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Une leçon d’humiliation

Un coup dans l’eau pour Valeurs actuelles. La pseudo-fiction illustrée dépeignant Daniele Obono en esclave dans l’Afrique du 18e siècle a suscité un tollé. Parmi de nombreuses réactions, le président de la République et le premier ministre ont assuré la députée de la France insoumise de leur soutien. L’expression de cette indignation était nécessaire, car contrairement à ce que pense l’historien Pierre Nora, la radicalité aujourd’hui n’est pas à gauche, mais à droite. Entre émergence d’un terrorisme suprémaciste blanc, infiltration des services de police par l’extrême-droite, contamination de la gauche républicaine par le racisme islamophobe, radicalisation des chaînes d’info, c’est bien du côté d’une pensée de l’affrontement des civilisations que se joue aujourd’hui la recomposition des forces politiques. Dans ce paysage, la partition assurée par le magazine consiste à multiplier les ballons d’essais et à banaliser les idées qui s’élaborent dans les coulisses de la fachosphère.

Non, le caractère ignoble du récit de Valeurs actuelles ne tient pas qu’à une seule image: celle de Danièle Obono nue, enchaînée par le cou, illustration de Pascal Garnier qui a largement circulé en ligne. C’est l’ensemble de l’article, soigneusement calibré, qui déroule un propos viscéralement négationniste et revanchard (pdf)1. Attaquée par Charlie Hebdo ou Marianne, la députée insoumise est une cible de choix, présumée coupable pour une large partie de la droite et de la gauche patriote, qui lui reprochent sa proximité avec le mouvement des Indigènes de la République (que l’intéressée elle-même réfute). Le cœur du débat est la critique du colonialisme, portée par l’avant-garde de l’antiracisme et du mouvement décolonial, qui divise profondément le paysage intellectuel français.

Pour tous les nostalgiques d’une République impériale, il importe de briser la posture victimaire issue de l’histoire de l’esclavage, socle de la mise en accusation des Etats européens, responsables non seulement de la traite atlantique, mais de la construction du racisme scientifique, opération de justification par la hiérarchie des races de l’ignominie esclavagiste. Le récit proposé par Valeurs actuelles suit point par point l’argumentaire négationniste, sauf-conduit d’un racisme décomplexé. Première étape: la députée subit le sort résumé par le slogan frontiste «La France, tu l’aimes ou tu la quittes». — Puisque tu aimes tant l’Afrique et l’africanité, chère députée Obono, te revoici plongée dans le primitivisme de l’Afrique immémoriale, celle où les cafards grouillent dans la «fosse malodorante» faisant office de latrines, et où tu subis la loi patriarcale, qui t’impose de devenir «la troisième épouse du sacrificateur du village».

Mais cette punition n’est encore qu’un hors-d’œuvre. Voici venir la leçon d’histoire de VA: le personnage de Daniele Obono est livrée par le chef du village à une tribu de négriers – car il est bien connu que les Africains n’ont aucun besoin des Blancs pour être réduits en esclavage (le seul personnage de Blanc de la nouvelle sera évidemment celui qui viendra délivrer Obono de son état de servitude). S’en suit une série de mauvais traitements auxquels seul manque le viol, menace que le récit n’omet pas de brandir, mais auquel la députée échappe en raison de «son âge trop avancé pour le goût de ses ravisseurs». (Haha, la bonne blague de potache: t’es même pas bonne à violer!)

A ce stade de dégueulasserie, les lecteurs auxquels il reste une once d’humanité sont déjà atterrés. Mais le récit continue à dérouler les avanies de l’esclavage, qui voit la députée vendue à un certain Bal-al-Adur (haha), ambassadeur du pacha de Smyrne à Tripoli, dont elle devient l’intendante. On imagine à chaque nouveau détail les éclats de rire des plumitifs du magazine, dans la jouissance de la torture du personnage de l’insoumise enfin soumise, enfin remise à sa place de femme et de domestique, malheureuse et matée.

Après avoir crânement assumé sa charmante satire estivale, présentée comme la dénonciation des méfaits de l’esclavage, Valeurs actuelles s’est excusé auprès de Danièle Obono, et a regretté, non pas son racisme, mais qu’on le lui reproche. Il est toutefois difficile de prétendre qu’un récit qui s’amuse à humilier une femme noire, et qui présente de l’esclavage une vision rigoureusement nettoyée de toute responsabilité blanche n’exprime pas la quintessence du racisme négrophobe.

Car le racisme négrophobe européen n’a pour seule finalité que d’exonérer les Blancs des crimes de la traite atlantique, en métamorphosant en détermination «naturelle» un destin prescrit par la recherche du profit. A tous ceux qui, comme l’a illustré la polémique sur le retitrage du roman d’Agatha Christie, n’ont pas les idées claires sur la nature du racisme, une synthèse récemment publiée apporte heureusement un éclairage saisissant, et permet de faire la part entre une histoire générale de l’esclavage, mise en avant par l’extrême-droite pour mieux diluer la responsabilité blanche, et la spécificité du «commerce triangulaire»2. Inventée par le Portugal au XVe siècle et développée au cours des siècles suivants, la traite atlantique change fondamentalement la nature du trafic d’êtres humains, industrialisé et rationalisé par le capitalisme naissant, soutenu par les Etats et les banques européennes, au point de devenir un facteur essentiel de la richesse et du développement de l’Occident. En cinq siècles, près de 35000 expéditions négrières traversent l’Atlantique, déportant aux Amériques plus de 12 millions d’hommes, de femmes et d’enfants africains, dans des conditions atroces.

