Les représentations préservent pour l’éternité l’image vivante du défunt

(Version longue de l’entretien publié par Libération du 27 novembre, propos recueillis par Léa Iribarnegaray.)

Existe-t-il un tabou autour de l’image des morts ?

Disons plutôt que l’image est un outil pour gérer la mort. Ce qui définit l’espèce humaine est d’avoir créé du symbolique pour dépasser le traumatisme de la disparition. L’image joue un rôle fondamental de substitut du défunt. En 1435, dans le De Pictura, le théoricien Leon Battista Alberti définit la force de la peinture comme un pouvoir de résurrection: «Plutarque rapporte que Cassandre, l’un des généraux d’Alexandre, se mit à trembler de tout son corps en regardant une image dans laquelle il reconnaissait Alexandre qui était déjà mort et voyait en elle la majesté du roi.» L’image est ce qui montre le mort vivant.

Nous venons de faire la même chose avec ces galeries de portraits, créées par de nombreux journaux au lendemain des attentats de Paris. La réaction élémentaire pour rendre hommage aux victimes est de les montrer comme des jeunes gens souriants, photographiés dans leur vie quotidienne, en réutilisant des photos qui ont d’abord circulé sous la forme d’avis de recherche sur les réseaux sociaux. Ces galeries de portraits proposent une version moderne, instantanée, des monuments aux morts qui rappellent à tous le nom des disparus.

Le mort doit donc toujours être représenté vivant ?

Il y a deux traditions, celle du gisant, et celle de la représentation idéalisée, typique du monument funéraire. Si vous vous promenez au cimetière du Père Lachaise, vous verrez de nombreuses statues, des bustes ou des photographies: des représentations dont la fonction est de préserver pour l’éternité l’image vivante du défunt. Les formes les plus anciennes du portrait, masques mortuaires ou portraits peints du Fayoum (1er siècle ap. J.-C), appartiennent à cette tradition. On peut dire qu’on a inventé le portrait pour affronter la mort et atténuer l’insupportable de la perte. L’image est donc liée à cette fonction anthropologique, inscrite dans la religion, d’assurer la résurrection ou la vie éternelle en représentation.

La tradition du gisant n’est elle aussi qu’une apparence. Un cadavre n’est pas beau à voir. Il faut tout un travail de camouflage pour arriver à présenter un corps d’une façon qui ne soit pas choquante. La présentation arrangée du défunt, sa statue en gisant ou sa photo mortuaire inventent une autre fiction du corps mort en empruntant l’attitude du sommeil. Personne n’a envie de penser à un disparu comme à un cadavre. La figure du sommeil éternel est une convention apaisante, proche de la vie, qui évacue la souffrance et la dégradation.

Il existe cependant quelques cas exceptionnels de représentation du corps mort. Celle du Christ en croix, forme paradoxale et relativement tardive (à partir du Xe siècle), met en scène la douleur à des fins de prosélytisme. Un usage qui confirme l’horreur qu’inspire le cadavre est celui de la peinture de bataille, qui représente volontiers des corps morts, mais de préférence ceux des ennemis

Antoine-Jean Gros, Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau, 1808 (Louvre).

Antoine-Jean Gros, Napoléon sur le champ de bataille d’Eylau, 1808 (Louvre).

Au cours du XXe siècle, la photographie de guerre confirme cette règle qui veut qu’on ne montre jamais ses morts, mais qu’on exhibe ceux de l’adversaire, comme signe de défaite. Les attentats ou les catastrophes sont traités d’une manière similaire: de même que les médias américains n’ont jamais montré les morts du 11 septembre, les médias français n’ont montré qu’allusivement ceux du 13 novembre.

Il y a enfin le cas très particulier de la photographie des camps de la seconde guerre mondiale. Les images d’amoncellements de cadavres, extrêmement choquantes, seront publiées après 1945 pour étayer une “pédagogie de l’horreur” délibérée. L’émergence d’un récit de l’extermination entraîne une condamnation absolue du régime nazi.

La photo du petit Aylan, représenté mort, fait figure d’exception ?

La diffusion de l’image du petit Aylan s’explique par deux caractères. D’une part, on a affaire à un gisant, une vision atténuée de la mort, rendue moins insupportable par le fait qu’on ne voit jamais son visage. Les images de son frère, Galip, décédé dans les mêmes conditions, n’ont en revanche pas été diffusées, parce que le corps, couché sur le dos, dévoile une vision frontale qui a été jugée inacceptable. Aylan plutôt que Galip, c’est la preuve qu’il existe une manière tolérable de montrer la mort.

En second lieu, on a choisi de montrer un cadavre pour susciter l’émotion, tendre un doigt accusateur sur la politique européenne, et réveiller les consciences. On retrouve ici les mêmes principes qui ont présidé à la publication de l’image des camps. L’image de la mort reste une image dont la violence ne peut être employée qu’à des fins bien particulières, de manière militante ou pour stigmatiser un ennemi.

