Jurassic World, pas dinomaniaque

J’avoue avoir du mal à comprendre le succès de Jurassic World (Colin Trevorrow, 2015), qui s’est récemment hissé à la troisième place des films les plus rentables de l’histoire du cinéma, derrière Avatar et Titanic. Outre les modestes péripéties d’une série B, cet opus présente en effet le défaut, rédhibitoire pour un film de dinosaures, de ne mobiliser que très marginalement la recherche, alors que ce critère est l’un des éléments fondateurs de la dinomania, largement appuyée sur le merveilleux scientifique1.

Parc de Sydenham, statues de dinosaures de 1854 (photo AG 2009).

Parc de Sydenham, statues de dinosaures de 1854 (photo AG 2009).

De la première exhibition publique de Sydenham Park en 1854 (ci-dessus), supervisée par l’inventeur même du genre dino, le paléontologue Richard Owen, auteur d’une évolution majeure de la caractérisation d’un groupe de fossiles jusque là identifiés comme de gros lézards, jusqu’à Jurassic Park (1993), basé sur le roman de Michael Crichton, qui associe habilement la nouvelle théorie défendue par Robert T. Bakker, présentant les dinosaures comme des animaux à sang chaud, apparentés aux oiseaux2, et le génie génétique, paradigme de la recherche biologique des années 1980, le spectacle des monstres disparus se nourrit des pouvoirs de la science. Comme le récit de la conquête spatiale, la dinomania peut être tenue pour une forme particulière de vulgarisation, caractéristique de l’imaginaire laïque encouragé par la société industrielle.

Jurassic Park, 1993.

Jurassic Park, 1993.

Non seulement Jurassic World ne mobilise aucune découverte récente, mais il tourne carrément le dos à la science, en reprenant fidèlement l’aspect des espèces reconstituées dans Jurassic Park. Or, de nombreux fossiles découverts depuis les années 1990 en Chine ont confirmé l’idée que plusieurs branches du genre dino portaient des plumes, modifiant de façon importante l’image reptilienne des “terribles lézards”.

Fossile de Sinornithosaurus, dinosaure à plumes (1999).

Fossile de Sinornithosaurus, dinosaure à plumes (1999).

Boulet, Quand les poules avaient des dents.

Boulet, Quand les poules avaient des dents (2009).

Si la recherche s’interroge encore sur l’extension de ce caractère, on sait qu’il est particulièrement répandu chez les théropodes, dinosaures bipèdes comprenant la plupart des dinosaures prédateurs, dont le T-Rex. Rendu célèbre par Jurassic Park, qui le présente comme un chasseur féroce, le vélociraptor fait partie des espèces dont il est établi qu’elles étaient couvertes de plumes, à la ressemblance des oiseaux actuels.

Vue d'artiste du raptor Zhenyuanlong suni (2015).

Vue d’artiste du raptor Zhenyuanlong suni (2015).

Dès la sortie de Jurassic World, des articles ont souligné les inexactitudes du blockbuster. Reprenant des arguments déjà entendus à l’époque de Jurassic Park, les fans ont répondu que les dinosaures de cinéma étaient des hybrides, à l’ADN modifié. Peu en rapport avec la tonalité du premier opus, qui montre un enfant lecteur d’ouvrages de paléontologie, et incluait Robert T. Bakker parmi ses conseillers scientifiques, ces arguties évacuent les exigences de la dinomania, dont l’intérêt est précisément de proposer une vulgarisation acceptable.

Le film de Colin Trevorrow s’écarte manifestement de cette tradition, en faisant d’une création hybride, l’Indominus Rex, le principal monstre du film, alors même qu’un dinosaure inventé ne peut avoir le moindre intérêt scientifique. La découverte des dinosaures à plumes représente un nouveau défi narratif, que les publications récentes tentent d’intégrer. Jurassic World aurait pu être l’occasion de proposer une évolution de la dinomania. Tournant le dos à cette veine, il se contente de jouer la carte de la répétition et de l’autoréférentialité d’une imagerie dépassée et désormais isolée de la science.