Parmi les instruments forgés par les Européens pour effacer une responsabilité qui a toujours été moralement indéfendable, l’invention de la fiction du «nègre» joue un rôle de premier plan, explique Aurélia Michel. Issu du portugais «negro», ce terme n’est pas un simple synonyme péjoratif du mot «noir», mais l’essentialisation de l’Africain comme esclave: «Dès lors, l’association entre peau noire et esclavage est scellée par le vocable et, par extension, fait de l’Afrique le pays des esclaves.»

Selon Aurélia Michel, au moment même où culmine le système esclavagiste et où l’Europe des Lumières promeut la pensée d’une humanité comme un tout, la figure du nègre est la fiction nécessaire «qui représente la destruction permanente de son humanité». Et comme l’esclave se rebelle contre le statut qui lui est imposé, il faut constamment «le négrifier et le renégrifier» – «la fiction nègre est un procédé actif, toujours à refaire».

On ne saurait mieux décrire le récit d’humiliation de Valeurs actuelles, qui négrifie au sens propre une représentante du peuple, en la dépeignant comme esclave, et en la soumettant à la violence d’une punition à peine camouflée par la fiction – mais qui ne cache pas le ricanement des bourreaux, que chaque phrase du texte répercute, par l’ironie sarcastique de l’inversion des rôles.

  1. Danièle Obono a reproduit l’intégralité du texte sur son compte Facebook (pdf). []
  2. Aurélia Michel, Un Monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Paris, Seuil, 2020. []

21 réflexions au sujet de « Une leçon d’humiliation »

  1. Merci pour ce billet.

    Dans la note 2, légère erreur de titre : c’est « Un monde », pas « Le monde ».

  2. Tout mon soutien à Danièle Obono et ensemble, hissons encore un peu plus notre niveau de vigilance et de refus de ces actes, paroles et idéologies racistes, sexistes, anti-pauvres, etc.

  3. Merci pour cette analyse et ces connaissances à prendre comme des outils de combat pour lutter contre ce type d’ignominie et plus généralement contre les mouvements qui en sont à l’origine.

  4. Merci pour cette analyse, tout à fait d’accord avec vous. Je me demande aussi si on ne se trouve pas là devant une « fenêtre d’Overton » – repousser les limites de l’acceptable par excès, par provocation, ouvrir la fenêtre de ce qu’il est possible de dire : « pas ça quand même !, mais en revanche… ». Bref, pas « un plus pire », mais un « pire en mieux », comme on dit en Suisse, peut devenir dicible et passer dans les opinions communes. Suffit d’entendre certains commentaires, pour le percevoir.

  5. Ouf! Merci pour cette analyse qui dénonce la pourriture de ces charognards. Nous ne sommes pas dupes. Soutien indéfectible à Madame Obono.

  6. Belle et forte analyse de ce torchon (auquel Monsieur le Président de la République lui-même accorda sans sourciller une interview il y a quelque temps) et de sa « fiction » sur le mode « revival ».
    Vu hier sur BFMTV le « rédacteur en chef » de V.A., plaidant la « maladresse » (!) pour un article qui a dû être lu et relu et approuvé avant le « bon à tirer » – si l’on ose dire.
    Cet individu indiquait qu’il fallait lire tout cela au premier degré : l’effroi que la réalité historique représente (il s’agit d’une fiction…) et contre laquelle tout un chacun devait s’élever.
    Quant au choix emblématique de Danièle Obono, ils n’ont pas réussi à trouver mieux…

    Il faut espérer que la loi sur la presse, toujours en vigueur depuis le 29 juillet 1881, permettra à la députée mise en cause et en ligne de mire de faire rapidement condamner cette publication (ce ne sera pas la première fois !) pour son racisme sans complexe et son acharnement fascisant à odeur de dégueulis.

  7. Merci pour cette analyse à laquelle je souscris à l’exception de ses premiers mots : il ne s’agit nullement d’ « un coup dans l’eau pour Valeurs actuelles ». Cette affaire fait hélas une énorme publicité à l’hebdomadaire.

  8. @Olivier Bonnet: Il est clair qu’il s’agit d’un ballon d’essai. Il existe des indications pour penser que celui-ci n’a pas été aussi bien accueilli que l’espérait l’hebdomadaire. Comme l’a noté Arrêt sur images, la rédaction a changé d’attitude entre vendredi soir et samedi, passant de la réponse indignée à Danièle Obono à la présentation d’excuses embarrassées (https://www.arretsurimages.net/articles/obono-valeurs-actuelles-fictionne-son-racisme-sans-lassumer).

