Dans les ruines du roman universaliste

Entendez dans nos campagnes mugir ces féroces indigénistes! Après Le Point, qui alertait sur la «stratégie hégémonique» du décolonialisme, après Libération, qui fait le procès des «impostures décoloniales, indigénistes, racialistes, postmodernes…», après Marianne, qui condamne «L’offensive des obsédés de la race, du sexe, du genre, de l’identité…», la Revue des deux mondes rejoint le front de l’indignation universaliste pour dénoncer le «nouveau terrorisme intellectuel»: «Après Sartre, Foucault, Bourdieu… L’idéologie indigéniste entre à l’université».

Pour Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Zineb El Rhazoui, Laurent Bouvet ou Valérie Toranian, experts en racisme anti-blanc, le diagnostic ne fait aucun doute. L’ennemi est parmi nous. Les partisans de l’indigénisme, de l’islamo-gauchisme ou du décolonialisme, à la peau souvent foncée, regroupés dans des collectifs aux noms exotiques (Collectif contre l’islamophobie en France, Marches de la dignité, Camp décolonial, Conseil représentatif des associations noires, Brigade antinégrophobie…), importent le politiquement correct américain et veulent en finir avec l’universalisme bien de chez nous. «Une nouvelle idéologie a pris son essor à l’université après les émeutes en banlieue de 2005: le décolonialisme. Des groupuscules voient dans la démocratie et la laïcité des outils d’oppression envers les minorités, ils militent pour redessiner la société» (Yves Mamou, Revue des deux mondes).

Le danger est-il si terrible? On a beau scruter les colonnes des journaux, les seules tribunes à la Une sont celles des affolés du décolonialisme. Du côté de l’université, que la plupart de nos indignés ne connaissent que de loin, on peine à discerner «l’hégémonie» qu’ils dénoncent. Les «nouvelles causes identitaires»1 sont loin d’avoir envahi le corps académique. Au contraire, celui-ci n’hésite pas à manifester son hostilité à l’encontre d’épistémologies qui contredisent les traditions de l’objectivation.

Ce qui est certain, c’est que la France n’est pas à la pointe de ces combats. Marianne évoque les grands ancêtres de la critique de la domination: Foucault et Bourdieu. Mais les références récentes aux principaux travaux sur les minorités émanent en effet plus souvent des Etats-Unis, d’Inde ou d’Amérique latine. Le sentiment d’une «importation» d’idées qui ont fleuri ailleurs est la traduction du retard de l’intelligentsia française, longtemps enfermée par les débats sur le voile et la laïcité dans un credo égalitaire.

Or, ce credo est régulièrement démenti par les faits. La raison profonde de l’émergence d’une sensibilité encore fragile n’est pas une volonté de sécession ou de démantèlement des idéaux républicains, que mettent en avant les partisans de l’ordre. C’est avant tout la manifestation des contradictions du roman universaliste, multipliées par le creusement des inégalités, qui est venu miner le récit du bonheur blanc. Exploitation des pays du Sud, discrimination des racisés, violences sexistes, injustices fiscales, inégalités géographiques, mépris pour les classes populaires, violences policières, inégalités judiciaires, etc.: la liste des réfutations de l’égalité semble s’allonger sans fin. Pour les adeptes du statu quo, il suffit d’affirmer la condamnation théorique de ces écarts – et de regarder ailleurs.

Mais celles et ceux qui sont directement concernés par ces comportements ne peuvent pas se contenter de la réaffirmation de principes constamment dévoyés. Ici s’applique la première leçon des épistémologies du point de vue. Si les effets de la domination masculine ou du racisme endémique sont moins perceptibles pour ceux qui en sont protégés, ils sont au contraire bien visibles pour les victimes du harcèlement ou des contrôles au faciès.

Le récit du bonheur blanc est construit sur le déni. Comme les montagnes de déchets engendrés par la société de consommation, la condition de la félicité bourgeoise est de glisser sous le tapis les effets indésirables des mécanismes qui la fondent. Avec le réchauffement climatique ou la sixième extinction du vivant, les conséquences catastrophiques de cette fuite en avant nous explosent à la figure. Il en va de même des mensonges de l’universalisme, qui cachent derrière de nobles principes l’exploitation des faibles, le pillage des ressources et la concentration des profits. Les communautés victimes de ces inégalités ont fini par se faire entendre – et par se faire entendre ensemble.

Car tel est bien le paradoxe qui explique la soudaine panique des dominants. Au-delà des particularités de chaque situation, les points communs qui relient les discriminations auxquelles se heurtent les femmes ou les racisés sont apparus comme un système. La théorie intersectionnelle analyse ces croisements. En lieu et place de la fragmentation identitaire pointée du doigt par les universalistes, c’est bien aujourd’hui une dynamique globale de remise en question de la domination que porte la critique décoloniale2.

