Merkel au G7: voyez ce que vous voulez

Jesco Denzel, Angela Merkel et Donald Trump au G7, 09/06/2018.

Publiée le 9 juin, la photo du G7 par Jesco Denzel (à laquelle je consacre ma chronique vidéo pour Arrêt sur images, en accès libre) fournit un rare exemple de la mise à nu des mécanismes interprétatifs du photojournalisme. Deux récits contradictoires se sont en effet succédé en l’espace de quelques heures, à partir d’une interprétation forcée d’apparences sans fondement documentaire. Un emballement médiatique qui en dit plus long sur le journalisme politique que sur l’événement lui-même.

Le sommet de la Malbaie convoqué par Justin Trudeau s’annonçait houleux, en raison des exigences répétées de Donald Trump d’un ajustement des barrières douanières au profit des Etats-Unis. En marge des réunions programmées, une discussion informelle pour mettre au point le communiqué final expose les chefs d’Etat aux objectifs des photographes, offrant l’occasion d’incarner le processus de la décision politique. Conformément au prisme propagandiste, les photographes des délégations officielles tentent de donner le beau rôle à leur dirigeant. En fin de matinée, une série d’images est diffusée via les comptes Twitter des responsables ou de leurs porte-parole, qui placent successivement Donald Trump, Emmanuel Macron, Angela Merkel ou Justin Trudeau au centre des regards.

Aucune information n’est fournie sur le contenu des échanges. Détachées de toute réalité documentaire, les images s’offrent à la lecture impressionniste du body language et des signaux attentionnels. Une photo se distingue par sa viralité immédiate: celle où Angela Merkel semble toiser Donald Trump. Les oppositions de genre (femme/homme) et de posture (debout/assis) orientent l’interprétation vers les stéréotypes de la maman grondant un enfant boudeur, ou de l’institutrice interpellant le mauvais élève.

Dans le contexte d’un récit qui accuse le président américain de saboter le sommet, la presse allemande, puis la presse démocrate anglophone s’emparent d’une image lue à la manière d’une caricature, pour y projeter la critique des positions de l’administration Trump. Sur Twitter, cet exercice prend la tournure d’un concours de légendes, qui fait dire à la chancelière: «Avez-vous des diplômes universitaires?», ou encore: «Donald, je te le demande pour la dernière fois: où est le dessert qui était dans le frigo?»

Cette lecture allégorique d’un instantané qui ne fait qu’isoler des apparences fugitives est contredite par un cliché d’Adam Scotti, où les deux responsables échangent des sourires complices. De surcroît, un examen plus attentif de la photo de Jesco Denzel révèle que, si la chancelière a bien les yeux tournés vers le président américain, ce dernier, ainsi que plusieurs autres dirigeants, regardent à ce moment précis Emmanuel Macron, en partie dissimulé sur l’image. En d’autres termes, toute interprétation de la photo comme un échange entre Merkel et Trump est une lecture fautive.

Adam Scotti, Angela Merkel et Donald Trump au G7, 09/06/2018.

Jesco Denzel, Angela Merkel et Donald Trump au G7, 09/06/2018.

Mais déjà une autre exégèse se manifeste, notamment du côté des partisans du président américain, qui privilégie le punctum des bras croisés, interprété comme un signe de résistance victorieuse aux pressions des gouvernements adverses. Dans l’après-midi du 9 juin, alors que l’information du rejet du communiqué commun par Donald Trump rend le sommet caduc, une nouvelle lecture de l’image s’impose, qui y voit le symbole de l’échec du G7. Paris-Match, qui publie la photo en double page le 14 juin, l’assortit de cette légende: «Seul contre tous. C’est la posture que le président des Etats-Unis affectionne: elle nourrit son narcissisme et enchante son électorat».

A l’image «qui vaut mille mots» (mais lesquels?), il ne manquait que l’éloge de la comparaison avec la peinture, signe révélateur du processus d’iconisation. Les contradictions de ses lectures successives montrent pourtant que l’association d’une signification emblématique à la capture d’un instant fugitif relève de la supercherie. Le pseudo-journalisme qui fait mine d’interpréter comme un oracle les apparences les plus superficielles n’est qu’un exercice de remplissage. Et l’instrumentalisation d’une photographie vide de sens, transformée en pure illustration, n’est pas un modèle du photojournalisme, mais sa négation.

2 Commentaires

  1. Merci pour cette savante analyse d’une « fake news » (info bidon)!

    « Info bidon » que l’on pourrait caractériser ici comme « L’usage raffiné, par des professionnels, de techniques modernes pour véhiculer une propagande politique au service de leur employeur ou de leur protecteur ».

    Avec ce cas comme illustration (comme de nombreux autres sur ce blog), on se demande bien ce que la loi proposée par Macron pourrait faire contre ce phénomène… Sinon gêner encore plus, faciliter encore plus, la répression contrer la lutte même contre les « info bidon »!

  2. Retour PingDu document dans le symbole (ou pourquoi la photo est devenue la reine des images) – L'image sociale

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