    Entretemps, une majorité de la classe politique, y compris à droite, a nettement désavoué le texte. Compte tenu de l’antipathie que suscitent les prises de position de D. Obono, on pouvait craindre samedi matin que la réprobation ne soit pas aussi générale (et on a effectivement vu, du côté des «républicains» de Charlie ou de Marianne, des tergiversations peu glorieuses). Mais l’abjection du récit a obligé même les plus réticents à apporter leur soutien à la députée insoumise. Pour Valeurs actuelles, qui espérait sans doute un rejet plus marqué, c’est un coup dans l’eau – mais ce n’est bien sûr que partie remise.

  9. Cette parution est en effet inadmissible … l article ainsi que les images devaient être revues par des responsables mais!!! L équipe est très jeune il faut être insolent pour être lu.
    C était à prévoir dans le contexte actuel que nous aurions cette réaction
    Mais D.Obomo aime bien mettre sa personne en avant depuis plusieurs années et puis il suffit de lire quelques parutions anciennes ou elle se permettait bien de faire des jeux mots qui pouvaient heurter … les petits blancs.
    Nous vivons une période d’hypocrites …..

  10. Vous etes un ignare. 98/100 des esclaves étaient vendus par des africains, 25/100 de la population était en esclavage avant le moindre européen, et lorsque ceux-ci vinrent, ce fut la foire d’empoigne pour capturer et vendre, sans le moindre remords, contrairement aux marchands européens. Voir Randy Sparks, HUP, 2014 ; et Finn Fuglestad, OUP, 2018. les deux sur libgen.

  11. Les négationnistes jouent d’un vernis historique pour noyer les crimes européens dans l’histoire millénaire de l’esclavage. C’est cette même tactique qu’emploient les rédacteurs de Valeurs actuelles dans un récit qui constitue, de leur propre aveu, une réplique à la critique du colonialisme (« indigénistes »). Atata résume à son tour la doctrine selon laquelle les Africains sont les principaux coupables de l’esclavage des noirs. Une telle thèse, qui mêle indistinctement toutes les périodes et confond responsables et exécutants, est à peu près aussi inepte qu’une description de la Shoah qui diluerait le rôle des nazis dans une histoire globale de l’antisémitisme, tout en pointant du doigt la responsabilité des juifs.

    Il ne faut pas se laisser avoir par cette érudition de façade. D’abord parce que l’historiographie de l’esclavage est un champ de débats pour les spécialistes eux-mêmes, où les chiffrages comme leurs interprétations sont âprement discutés (comme le montrent en France les polémiques qui ont accueilli les positions comparatistes défendues par Olivier Pétré-Grenouilleau). Ensuite parce que nous ne sommes pas ici dans un débat académique sur les traites négrières. Le texte de Valeurs actuelles (Harpalus, 2020) qui met en scène une femme noire vendue comme esclave, constitue une humiliation et une agression raciste. Autrement dit, le problème qu’illustre le cas Obono est celui du racisme, non celui de l’esclavage – qui n’est que l’échappatoire trouvée par l’extrême-droite pour museler la critique. On attend de pied ferme les statistiques qui montreraient que la France est immunisée contre les discriminations.

  12. A l’heure où la République commande aux artistes une oeuvre en hommage aux victimes de l’esclavage, ceux qui pensaient l’initiative vaine, voire le débat totalement dépassé, peuvent alors mettre à jour les pendules des défaillances inter-relationnelles qui perdurent et qui continuent de blesser. Merci André pour cet écrit et cette position.

  13. Mieux qu’un commentaire, on écoute M. ZEMMOUR, qui me semble-t-il dit des choises sensées et saines… Votre littérature est insipide et clairement partiale… Quand on est un média et qu’on s’expose à la lecture et à l’avis d’autrui, il faut juger, écrire, à charge et à décharge… ne vous déplaise… Les conos-gauchos-bobos, ça suffit de nous prendre la tête pour des conneries et de nous servir du racisme à tout propos !!! Vous en avez pas marre de revenir sur l’histoire humaine et de nous culpabiliser nous, pour les faits du passé !? C’étaient d’autres hommes et femmes, d’autres sociétés, d’autres mentalités, d’autres us, usages et coutume… Toute personne intelligence le comprend, mais la gauche a une grande tendance à nous bassiner avec les faits du passé qu’elle veut nous coller au présent… Quant à Danièle OBOMO, quand on veut critiquer autrui ou s’indigner, faut avoir soi même les cuisses propres, ce qui est loin d’être le cas… Vade retro Satanas…

    https://www.facebook.com/valeursactuelles.page/videos/322182709020275

  14. La synthèse de l’opinion négationniste que fournit Ybor donne un exemple très représentatif de la pensée qui anime également Valeurs actuelles, avec la volonté de se dissocier d’une histoire inacceptable, ou l’accusation d’y recourir à des fins de culpabilisation d’un Occident innocent. On se souviendra que ce type de justification est le même qui se cache derrière la dénonciation de la soi-disant « cancel culture », version chic du « on ne peut plus rien dire ».

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