La condamnation sans nuance de ce courant apporte paradoxalement la confirmation de son bien-fondé. On retrouve dans l’argumentation à l’emporte-pièce de Marianne ou de la Revue des deux mondes le déni, la caricature, le mensonge, l’inversion victimaire («terrorisme intellectuel»), les accusations de racisme et autres procédés typiques de la volonté d’hystériser le débat. Cette attitude autoritaire, signature de la domination, est aussi la marque de sa défaite. Au lieu de faire la preuve de leur ouverture d’esprit, les avocats des Lumières ne montrent que colère et chauvinisme. Le roman universaliste n’est plus une promesse d’émancipation pour chacun, mais le gros bâton de la tradition nationale pour faire taire la critique – un village Potemkine qui ne cache que des ruines.

  1. Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent ans à nos jours, Paris, Agone, 2018, p. 727. []
  2. Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, Paris, La Fabrique, 2019. []

6 Commentaires

  1. Je me suis demandé benoîtement si l’article de la Revue des deux mondes » (avec la photo de Sartre à la pipe l’illustrant) n’avait pas été rédigé, sous pseudo, par une certaine Penelope ? :-)

  2. La Revue des Deux mondes est en effet cette revue, achetée en 1991 par le milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, qui a offert un emploi fictif à Pénélope Fillon entre mai 2012 et décembre 2013 (3900 euros net mensuels). Pilotée par Valérie Toranian, ancienne directrice du magazine Elle, la revue a fait campagne pour François Fillon à l’élection présidentielle de 2017.

  3. Cette même revue a fait beaucoup aussi pour « booster » Onfray. Plusieurs fois en couverture. Peut-être même un pic -des chercheurs confirmeront ?- dans la période Penelope (et si c’était elle ?!). Et silence d’Onfray -des chercheurs, encore eux, confirmeront ?- sur Penelope, Ladreit, la période, l’après-période. Etc.

  4. Le Figaro Magazine se joint à la bruyante dénonciation des études des minorités à l’université, confirmant s’il en était besoin le caractère réactionnaire de cette lecture très politique…
    http://kiosque.lefigaro.fr/figaro-magazine/2019-05-10
    http://www.lefigaro.fr/actualite-france/enseignement-superieur-le-grand-laboratoire-de-la-deconstruction-20190510

  5. Même si je ne suis pas très souvent d’accord avec Marianne en général – et pas avec cette Une en particulier- j’en ai un peu assez de voir occulter la domination de classe et de sexe sous des combats plus que respectables, mais marginaux. L’immense majorité des « gilets jaunes » gravement ou moins gravement blessés sont tout ce qu’il y a de plus blanc, et comportent des femmes. Entièrement d’accord pour dire que la stratégie employée contre eux a été testée dans les « quartiers » , contre des hommes jeunes et des adolescents « foncés. Pas d’accord pour dire qu’elle n’entrait pas, déjà, dans la catégorie « défendons-nous de ces salauds de pauvres. » Quant aux femmes- ces merveilleuses sociétés non occidentales sont majoritairement pires, voire bien pires, envers leur composante femelle que l’Occident. Je précise d’ailleurs que je n’ai jamais pensé que le siècle des Lumières, à part quelques admirables exceptions – Condorcet, ou, dans une moindre mesure Diderot , Choderlos de Laclos, Beaumarchais, Marivaux, j’en ignore sûrement deux ou trois autres moins connus – ait été féministe. Mais son combat pour l’égalité a donné des idées aux femmes… Quant au colonialisme, qui prétendrait que ce n’a pas été l’exploitation des pauvres, des sans-défense, par l’Occident , AVEC L’AIDE des potentats locaux, une habitude qui perdure, ô combien? Je ne suis pas marxiste, comme vous devez le croire. Je suis seulement féministe, écologiste et donc anticapitaliste. Et très critique envers les médias actuels. Bien cordialement.

  6. @Mialane: « Quant aux femmes – ces merveilleuses sociétés non occidentales sont majoritairement pires, voire bien pires, envers leur composante femelle que l’Occident. »

    Il est regrettable de recourir à un sophisme typique de l’anti-féminisme (ou à son symétrique orientaliste), qui consiste à produire un « homme de paille » (un argument que personne n’a mobilisé) pour décrédibiliser la critique du modèle patriarcal. Outre qu’on ne voit pas bien pourquoi un crime deviendrait excusable sous prétexte qu’il est également pratiqué de part et d’autre d’une frontière, cet argument du « c’est çui qui dit qu’y est » omet soigneusement de poser la question de l’asymétrie des modèles. Soyons sérieux: un pays qui place l’égalité au rang de ses fondements constitutionnels ne peut évidemment pas être jugé de la même manière qu’un pays qui ne l’a jamais revendiqué.

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