Comment le photojournaliste peut-il jongler avec ces nombreux interdits ?

Le photojournalisme s’inscrit dans les traditions iconographiques de notre culture. Les prescriptions de la représentation de la mort peuvent sembler en contradiction avec l’exigence d’information, mais personne n’accepterait d’être exposé à la vision de cadavres ensanglantés. Une photographie montrant des corps devant la scène du Bataclan n’a été publiée que floutée par la presse anglaise, et a au contraire suscité une injonction de retrait sur les réseaux sociaux de la part des autorités françaises. La tâche du journalisme est donc de contourner l’obstacle, en recourant à des formes plus symboliques. Le choix des rédactions européennes dans les jours qui ont suivi les attentats a été de mettre en valeur de préférence des images de sauvetage ou de soin.

On peut ajouter qu’il existe une temporalité de l’émotion. Des images impubliables le jour même peuvent devenir acceptables à distance de l’événement. L’information n’est donc pas un bloc immuable, elle s’adapte à l’état de la réception.

Monument aux morts de 1914-1918, Montréal (Yonne).

Monument aux morts de 1914-1918, Montréal (Yonne).

En quoi les galeries de portraits des victimes des attentats évoquent-elles nos monuments aux morts ?

Il n’y a pas que les galeries de portraits. Les hommages spontanés qui se sont accumulés sur les lieux des attentats, bougies, photos, fleurs, souvenirs et manifestations diverses, forment autant de monuments instantanés voués à rendre hommage et à perpétuer le souvenir des victimes. Il y aura des formes institutionnelles plus solennelles, mais cet élan irrépressible nous invite à regarder avec plus d’attention les monuments aux morts de nos villes et nos villages. L’effort monumental, la nécessité de transmettre ces noms, traduisent une émotion semblable à celle d’aujourd’hui, devant la disparition injuste de jeunes gens qui ont manqué à leurs proches tout autant que les victimes récentes.

En état d’urgence, le parallèle avec la guerre n’est pas anodin…

Nous venons de commémorer le centenaire de l’entrée en guerre de 1914. Ceux qui ont eu la curiosité de lire les témoignages de l’époque trouveront plus d’une analogie avec la tonalité très «va-t-en-guerre» des injonctions politiques ou médiatiques d’aujourd’hui. Le nombre de morts est bien sûr un facteur décisif dans la perception de ce qui a été immédiatement décrit comme un acte de guerre. Mais on peut aussi rapprocher le sentiment d’absurdité rapidement imposé par la Première guerre mondiale avec l’absence de motivation apparente du massacre, qui a forcé le public et les médias à se réfugier dans des explications forgées à partir du statut ou des comportements des victimes. D’une certaine façon, la personnalité des victimes a servi de substitut narratif, à un moment où manquait un récit permettant de comprendre le crime.

Entre deuil national et intime, à qui appartient l’image des morts?

Dans le processus qui a mené des avis de recherche individuels à l’usage funéraire public, la propriété des images a effectivement été ôtée aux familles. Parce que le crime de masse atteint l’ensemble de la communauté, le sens du monument est bien de manifester une réponse collective. La monumentalisation n’est pas seulement un signe de deuil et d’hommage, c’est aussi une action des vivants. Mobiliser le symbole est tout ce que nous pouvons faire face à la disparition, mais c’est une activité essentielle pour ceux qui restent. Si la mort menace notre humanité, lui faire face, avec des signes et des images, c’est restituer de l’humanité et de la vie à l’endroit où celle-ci fait défaut. La réponse symbolique de la collectivité est une étape indispensable dans le travail qui vise à reprendre le dessus sur la peine et le désarroi. (Photos AG)

7 Commentaires

  1. Bonjour,
    Je travaille actuellement sur le bombardement de Paris par canon à longue portée (« grosse Bertha ») en 1918 et j’ai été frappée par les ressemblances entre les réaction aux évènements du 13 novembre et la façon dont la presse de 1918 traitait les bombardements. Même identification d’un acte de terreur visant à horrifier et à démoraliser la population, même refus bravache et même appel à l’esprit français pour résister à cette démoralisation, même emphase autour des victimes, cibles innocentes d’un affrontement qui les dépasse et qui n’auraient pas du les toucher (avec beaucoup de détails sur l’âge et la qualité des victimes), même dénonciation de la barbarie de l’autre, faisant fi du droit international et du respect des civils. Je suis donc très intéressée de voir que vous même voyez des correspondances entre les deux évènements et leur impact dans l’espace public, c’est très enrichissant.

  2. D’abord je te remercie d’avoir partagé l’intégralité de ton entretien qui évoque plusieurs arguments intéressants liés à mes propres recherches sur le travail de deuil dans les espaces numériques.

    Je me permets de partager dans ce commentaire ma propre expérience, sur place à un des monuments spontanés, celui qui a été créé à place de la République.