  1. W. J. T. Mitchell, The Last Dinosaur Book. The Life and Times of a Cultural Icon, Chicago, University of Chicago Press, 1998. []
  2. Robert T. Bakker, The Dinosaur Heresies, New York, Penguin Books, 1988. []

5 Commentaires

  1. Bonjour André,
    Merci pour ton billet. Ce film illustre parfaitement l’autoréférentialité des imageries, en effet.
    Une petite remarque. Cet écart avec la dinomania montre aussi un changement de stratégie au sein d’une franchise qui pourrait s’observer ailleurs dans le cinéma Hollywoodien contemporain. On retrouve à peu près la même chose avec la franchise Fast and Furious. Le premier opus misait sur un multiculturalisme type « Benetton » et le genre cinémtographique des « Inner city films » et le 4ème – qui a relancé la franchise – misait au contraire sur un ensemble de motifs issus de la culture hispano (à ce propos, Mary Beltrán a écrit deux très beaux articles à ce propos : « Racelessness Hollywood » et « Fast Bilingual »). Le 7ème opus – et même déjà le 6ème – qui est le record de la franchise en entrées avec un total pas loin de Jurassic World, mise sur des conventions génériques (du film de contre-espionnage) qui dépassent de loin le genre « Inner City films ». Vin Diesel ne parle plus espagnol, mais c’est bien la même équipe de protagonistes principaux (et leurs voitures).
    Et du coup, une question : pourquoi « la carte de la répétition et de l’autoréférentialité d’une imagerie te semblent-elles dépassées ? ».

  2. Ce film a peut-être aussi créé ce nouveau dinosaure, l’Indominus Rex, pour pouvoir le copyrighter et mieux contrôler ainsi tous les produits dérivés ?

  3. @Jonathan L.: Merci pour tes remarques! Le phénomène d’autoréférentialité est évidemment partie prenante des franchises. Toutefois, la présentation de JW laissait entendre que celui-ci constituait une rupture dans la série des suites de JP1 – une sorte de reboot, confirmé par son succès public. Pourtant, la part scientifique du récit de JP1 reste incomparable, et lui conserve sa dimension à proprement parler mythologique, bien au-delà des courses-poursuites des films ultérieurs.

    Dire que l’imagerie reptilienne de JP1 est “dépassée” n’a de sens qu’au regard du lien particulier de la dinomania avec les progrès de la science. Ce qui s’est produit avec JP1 est relativement rare: un sommet du réalisme de la représentation (avec l’image de synthèse), allié au dernier état de la recherche, va se trouver contredit à peine quelques années plus tard par des découvertes inattendues, qui modifient non seulement l’aspect, mais aussi l’image que nous nous faisons des dinosaures (comme le montre la bd de Boulet reproduite ci-dessus, qui illustre bien l’idée qu’un dinosaure devenu une grosse poule ne fait plus rêver…). Je ne parlerai pas de “fin de la dinomania”, car de nombreuses publications ou des documentaires récents montrent l’effort d’intégrer au récit dinosaurien ce nouveau paramètre. En revanche, l’exemple de JW montre la difficulté de faire face à ce nouveau récit (dont il faut noter que la composante scientifique paraît encore fluctuante).

    @Claude Estèbe: Ton hypothèse me paraît tout à fait représentative d’une perception très désenchantée des industries culturelles… ;)

  4. Merci André pour ces précisions! Je me doutais que la dernière phrase était celle d’un dinomaniaque ;-)
    JW a gardé l’iconographie des dinos de JP1 mais pas sa dinomania. Il faudra assurément une autre franchise pour imposer ces « grosses poules » en dinosaures. De ce point-de-vue là, peut-être qu’Avatar en était à mi chemin…

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