La Marche du progrès, récit d’une histoire menacée

Je note au passage le cas d’allusion visuelle produit par le choix de Une de Libération aujourd’hui1, variante de la célèbre Marche du progrès de Rudolph Zallinger (1965). Genre abondamment pratiqué dans les arts visuels, qui valorisent l’érudition patrimoniale, la citation iconographique reste l’exception au sein des images sociales, dont la sémiologie habituelle est celle de l’emprunt des codes visuels de la vie quotidienne.

Pour que l’allusion puisse être identifiée par le public auquel elle est destinée, il faut évidemment que son référent soit largement connu. Le recours à la citation visuelle fournit par conséquent l’attestation d’un capital symbolique élevé. La manière dont le thème est traité par Libération  montre par ailleurs que la variante exploite l’imagerie diffuse issue du dessin de Zallinger, qui comporte déjà de nombreux exemples d’inversion paradoxale du schéma finaliste initial.

La complexité du mécanisme producteur de l’imagerie narrative est bien illustrée par cette remobilisation, qui relève de la recontextualisation satirique. Le contexte visé est celui de la “guerre à la science” attribuée au camp Trump, qui prend place au sein du récit d’une révision de la Vérité à l’échelle de la civilisation occidentale (fake news, post-truth, etc.), signature manifeste d’un populisme désigné comme obscurantiste et réactionnaire, avec le créationnisme pour emblème.

Le retour en arrière signifié par la variante graphique constitue une parfaite adaptation de ce récit, dans la mesure où la compréhension du dessin de Zallinger est celle d’une «représentation archétypale de l’évolution» (Gould). On peut interpréter le recours à l’allusion graphique comme la mobilisation implicite de la dimension historique du mythe scientifique, incarné par l’imagerie de la Marche, et désormais menacé par le populisme américain.

  1. Montage non signé réalisé à partir d’un dessin de Karen Humpage (Getty) et de photos (Reuters). []

8 Commentaires

  1. Ici, on a, en plus petit, le mouvement « En Marche »… mais on ne saurait l’assimiler à l’évolution à l’envers dirigée par Trump : juste un sparadrap populiste, ratissant large, avec un leader se prenant pour le nouveau JFK dont aurait besoin notre vieux pays fatigué, comme dirait le général De Gaulle.

    Il nous manque un Darwin politique !

  2. Toute image est une création visant à porter le message de son créateur. Toute réception de l’image est une interprétation personnelle du récepteur. Toute appropriation sociale est une interprétation culturelle de l’image et dont le message, souvent éloigné, voire fort éloigné, de celui du créateur est aussi plastique (dans le temps et lieu) que la culture elle-même. Au surplus toute image est susceptible de subir une instrumentalisation contextuelle qui, de facto, réinterprète, dévoie, l’image. Toute image intégrant une icône porte en elle naturellement ces représentations multiples. Mais elle est cependant autonome de cette image puisque toute représentation, imagée ou non, porte en elle des représentations antérieures. Notons que le message de cette nouvelle image est lui-même sujet à la dégradation par les visions individuelles et sociales.

  3. Il n’est pas intéressant de raisonner sur les images avec des catégories trop larges (« toute image… »). La catégorie des images sociales, images utilisées comme support de récit, présente des caractères distincts des œuvres d’art, notamment le fait de viser un public large et supposé non formé à la sémiologie visuelle. Dans ce cadre, si toute image était interprétée de manière très éloignée de la façon dont son producteur le souhaitait, cela fait longtemps que la publicité ou l’illustration de presse auraient disparu de nos médias. L’existence même d’une vaste empreinte visuelle est la preuve de la lisibilité globale des images sociales, produites par des professionnels experts qui tiennent comptent des contraintes et des modalités d’exposition spécifiques de ces formes.

  4. Je n’ai pas voulu écrire que le message perçu n’était pas sans proximité avec le message exprimé. Aussi bien producteur d’image (ou représentation iconographique ou autre) que récepteur d’image font plus ou moins parties de mêmes cultures et donc partagent des représentations communes indispensables à la lecture de l’image. Mais j’ai voulu insister sur le fait que toute lecture est en elle-même une interprétation personnelle, une réappropriation exclusive. Je crois qu’il faut parfois analyser de manière globale, quand il s’agit d’un mécanisme universel, comme c’est le cas de à propos de quoi je voulais, ici, attirer l’attention.

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  6. Au commencement, les choses avaient dû être enthousiasmantes. Nos parents s’en souvenaient : le pays attendait les lendemains, les jupes raccourcissaient, les chirurgiens remportaient des succès, le Concorde rejoignait l’Amérique en deux heures et les missiles russes, finalement, ne partaient pas – la belle vie, quoi ! Les nourrissons de 1945 avaient tiré à la loterie de l’Histoire le gros lot des années prospères. Ils n’avaient pas écouté Jean Cocteau lançant cette grenade à fragmentation dans son adresse à la jeunesse de l’an 2000 : « Il est possible que le Progrès soit le développement d’une erreur. »

    Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs (2016) p.61

  7. La une de libération fait penser aussi à ce qui se passe du côté d’Istanbul -pour ne rien dire de Moscou – et même si on ne parle pas vraiment de tout ça ici – là : http://www.kedistan.net/2017/02/11/universite-savoir-desormais-terroristes/

  8. On ne peut que condamner la montée de l’autoritarisme en Turquie, comme l’obscurantisme affiché de l’équipe Trump. Je suis pourtant frappé de voir que la destruction plus insidieuse, mais non moins systématique, de l’université par les gouvernements français, de droite (la loi LRU) comme de gauche (les regroupements en COMUE), ne fait pas récit. Il y a lieu de s’interroger sur le souci brusquement manifesté pour la science, lorsque celui-ci ne fait qu’alimenter la dénonciation de certains pouvoirs opportunément choisis.

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