antiquité, la beauté est représentée par une femme nue. La nudité résume toute l’histoire de l’art et de l’espèce humaine : durant des millénaires elle était considérée comme le reflet d’un ordre divin. Rien de passéiste là-dedans. On nous a aussi qualifiés de sexistes. En ce cas, Michel‑Ange, Botticelli, Ingres, Boucher, Courbet sont d’ignobles sexistes». Pratique.

Zoffany, La tribune des Offices, 1772-1778 (détail).

Zoffany, La tribune des Offices, 1772-1778 (détail).

Souligné par Kenneth Clark dans son Histoire du nu (1956)4, le double standard du nu est une formule magique qui permet à l’Occident de mettre en avant son libéralisme et son féminisme, et de se moquer du sexisme et de la pudibonderie de sociétés désignées comme archaïques. Molière déjà faisait rire la Cour avec les faux-semblants de l’ignoble Tartuffe. Mais le plus hypocrite des deux n’est pas nécessairement le dévot. Quelques jours avant la visite protocolaire de Rohani, l’artiste et performeuse Deborah de Robertis avait passé deux nuits en cellule pour avoir tenté de poser nue devant l’Olympia de Manet, au terme de l’exposition Splendeurs et misères, Images de la prostitution du musée d’Orsay. Jacques a dit: «Couvrez ce sein que je ne saurais voir»…

Lire également sur ce blog:

  1. Francis Haskell, Nicholas Penny, Pour l’amour de l’antique. La statuaire gréco-romaine et le goût européen (1981, trad. de l’anglais par F. Lissarague, Paris, Hachette, 1988. []
  2. Dominique Brancher, Equivoques de la pudeur. Fabrique d’une passion à la Renaissance, Genève, Droz, 2015. []
  3. Philippe Jockey, Le Mythe de la Grèce blanche. Histoire d’un rêve occidental, Paris, Belin, 2013. []
  4. Georges Didi-Huberman, Ouvrir Vénus. Nudité, rêve, cruauté, Paris, Gallimard, 1999. []

6 Commentaires

  1. Vous écrivez :
    « Le coffrage iconoclaste était le résultat d’un excès de zèle du bureau du protocole, à l’insu du chef du gouvernement comme du ministère de la culture italiens. Comme dans l’accueil de la photographie dénudée de de Golshifteh Farahani, on assiste ici à la mise en œuvre autonome d’un préjugé islamophobe, engagé par des autorités européennes, glosé par les médias occidentaux, et moqué par un public convaincu d’avance qu’un dignitaire iranien ne supportera pas la vue d’œuvres d’art dénudées. »

    Donc les coffrages ont bien eu lieu et le « bureau du protocole » italien a soit suivi soit précédé « un public convaincu d’avance qu’un dignitaire iranien ne supportera pas la vue d’œuvres d’art dénudées ».

    Le bureau du protocole français, en évitant d’offrir un déjeuner ou un dîner avec vin à Hassan Rohani, grâce à la transformation en « brunch » avec jus d’orange, a évité avec empressement cet impair qui aurait pu faire capoter nos visées commerciales.

    Mais vous auriez pu aussi parler de la Femen qui s’est pendue symboliquement et courageusement à un pont parisien durant cette auguste visite, et pendant laquelle on espère que le Président de la République islamique iranienne n’a pas aperçu, depuis les vitres fumées de son véhicule officiel, des femmes sur les trottoirs marchant dénudées du visage… ou des jambes ou plus haut encore (je ne sache pas qu’elles se baladent, comme à une certaine époque, en minijupe à Téhéran) !

  2. Les Femen fournissent une bonne illustration du double standard, déplacé du terrain de l’art vers celui de l’agit-prop. L’action militante effectuée par de belles jeunes femmes aux seins nus rencontre un succès médiatique disproportionné, et suscite un storytelling qui les décrit comme des femmes courageuses et fortes. Ce courage n’aurait aucune raison d’être souligné si l’exhibition des seins dans l’espace public n’était pas interdit – du reste, les Femen sont à chaque fois arrêtées, et souvent brutalisées par les forces de l’ordre. Les médias grand public, en revanche, apprécient d’avoir une occasion légitime de profiter du spectacle d’une nudité tolérable, ce dont les Femen jouent délibérément (tout en refusant qu’on qualifie leur action d’exhibition sexuelle).

  3. Au final, c’est toujours la Société qui décide de ce qui est obscène et de ce qui ne l’est pas. Les vierges à l’enfant qui décorent nos églises vaudraient aujourd’hui le bûcher, laïque en l’occurrence, aux photographes qui voudraient inscrire leurs images dans cette tradition.Les christs en croix avec leur petits paréos et leurs muscles finement dessinés ne sont-ils pas être une injure aux bonnes mœurs?

    Pourquoi l’église catholique a suivi les princes italiens dans cette redécouverte de l’art statuaire de l’antiquité ?

    Né dans une famille naturiste et prenant mes vacances régulièrement au milieu de gens intégralement nus de quelques mois à l’age adulte, mon expérience me laisse à penser que ce qui érotise le corps, ce n’est pas tant ce que l’on montre que ce que l’on cache. Et de ce point de vue, la fausse pudeur de la vénus de Botticelli est toute aussi érotique que le voile des religieuses catholiques ou pire (ou mieux c’est selon) le voile islamique qui ne révèle que les yeux.

    P.S. S’il n’a pas exigé que l’on cache les statues italiennes, Rohani n’est pas pour rien dans ce qui a été imposé aux iraniennes entre ce qu’elles pouvaient montrer et ce qu’elles devaient cacher.
    L’exhibition des Femen n’a plus rien de sexuel en France a moins qu’elles ne jouent sur la transgression du lieu : Notre-Dame plutôt que Saint Tropez…

  4. Je précise bien ci-dessus que ma réflexion concerne l’espace public. Le naturisme, les pratiques sexuelles, les images licencieuses ou pornographiques relèvent de l’espace privé. Il existe d’autres séparations conventionnelles, plus discrètes mais tout aussi effectives, par exemple entre l’espace de la plage ou de la baignade, qui tolère une large exposition des corps (à la condition toutefois de l’associer à un comportement de stricte neutralité érotique) et celui de la cité, où le rhabillage est souvent imposé. Ces articulations évoluent évidemment avec les lieux et les cultures, reste qu’il n’existe aucun pays qui admet le nu intégral dans l’espace public.

  5. Très très intéressant! J’ignorais que les « cache-sculpture » avaient été placés à l’initiative d’une administration à l’obséquiosité un peu ridicule (comme souvent les administrations) mais après tout, nous qui avons sans gêne loué un village entier a la famille qui possède l’Arabie dite « Saoudite », nous n’avons guère de raison de nous moquer des Italiens! Chacun ses contrats, n’est-ce pas!

    En tout cas merci pour les peintures de Zoffany, que je ne connaissais pas et dont on se demande si l’ironie est volontaire ou non! Mais c’est sans doute le propre de l’artiste de justement laisser planer ce doute… Ces vieux messieurs poudrés et maniérés, au faite du pouvoir, parmi tous ces zizi et tous ces culs… Zoffany les a saisi et figés pour la postérité! Ha Ha! Humour volontaire ou involontaire, qui sait, mais on sent que James Ensor et Georg Grosz ne sont déjà plus très loin, prêts a arriver…

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