Que la connexion est triste (photographiée en noir et blanc)

La série « La mort de la conversation » par le photographe londonien Babycakes Romero rencontre un succès taillé sur mesure par la mode déconnexionniste.

« Avant l’invention des téléphones mobiles, les gens n’avaient pas d’autre choix que d’interagir. Ce n’est plus nécessaire maintenant que nous pouvons tous prétendre que nous faisons quelque chose d’important sur ​​nos appareils, plutôt que de réfléchir à dire quelque chose. C’est en train de tuer la conversation. Je crois que ça augmente la souffrance sociale1 » constate l’apprenti-ethnographe. Une observation qu’il appuie sur des images qui « parlent d’elles-mêmes » (voir ci-dessous).

Pour évaluer l’objectivité de cette enquête, comparons-là maintenant à un échantillon emprunté aux banques d’images, sur le même thème (voir ci-dessous).

Même pour un novice en analyse visuelle, la différence saute aux yeux. Si l’on veut donner une image rébarbative d’une pratique quelconque, il suffit de la photographier en noir et blanc, en choisissant des personnages à la mine soucieuse, d’un aspect peu séduisant. Si l’on souhaite au contraire lui donner une allure plus plaisante, il faut sélectionner des gens sympathiques et souriants, de préférence jeunes et en interaction, et les photographier en couleur.

Bien sûr, on dira que la seconde vision appartient à l’univers stéréotypé du marketing. Mais le reportage orienté de Romero utilise strictement le même langage. Mis au point dans les années 1920 par la publicité et le photojournalisme, celui-ci consiste à transférer sur l’expression des acteurs le message que l’on souhaite associer à l’image. Visiblement, cet artifice élémentaire a encore de beaux jours devant lui…

  1. «Before mobile phones were invented, people would have had no choice but to interact. However, that is no longer necessary as we can all now pretend we are doing something important on our devices rather than think of something to say. This is killing conversation. I believe it’s increasing social pain» []

16 Commentaires

  1. Retour PingCarnets d'images

  2. Oh en d’autres termes je crois qu’on peut dire que cette série est assez malhonnête intellectuellement ;-) Pour le clin d’œil, cette série de photo a été précédée de quelques jours sur mon fil FB par ce post de l’auteur de BD Boulet : http://english.bouletcorp.com/2014/10/15/line-3/

  3. @Grégory Divoux: Merci du rappel! Intéressant de comparer le reportage BD avec la série photo, tellement plus plate… Si Boulet est toujours juste, c’est parce qu’il évite de projeter ses présupposés sur « le petit théâtre » qu’il observe. Pour mémoire, la VF: http://www.bouletcorp.com/blog/2012/11/09/le-petit-theatre-de-la-ligne-3/

  4. Orienté ? qu’es-ce que ça veut dire ? C’est le regard du photographe ! Un prélèvement subjectif du réel contrairement à la version idéologique, stéréotypée de la seconde version. On fait fausse route là…

  5. @Droulers: Le regard du photographe, tant qu’on voudra, mais pourquoi réserver la qualification d’“idéologie” à la seule version publicitaire? Visages sérieux en noir et blanc contre sourires en couleur, la manipulation des signes est aussi grossière et stéréotypée d’un côté que de l’autre… Aucune de ces caricatures ne dit la vérité sur les pratiques du mobile. On trouvera bien plus d’information dans la vision ironique de la BD de Boulet…

  6. « L’idéologie », c’est l’ennemi, n’est-il pas.

    Où dans les photos couleurs on découvre le monde merveilleux de la « communication » ensoleillée. Ils sont beaux, jeunes, ont de belles dents bien blanches, les pubards ont même pensé à mettre deux blacks dans l’image des fois qu’on puisse les accuser de discrimination …

    Et dans les photos en noir et blanc des gens gros, moches, pauvres et ordinaires. Des sans-dents sans avenir.

    Finalement, ces deux séries d’images montrent bien notre joli monde, entre le rêve de consommation, censé rendre heureux, et la dure réalité : comme quoi, posséder le dernier aïefone ne rend pas forcément joyeux…

  7. Tout à fait c’est le regard du photographe.
    La question est pourquoi l’usage du noir et blan serait un signe idéologique dans ce contexte ci des images est intéressante ?

    On sait bien que les codes sont polysémiques, l’intérêt est de saisir comment leur sens se construit, se partage, c’est un travail d’analyse …
    Le problème c’est qu’aucun élément n’est discuté pour afirmer que l’usage du noir et blanc est ici fait ou motivé par des raisons idéologiques.

    Ces images ne sont pas mis en contexte, pas mis en relation avec les autres travaux du photographe, ni avec les autres passages de la couleur au noir et blanc qu’il fait par ailleurs:
    http://babycakesromero.com/photography/televivision/
    http://babycakesromero.com/photography/dead-in-the-mincers/

    Robert

  8. La déconnexion est clairement une idéologie (j’ai discuté ce sujet dans mon billet: “La “vraie vie” sent bon le camembert”). Dans ce contexte, le recours au noir et blanc est évidemment une option significative, nécessairement marquée (par opposition à la couleur, qui représente aujourd’hui l’option non marquée), en cohérence avec l’interprétation qu’indique le titre de la série: “la mort de la conversation” – un titre évidemment paradoxal, s’agissant d’outils communicants.

    Les personnages photographiés par Romero ne manipulent pas un outil opaque dont l’usage serait une fin en soi, mais sont, au moins dans un certain nombre de cas, précisément en situation de conversation. Il n’est bien sûr pas anodin que l’usage que font les acteurs de l’instrument ne soit à aucun moment précisé par le reportage, qui se borne à fournir l’image extérieure d’une manipulation sans finalité apparente (à comparer avec l’observation bien plus fine de la BD de Boulet mentionnée ci-dessus par Grégory, qui montre par exemple qu’un couple dans le métro peut se servir du smartphone pour avoir ensemble une discussion dissimulée).

  9. Retour PingDéconnexion volontaire

  10. Bonjour,

    Merci pour ces précisions. Je crois mieux comprendre sur quoi vous vous basez.

    Un contexte très large la déconnexion pour aller vers un discours singulier (image + texte).

    Ce qui est intéressant aussi ce sont les 2 présupposés que vous énumérez pour enchainer ensuite sur une analyse critique:

    1- sur l’intention d’objectivité du photographe. J’ai l’impression qu’il vous sert pour souligner l’idéologie sous jacente.
    2- que « Les personnages […] mais sont, au moins dans un certain nombre de cas, précisément en situation de conversation. » Ils peuvent être tout autant en train de regarder la météo de demain, des photos de leur soirée d’hier, regarder leur agenda ou converser. C’est intéressant que vous partez du même présupposé que le photographe en analysant de votre côté ces images.

    C’est peut être là qu’il serait intéressant de travailler, sur le bien fondé de ces présupposés.

    Robert

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  15. Je note au passage, sur la thématique du noir et blanc, ce commentaire d’un critique d’art du Guardian à propos d’une autre photographie: « The fact that it is in black and white should give us pause. Today, this deliberate use of an outmoded style can only be nostalgic and affected, an ‘arty’ special effect. »
    http://www.theguardian.com/artanddesign/jonathanjonesblog/2014/dec/10/most-expensive-photograph-ever-hackneyed-tasteless

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