Qu’est-ce qu’un livre?

En cette journée mondiale du livre (et du droit d’auteur), on répète pieusement la formule de Kant, selon laquelle un livre n’est pas qu’un produit manufacturé, mais le support qui permet de produire en public l’œuvre d’un auteur1. Pourtant, comme le soulignent Alain Pierrot et Jean Sarzana, cette lecture ne permet nullement de distinguer entre un volume imprimé et un support numérique.

J’ai récemment publié aux éditions Textuel un ouvrage qui présente la particularité de réunir des articles qui sont presque tous disponibles gratuitement en ligne2. Cette expérience permet de compléter utilement la définition kantienne. Une première différence entre l’auto-édition et la publication papier est l’apparition de nouveaux interlocuteurs, à commencer par un éditeur (auquel peut s’adjoindre un iconographe pour la gestion des images). Ainsi qu’en témoignent des discussions parfois vives sur la date de parution, le nombre d’illustrations ou encore le choix d’un titre ou d’une couverture, un livre doit plutôt être envisagé comme le résultat d’une négociation entre un auteur et un éditeur, à qui son engagement économique confère des droits et une marge d’intervention bien réelle.

Mais le travail d’édition ne s’arrête pas à la mise au point d’un texte. En amont de la publication, deux autres acteurs s’avèrent décisifs: l’attachée de presse et la responsable des relations avec les libraires, chargées de gérer les divers aspects de la sortie et de la promotion du livre: interviews, signatures en librairie ou interventions lors de salons, qui se concentrent les deux premiers mois après la parution.

C’est cette phase qui est la plus révélatrice sur ce qu’est réellement un livre. Elle dévoile un système organique qui relie producteurs culturels et médiateurs spécialisés, profondément interdépendants. Ce système où les premiers fournissent une matière gratuite en échange d’une valorisation assurée par les seconds est régi par les règles du traitement journalistique, soit la définition d’une événementialité et sa gestion dans un calendrier. La différence essentielle entre un blog – qui n’est pas moins une œuvre, mais auquel aucun journaliste n’aura jamais l’idée de consacrer un article – et un livre, c’est que celui-ci propose un achèvement identifié, validé par la structure éditoriale, susceptible de se hisser au rang d’événement légitime de l’actualité médiatique.

En d’autres termes, ce qui maintient le livre parmi les premiers produits des industries culturelles,  avec quoi aucune forme de micro-publication ne pourra jamais rivaliser, ce n’est ni sa matérialité ni son contenu, mais l’autorité qui lui est conférée par les acteurs culturels, le bénéfice d’un système opérationnel éprouvé de longue date, et le principe d’événementialisation qui en fait une ressource médiatique appréciée – et particulièrement rentable.

  1. «Un livre est un instrument qui sert à transmettre au public un discours, et non pas simplement des pensées, comme par exemple un tableau, qui est la représentation symbolique de quelque idée on de quelque événement. Le point le plus essentiel ici consiste en ce que ce n’est pas une chose qui est transmise par ce moyen, mais une œuvre, opera, c’est-à-dire un discours, et cela littéralement. Par cela même que c’est un instrument muet, je le distingue de ce qui transmet le discours au moyen du son, comme par exemple un porte-voix, on même la bouche d’un autre», Emmanuel Kant, De l’illégitimité de la contrefaçon des livres, 1785, note 3. []
  2. André Gunthert, L’Image partagée. La photographie numérique, Paris, Textuel, 2015. []

9 Commentaires

  1. Bonjour,
    je suis d’accord avec votre point de vue. Et c’est justement le consensus qui va évoluer fortement (qui évolue déjà mais il faut évidemment du temps). Le SNE par exemple se bat pour que le consensus reste fixé sur une forme : c’est leur exact combat à propos de la TVA par exemple (ce n’est pas un enjeu économique).
    Et : la forme blog n’est pas le seul avatar concerné, Wikipédia, les recettes de cuisine et les guides de voyage l’ont montré.
    Ce que j’en dis : http://rechampir.net/edition/livre-et-edition-electroniques-ce-que-jen-dis/
    Cordialement,
    @yv_pic

  2. Pour l’instant, un blog n’a pas le prestige d’un livre qui montre qu’un éditeur a pris un risque de le publier. Très souvent, d’ailleurs, ceux qui tiennent un blog font la promotion d’un de leur livre. Le blog d’accès gratuit reste, quand il est de qualité, un prodigieux moyen de communication. Il est courant d’en donner des références dans des ouvrages ou revues papier. Mais sa durée de vie est -elle assurée comme celle d’un ouvrage nécessairement déposé et référencé à la BNF ?

  3. En lisant la citation de Kant on comprends que ce qu’il entends par « livre » est plus general que la definition plus restreinte de Andre Gunthert, et ressemble davantage a ce que Derrida appelle « l’archi-ecriture », ou « ecriture en general ».

    Je me demande si la definition « sociale » que propose Gunthert ne pourrait pas s’etendre aux films (il faut des moyens pour faire un film a Hollywood) ou meme a la television (les teles appartiennent presque toutes a une poignee de milliardaires et tres grands groupes financiers, et le processus de publication est tres structure, y compris socialement, la aussi) et aux journaux (meme remarque que pour les teles).

