Refuser la causalité pour effacer la responsabilité?

Culture de l’excuse? Libération, qui a repêché mon tweet de dimanche dernier, a interrogé plusieurs spécialistes, dont Bernard Lahire, Farhad Khosrokhavar ou Nilüfer Göle, pour réagir à la capitulation répétée du premier ministre Manuel Valls, qui indiquait le 9 janvier: « Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. »

Pour Lahire, le déni vallsien, en refusant un discours de raison, « rompt avec l’esprit des Lumières ». Jugeant ce propos « indigne », Farhad Khosrokhavar accuse le premier ministre de « prendre des positions électoralement rentables comme il le fait avec la déchéance de la nationalité. Il tente de flatter une opinion publique blessée ». « Ce qui s’est passé ressemble à une opération de non-penser de grande envergure, renchérit Alain Badiou. De toute évidence, les pouvoirs ont intérêt à bloquer la chose dans son caractère incompréhensible ».

De la part d’un chef de gouvernement, un tel refus de la rationalité est vertigineux. Outre qu’elle reproduit une posture de la droite la plus dure (rappelant la célèbre formule de Nicolas Sarkozy: « Quand on commence à expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable »), et accentue la glissade déjà largement entamée par l’exécutif, une telle conduite trahit un réflexe de panique. Car comme le rappelle Nilüfer Göle, « les ‘jihadistes’, font partie des sociétés européennes ».

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J’ai pu le vérifier moi-même sur ce blog: la violence des attentats de novembre a conduit plusieurs amis à rejeter un discours de raison. Dans un billet réagissant à l’événement, on me reprochait de ne pas insulter les auteurs du massacre, et de suggérer une responsabilité collective plutôt que de condamner les kamikazes. Pourtant, comme l’illustre n’importe quel procès, qui a pour fonction d’examiner l’ensemble des déterminations d’un crime, l’un n’exclut pas l’autre. Il y a bien une échelle des causes, et nous savons depuis longtemps que s’en tenir aux plus immédiates ne suffit pas à comprendre une catastrophe. La profonde réflexion de Hannah Arendt sur le nazisme peut servir ici de guide pour surmonter le stade de la vengeance1.

Le terrorisme jihadiste place nos sociétés devant des interrogations radicalement nouvelles. Les premières réactions aux attentats de novembre ont bien été celles de la plus totale incompréhension. Nous avons donc plus que jamais besoin des chercheurs et des spécialistes pour affronter ces nouveaux défis. Un travail considérable est mené en ce moment même, manifesté déjà par des colloques ou des publications, pour élaborer les stratégies dépassant le réflexe sécuritaire, qui ne pourra à lui seul constituer une réponse de long terme.

Il est donc parfaitement saugrenu, face à une situation aussi grave, de bouder les lumières de la science. Mais l’électoralisme ou la triangulation n’expliquent pas tout. Faut-il le rappeler, l’argument de la « culture de l’excuse » a été mis au point par des courants révisionnistes pour réfuter la critique du colonialisme et délivrer l’Occident de ce pesant fardeau. Derrière le refus des causalités se cache bel et bien un déni de responsabilité.

Réduire la recherche d’explications à la culture de l’excuse vise-t-elle à glisser sous le tapis les insuffisances de l’exécutif? Après le crime de masse du 13 novembre, démonstration sanglante de la vanité des mesures prises depuis Charlie, il ne restait au gouvernement que l’escalade sécuritaire et la gesticulation constitutionnelle pour faire oublier qu’il n’a pas su protéger les Français. Le négationnisme de la raison a donc bien une cause. Ce qui ne constitue en aucun cas une excuse.

  1.  Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, trad. de l’anglais par A. Guérin, Paris, Gallimard, 1966. []

6 Commentaires

  1. Il faut comprendre ce qui s’est passe. Ne pas comprendre c’est se condamner a subir encore la meme chose. Tant pis si notre PM ne suit pas. On n’a pas le luxe d’attendre qu’il veuille bien essayer de comprendre.

  2. Juste une remarque pour lancer le débat : l’auteur écrit « Derrière le refus des causalités se cache bel et bien un déni de responsabilité ».

    N’est-ce pas plutôt une assimilation pathologique de toute responsabilité à une forme de culpabilité (dans le refus obstiné de laquelle je vois une perversion égocentrique des mécanismes de lâcher-prise) qui est à l’œuvre ?

    Il me semble que c’est bien d’un déni de toute faute (donc de toute culpabilité) qu’il est question, l’assimilation abusive de la culpabilité à la responsabilité venant par ailleurs à l’appui des arguties extrème-droitières quant à la « culture de l’excuse », véritable entreprise de démolition des fondements du droit pénal de la République

    En effet, en assimilant d’un coté compréhension et excuse et de l’autre responsabilité et culpabilité, il est facile d’arriver à en déduire que comprendre un coupable c’est l’excuser et que, par conséquent, l’individualisation des peines – formalisée par le Code Napoléon en opposition aux pratiques discrétionnaires d’Ancien Régime – n’est qu’une poudre aux yeux soixantehuitarde et droitdelhommiste.

  3. Je suis d’accord avec Guillaume: Il faut clarifier un peu les notions de responsabilite et de culpabilite. Vaste programme…

    Mais juste la, il me semble que Valls, en habile politicien (de la plus mauvaise tradition), fait semblant d’etre bete.

    1) Notre PM sait tres bien que parfois, souvent meme, comprendre la cause d’un crime ne mene pas a l’excuser mais bien a l’aggraver. Pensons a De Gaulle refusant de gracier Brasillach: « le talent est un titre de responsabilité ». Au yeux de De Gaulle, son talent ne fut pas une excuse mais une circonstance aggravante.

    2) Notre PM sait tres bien qu’a force de chercher a comprendre, de gratter sous la surface, on finit bel et bien par voir des choses, comme par exemple, les « jihadistes » ne trouvent pas des kalach en faisant les poubelles, et ne decident pas d’un coup de tirer dans la foule parcequ’il ont lu des textes sur internet, et toute reflexion un peu serieuse sur la logistique de ces actes mene inevitablement sur la piste d’organisations puissantes, et forcement, meme si le mot gene, « professionelles ».

    3) Notre PM sait tres bien que la politique orientale de l’Europe, particulierement en ce moment, serait impossible sans les travaux d’un certain orientalisme « radical » comme celui de Bernard Lewis, qui a passe sa vie a analyser les dessous des sectes les plus marginales et les plus fanatiques de l’Orient et de l’Islam, et que sans cette « comprehension », a laquelle il faut reconnaitre une certaine finesse, meme si malsaine dans son obsession pour la deviance et les extremes, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanite que fait l’Europe en Asie Occidentale n’auraient pas ete possibles. Denoncer les efforts de « comprehension » lorsqu’on fait partie d’un appareil d’etat en Europe est donc extremement hypocrite, voire ouvertement malveillant.

  4. Petit conseil de lecture pour Manuel Valls:

    Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal (Hannah Arendt, 1963)

    En l’occurrence, Arendt sur le terrorisme me semble plus perspicace que Badiou, meme 50 ans plus tard. Et normalement, elle ne devrait pas se trouver sur les listes noires du « conspirationnisme », n’est-ce pas? A moins qu’elle ne finisse par y tomber suite a la derive actuelle.

  5. Arendt, ça vole un peu trop haut pour Valls, dont la pensée rudimentaire est plus proche de celle de Philippe Val (lire la conclusion de Lahire à propos de son bouquin, « d’une rare indigence intellectuelle », mais typique d’une époque profondément régressive…).

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