Le mème, le chercheur et la dépendance au contexte 

Freud lui-même l’admet dans Le Mot d’esprit: il n’est rien de plus rébarbatif que d’expliquer un trait d’humour. Je demande donc d’avance pardon à l’ami Arthur Charpentier de maltraiter sa contribution au mème #ESRenpeinture, qui a animé ce week-end le petit monde universitaire connecté – mais cette magistrale illustration d’un problème théorique de la narration visuelle ne pouvait laisser le spécialiste indifférent.

A l’initiative de David Louapre, chercheur en physique et actif vulgarisateur, est lancé le 6 janvier le hashtag #ESRenpeinture (ESR =enseignement supérieur et recherche, intitulé du secrétariat d’Etat dédié), basé sur la recontextualisation humoristique de morceaux choisis de la grande peinture dans le cadre universitaire. Compte tenu du désastre provoqué dans cet univers par les réformes des dix dernières années, le mème rencontre un vif succès, surfant sur les absurdités et les tracasseries de l’hyperbureaucratisation de l’enseignement supérieur.

Mobilisant le tableau du peintre académique Jean-Paul Laurens, L’empereur Maximilien du Mexique avant son exécution (Ermitage, 1882), qui comprend un bel exemple de facepalm primitif, associé à un geste de consolation, Arthur Charpentier en propose une adaptation particulière, qui consiste à diversifier la proposition contextuelle tout en conservant le même référent visuel.

 

Cette démonstration pédagogique du fonctionnement du mème sera communément attribuée à ce qu’on appelle la polysémie de l’image. Cette dénomination est toutefois trompeuse, car si un jeu précisément basé sur la recontextualisation dévoile l’un des ressorts fondamentaux de la narration visuelle, il n’en reste pas moins qu’une image, dans son usage courant, paraît le plus souvent fermement associée à une signification et une seule. C’est du reste tout l’intérêt du jeu de recontextualisation, qui dévoile l’écart vertigineux entre l’apparente évidence du langage visuel et la surprenante plasticité de l’interprétation.

La bonne analyse du phénomène consiste à ne pas séparer l’image de sa lecture, et à considérer que la condition pour transformer une image en image narrative est de la faire participer, comme une pièce d’un puzzle, à un schéma finaliste dont elle constitue un moment remarquable. La représentation de ce moment à elle seule ne permettant pas de comprendre l’ensemble du récit, celui-ci doit être restitué par le travail du spectateur à partir des informations de contexte.

Dans la longue tradition qui affirme que « le peintre n’a qu’un instant » (Diderot), et implique le choix du meilleur moment de l’histoire, le statut narratif du tableau est celui de ce quasi-rébus, cette pièce à compléter par la reconstitution mentale d’une situation qui doit être connue du spectateur. Entre le contexte et l’instant graphique sélectionné s’étend toute la gamme des opérations herméneutiques susceptibles de produire du sens (qui peuvent le cas échéant faire l’objet d’une application ludique, par l’attribution forcée de contextes hétérogènes).

La démocratisation des jeux de contextualisation, comme les mèmes, l’utilisation expressive des émojis ou des gifs, dévoile le principe elliptique de l’usage narratif des images non séquentielles. La condition de leur interprétation repose sur l’existence d’un récit préalable, schéma narratif invisible qui donne sens aux indices incomplets présentés par l’image. Plutôt que d’ambiguïté ou de polysémie de l’image, qui n’existe en réalité qu’à partir d’une variation ou d’une hésitation sur le schéma de référence, il serait plus juste de parler de dépendance au contexte, caractéristique sémiotique qui ouvre la porte aux malentendus interprétatifs comme aux adaptations ludiques.

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4 Commentaires

  1. Mais « le mème » fonctionne aussi parfaitement avec une photo dont il suffit de « détourner » (et non « détourer ») la légende… :-)

  2. Le jeu continue sur Twitter avec Arthur Charpentier et Alexandre Delaigue, qui me signale que je suis complètement passé à côté de la référence au Dictionnaire Superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis de Pierre Desproges (1985), initiateur de la recontextualisation multiple de l’empereur Maximilien:
    http://www.mozinor.com/anthologie_du_detournement_10.htm

    A quoi je ne peux que répondre par un mea culpa navré:
    https://twitter.com/gunthert/status/818094331148009472

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