    En quoi est-ce propre aux livres, alors?

    autre element a apporter au debat: L’extraordinaire facilite du mensonge video, maintenant accessible depuis n’importe quel laptop bon marche:

    http://www.graphics.stanford.edu/~niessner/thies2016face.html

    https://www.youtube.com/watch?v=ohmajJTcpNk&feature=youtu.be

    Le propre de l’ecrit, finalement, reste peut-etre ce que nous savons depuis toujours, que Kant rappelle, et que Derrida appelle « l’archi-ecriture », ou « ecriture en general »: En ecrivant, je revele, je met a jour de maniere explicite l’artificialite (souvent complexe) de la methode meme de ma communication. Finalement on en revient a la seule « transparence » possible: Celle de l’acte d’ecrire qui, par l’effort meme de son travail, permet a deux consciences de se rencontrer dans un effort commun, pas dans une paresseuse illusion commune.

  4. @Laurent Fournier: Un ouvrage intitulé Qu’est-ce qu’un livre? a été publié il y a quelques années sous la signature de Kant. J’ai tenu à mentionner ici la source originale de la citation, qui est comme son titre l’indique une réflexion à la fois pragmatique et juridique sur « L’illégitimité de la contrefaçon des livres ». Pour comprendre le rôle qu’on fait jouer à la note de Kant, seul passage dans toute son œuvre qui peut être assimilé à une définition du livre, on peut relire cette interview de Roger Chartier (qui se trompe accessoirement de référence), qui restitue son contexte intellectuel récent: le débat sur la matérialité du livre à l’ère de l’ordinateur, où ce qui importe est de le définir comme discours, œuvre intellectuelle, à l’abri d’une autorité incontestable:
    http://www.laviedesidees.fr/Le-livre-son-passe-son-avenir.html

    Cette vision très métaphysique du livre était déjà inappropriée à l’époque de Kant, comme on peut s’en rendre compte en lisant Figures publiques. L’invention de la célébrité (1750-1850) d’Antoine Lilti, qui restitue le paysage animé des débats et controverses constitutif de la création d’un espace public sous la monarchie absolue. L’édition est alors une arme aux mains de la bourgeoisie, un instrument de sa lutte afin de prendre pied dans la responsabilité et le pouvoir, par l’affirmation de la maîtrise des idées.

  5. Jean-Pierre Ducassé

    Texte assez stupéfiant, qui rejoint cette déclaration d’amour d’Aurélie Filipetti pour les éditeurs : « L’écrivain ne naît qu’au travers du regard de l’éditeur ».

    Vous reprenez les vieux clichés qui veulent donner une légitimimer à la position sur-dominante de l’éditeur.

    Remettons les pendules à l’heure : 5 à 7 % de droit d’auteur, sauf pour quelques exceptions brillantes, un contrat léonin qui lie l’auteur à l’éditeur, où l’éditeur a tous les droits et l’auteur aucun.

    Laissons l’expression assez cocasse « industrie du livre » aux éditeurs qui se vivent comme capitaine d’industrie, où l’auteur, du point de vue des rémunérations, est bel et bien l’OS.

    Espérons que vous serez bien récompensé, et que Gallimard publiera votre prochain ouvrage.

  6. Pour les malentendants, mon propos, le jour de la célébration du culte du livre, est de rappeler que ce mythe du monde culturel est une construction sociale, et que sa ferme inscription au firmament de notre vie intellectuelle doit plus à l’habitude et à l’organisation du système médiatico-culturel qu’à une vertu essentielle. Un constat qui continue apparemment de surprendre.

    De la part d’un militant du blogging et de la micro-publication scientifique, il s’agit également d’un aveu: celui de la difficulté, pour dire le moins, de l’accès à la légitimité des outils en ligne, et tout particulièrement des sources libres d’accès. Il faut le reconnaître: ce qui a contribué à renforcer le rôle culturel du livre, c’est bien l’effort promotionnel, logiquement issu de la contrainte commerciale. Son absence du côté des publications en ligne a pour corollaire l’absence d’une stratégie de valorisation (mais aussi des moyens nécessaires, puisque ceux-ci découlent des ventes). Du point de vue kantien, ce handicap ne devrait pas constituer un problème. Dans la réalité, c’est autre chose…

  7. @Andre Gunthert: Merci de ces references, que j’ignorais. Roger Chartier a une interpretation personelle de Kant: « propriete de l’auteur », ce n’est pas ce que dit Kant. On pourrait defendre que le livre en tant que « contenu » (pas contenant) est tout autant la propriete du lecteur. Ou bien de personne! « incroyable ce qu’une idee peut perdre de force, des lors que j’en fait « mon » idee », Novalis (je cite de memoire, approximatif). Il y eu une epoque ou l’auteur du livre etait inconnu, ou la difference entre copieur et auteur n’etait pas tranchee, et cela explique que personne ne soit tres sur des auteurs reels des centaines de livres attribues a Aristote, ou des elements dits « d’Euclide ». Et la notion « d’autorite incontestable » est elle aussi historiquement datee: Cela date de l’epoque, apres la chute de Tolede, ou l’eglise catholique a commence a traduire les livres arabes avant de les bruler, au lieu de simplement les bruler. Comme il fallait se proteger politquement, des centaines d’ouvrages ont ete attribues a « Aristote », « Euclide », etc. a cette epoque ou posseder un livre non autorise pouvait conduire au bucher. Notre epoque d’internet voit a nouveau une diminution de l’importance du role de l’autorite.

  8. Wikipedia est une publication très peu illustrée, par précaution juridique. La publication de Culture Visuelle poserait en revanche de gros problèmes de droit d’auteur… ;)

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