    Réticente à l’idée de faire face à une foule endeuilée, j’ai finalement cédé au besoin ethnographique de mes recherches d’aller observer in situ les interactions du peuple avec ce monument.

    Le matin du 19 novembre, quand je suis arrivée à la place de la République, j’ai d’abord constaté la présence des véhicules des équipes médiatiques, françaises et internationales, qui recueillaient les propos des passants. En m’approchant de la place, j’ai pu voir des gens qui s’arrêtaient et se recueillaient devant la statue.
    Le caractère religieux et rituel des hommages m’a sauté aux yeux. Des icônes religieuses, des couronnes mortuaires, des bougies et des centaines de bouquets de fleurs présentaient un décor de cimetière. Après plusieurs tours autour de ces hommages, j’ai pu voir d’autres offrandes: des dessins d’enfants, des drapeaux de partout dans le monde, des peluches. J’ai reconnu les variantes des symboles de la paix, des slogans ‘Pray for Paris’ qui ont été partagés en boucle sur les réseaux sociaux et aussi des photos de quelques victimes. Des portraits, imprimés depuis les avis de recherche partagés sur Twitter et qui ont été encadrés ou bien plastifiés. Ces portraits servaient à personnaliser ce monument, le transformant en une deuxième tombe éphémère des disparus.

    Et comme dans les cimetières, les connaissances du défunt peuvent se réunir pour s’engager dans une activité: nettoyage de la tombe,entretien des plantes etc. Place de la République, j’ai vu des inconnus s’engager volontiers dans des activités d’entretien. Photographier, filmer, se prendre en selfie discrètement, ranger les fleurs, allumer et rallumer des bougies, ce sont toutes des activités, individuelles ou collectives, par lesquelles les endeuillés peuvent canaliser leurs émotions.

    L’après-midi du 22 novembre, je suis retournée place de la République et cette fois-ci j’ai vu un groupe de bénévoles qui nettoyaient et entretenaient le monument, tout en faisant participer la foule en recrutant des bénévoles. Émue par cet élan de solidarité, j’ai aussi participé au nettoyage. En donnant un coup de main, en retirant les feuilles mortes parmi les bougies et les fleurs, j’ai eu le sentiment de nettoyer la tombe de mon père, sur laquelle je ne suis pas retournée depuis 2 ans.

    Tu excuseras ce long témoignage, mais je voulais souligner un point important que tu soulèves dans ton entretien: la monumentalisation est une action des vivants. Pour aller un peu plus loin, j’ajouterai que ces actions font partie de ce que Patrick Baudry appelle “le travail de deuil” par lequel le monument physique, et d’après mes observations, aussi numérique, crée un espace social où les vivants remanient leur propre place par rapport aux disparus, proches et éloignés. Par ces actes on devient les endeuillés individuellement et collectivement, ce qui peut aider à donner sens à notre présence face à l’angoisse de la mort.

  3. @Anaïs Raynaud: Merci pour ce partage. L’historienne Annette Becker, interrogée par Rémi Noyon, déploie plus avant la comparaison avec 14: http://rue89.nouvelobs.com/2015/11/27/peuple-est-passe-grosse-semaine-paix-a-guerre-262277

    @Fatima Aziz: Merci pour ce témoignage détaillé. Il faut citer en complément le billet de Louise Merzeau « Prendre une photo comme on dépose une offrande »: http://merzeau.net/prendre-une-photo-comme-on-depose-une-offrande/

  4. Absolument André! Le billet de Louise Merzeau résume parfaitement mon propre sentiment, j’ai pensé l’avoir cité dans mon commentaire, mais apparemment non, merci pour le rappel!

  5. Bonjour
    Lorsque vous dites ceci : »a tradition du gisant n’est elle aussi qu’une apparence. Un cadavre n’est pas beau à voir. Il faut tout un travail de camouflage pour arriver à présenter un corps d’une façon qui ne soit pas choquante. La présentation arrangée du défunt, sa statue en gisant ou sa photo mortuaire inventent une autre fiction du corps mort en empruntant l’attitude du sommeil. Personne n’a envie de penser à un disparu comme à un cadavre. La figure du sommeil éternel est une convention apaisante, proche de la vie, qui évacue la souffrance et la dégradation. »

    J’ai l’impression que vous êtes passé à côté de Le Goff :` »Le moyen-âge finissant bute sur le cadavre. »

    La mode du transi à l’aube de la Renaissance, avec ses représentations bien dégoûtantes de corps en putréfaction, quelquefois sous le gisant bien propret, lui, c’est pas rien .

  6. Merci du rappel! Le transi est effectivement l’exception qui confirme la règle. A noter toutefois qu’on passe assez vite d’une figuration repoussante du cadavre à des corps à nouveau idéalisés, comme les transis royaux de Saint-Denis – retour au gisant!

  7. C’est ce qui est intéressant, l’apparition du transi dans les représentations est un instantané de la société dangereuse et instable de l’époque.

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