Le sein de Marianne, un symbole perdu de vue

Parmi les arguments les plus risibles de la triste affaire du burkini, il faut compter la tentative d’instrumentalisation des symboles de la République par le premier ministre. Dans un élan lyrique, Manuel Valls déclare le 29 août en meeting: «Marianne, le symbole de la République, elle a le sein nu, parce qu’elle nourrit le peuple! Elle n’est pas voilée, parce qu’elle est libre! C’est ça, la République!»

La sanction ne tarde pas, apportée comme il se doit par Twitter, où Mathilde Larrère, enseignante-chercheuse, réplique sèchement: «Marianne a le sein nu parce que c’est une allégorie, crétin!»

La tentative d’ériger Marianne en modèle vestimentaire est évidemment comique. La tolérance qui permet de représenter une allégorie dénudée n’a rien à voir avec les diktats de la mode, mais provient des traditions de l’ancien vocabulaire symbolique, qui donne une incarnation féminine à diverses notions comme la Vérité, la Paix ou la Justice. Puisant dans le stock des modèles antiques, ces vertus empruntent les traits de divinités, que la statuaire greco-latine représente souvent plus ou moins dénudées.

Nicolas Eude, Hercule peignant le portrait de Louis II de Bourbon, prince de Condé, au revers de la peau du lion de Némée, couronné par une victoire au sein nu (XVIIe s.).

Nicolas Eude, Hercule peignant le portrait de Louis II de Bourbon, prince de Condé, au revers de la peau du lion de Némée, couronné par une Victoire au sein nu (XVIIe s.).

Notons au passage que cette tradition n’a rien de spécialement émancipateur. Dans la dispute islamophobe, il arrive toujours un moment où l’interlocuteur raciste tente de mobiliser l’histoire de l’art en faveur de la nudité féminine. Cet argument est absurde, car ce qui justifie le double standard du nu occidental, et permet de distinguer entre la représentation idéalisée des beaux-arts et les visées libidinales de la figuration pornographique, c’est précisément que l’art est distinct de la vie.

Le vocabulaire symbolique ne peut lui non plus servir de guide vestimentaire, ou sinon il faudrait que toutes les Françaises se promènent en bonnet phrygien et drapées à l’antique. C’est pourtant bien ce que suggère Manuel Valls, qui rapproche abusivement le port du voile, coutume du monde islamique, avec une représentation idéalisée sans la moindre valeur prescriptive dans le monde réel.

Outre l’erreur de raisonnement, ce syllogisme populiste s’appuie sur une lecture erronée de la tradition graphique. Comme l’indique Mathilde Larrère, reprenant la célèbre analyse de l’historien Maurice Agulhon, la figure républicaine de Marianne, qui ne prend son autonomie qu’au milieu du XIXe siècle, reproduit les attributs de l’allégorie de la Liberté, qui a deux variantes: une représentation armée au sein nu, comme la Liberté guidant le peuple de Delacroix (1831), ou une représentation en figure de pouvoir, comme la Liberté de Bartholdi à New York (1886), entièrement couverte.

Le premier ministre se trompe. Qu’elle soit figurée en buste ou en timbres, sur des pièces de monnaie ou des tampons administratifs, Marianne est plus souvent couverte que dévêtue. S’il n’est pas surprenant de voir le caporalisme républicain de Valls renouer avec le kitsch de la Troisième République, on peut néanmoins constater que ce vocabulaire échappe à sa compréhension. Incapable de saisir la dimension allégorique, le premier ministre lit la figure de Marianne comme une photographie, et confond la représentation symbolique avec une couverture de Marie-Claire, à la manière de Facebook censurant une œuvre d’art.

Le vocabulaire symbolique, avec ses registres d’attributs clairement identifiables, a notamment été mis au point pour permettre la plus large diffusion, sur des supports diversifiés et pas toujours propices à une reproduction détaillée. L’encombrant bric-à-brac de l’iconologie, où l’Etat cherchait encore au XIXe siècle les ressources d’une langue universelle parlant au plus grand nombre, est désormais parfaitement opaque, et a cédé la place à une lecture naturaliste d’une imagerie supposée descriptive. La photographie l’a emporté sur la statue – une leçon qui devrait faire réfléchir à deux fois avant de recourir aux symboles du passé.

2 Commentaires

  1. Au moins, la Poste, allant au plus simple, a-t-elle quasiment supprimé le timbre ordinaire, remplacé par des autocollants avec un prix, délivrés par une machine après que l’on a soi-même joué le rôle du guichetier pour… s’affranchir de tout intermédiaire.

    La « vignette » ainsi récupérée (et qu’on n’a même plus le plaisir de sucer de la langue avant de la coller sur l’enveloppe) n’est plus figurative mais purement informative et abstraite. La Poste ne risque plus ainsi (sauf, peut-être, pour quelques timbres dits « de collection » reproduisant des tableaux pourtant pudiquement choisis) de susciter la moindre polémique.

    Une casquette de facteur devrait être offerte gratuitement à l’entrée de ces officines où l’on peut d’ailleurs maintenant, paraît-il, apprendre à (bien se) conduire.

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