Ne pas voir le jihadisme

Ce matin, c’est arrivé. Dans mon approche des médias sociaux, où je prends en considération les objets poussés vers moi par le flux, dans un mélange de méthode historique et d’observation participante, voici que m’arrive ma première vidéo de propagande jihadiste. Je n’y avais pas été exposé directement jusqu’ici. Seulement des extraits floutés, masqués, par l’intermédiaire d’articles, de médiateurs entre moi et l’image de la violence.

Compte tenu de mon domaine de spécialité, on peut considérer comme un défaut professionnel le fait de ne pas avoir cherché activement à consulter ces sources. Pourtant, un autre réflexe me guide: je ne suis pas spécialiste du Moyen-Orient, ni des mouvements terroristes. Puisque les images n’ont de sens qu’au sein de réseaux contextuels complexes, formés par les références culturelles et par des narrations sous-jacentes, rien ne sert de jouer au sémiologue amateur. Pour y comprendre quelque chose, et pour trouver une position de surplomb, je dois attendre que ces images s’adressent à moi.

C’est désormais le cas. Le mouvement de radicalisation qui effraie tant nos sociétés, parce qu’il naît en leur sein même, est alimenté par des messages spécifiquement produits à l’intention des occidentaux. Ceux qui ont étudié cette propagande lui trouvent une efficacité redoutable, précisément parce qu’elle utilise les codes connus du cinéma hollywoodien et de la culture la plus familière. J’ai été questionné la semaine dernière par un journaliste à propos d’une image publiée dans le dernier numéro du magazine de propagande du mouvement Etat islamique, Dabiq, et j’ai pu constater par moi-même que cette page composée comme une affiche de cinéma de guerre se présentait de façon très lisible à un regard occidental, excluant même de manière emblématique toute allusion religieuse.

Je me suis posé la question de reproduire et discuter ici cette image. Un questionnement déjà en lui-même surprenant sur un blog consacré aux formes visuelles. On conspue volontiers le voyeurisme de la société du spectacle. Ma résistance, comme celle des médias, face à cette iconographie montre pourtant bien autre chose. Une répugnance instinctive, d’abord. Et puis une prudence plus raisonnée. Même si le message propagandiste s’adresse en principe à une réception déjà convaincue, et peut être facilement retourné par un point de vue adverse, notre rapport à cette imagerie n’est précisément pas encore installé. Ces images n’habitent encore que les marges de notre conscience car, comme le premier ministre qui ne veut pas d’explications, nous ne voulons pas encore voir ce combat avec les yeux de l’ennemi.

Nécessairement transitoire, ce repli est pourtant l’état qui caractérise la période que nous vivons. La commission de classification refuse pour l’instant d’accorder son visa d’exploitation au documentaire Salafistes, de Lemine Ould M. Salem et François Margolin, qui doit sortir demain, et qui donne la parole à des acteurs de la mouvance terroriste.

Quant à moi, après avoir cliqué sur le lien, j’ai finalement renoncé à visionner ce matin une vidéo de propagande de Daesh, rediffusée sur Facebook par Yves Michaud, avec le message: «Tant pis pour votre tranquillité matinale!». Le philosophe commente ensuite de manière plus élaborée: «Nous nous obnubilons sur djihad, banlieues, paumés et autres, alors que nous sommes à l’étape du terrorisme esthétique conçu par des professionnels et des artistes».

michaud_FBvideojihad

Yves Michaud est plus professionnel que moi. J’ai capitulé devant la perspective de me retourner l’estomac à la vue d’une décapitation, spectacle parmi les plus insoutenables. Une attitude qui semble accessoirement contredire mes convictions théoriques sur la prétendue indicialité des images ou leur soi-disant “pouvoir”. Mais non: ce n’est pas à la technologie de l’enregistrement, mais à notre faculté de projection que je dois mon émotion.

Mon refus ne doit rien à la morale. C’est d’abord un geste égoïste de préservation. Ce que je veux empêcher, c’est de laisser entrer ces images, comme des corps étrangers, dans mon imaginaire. Ce à quoi je résiste, c’est à une acculturation. Car je sais que l’imagerie porteuse du message de haine, une fois qu’elle aura passé ma rétine, s’installera dans mon stock visuel, entrera en composition avec d’autres images, participera de ma culture. Je sais que le jour est proche où, comme Yves Michaud, je n’aurai plus le choix. Mais aujourd’hui encore, j’ai résisté à cet envahissement, j’ai renoncé à voir.

Que faut-il, que me manque-t-il aujourd’hui pour regarder ces images? Un discours d’accompagnement. Une voix off. Un récit qui les transforme en objets inertes et m’immunise contre leur violence. Un récit qu’il va falloir participer à écrire – sans enthousiasme, par pure nécessité prophylactique.

26 Commentaires

  1. Je ne suis pas toujours d’accord avec ce que vous écrivez mais je dois avouer qu’ici je souscris entièrement à votre réflexion.
    Les gens qui parlent des images sont en l’espèce placés entre deux feux : soit ils ne parlent pas de celles produites par Daesh et consorts et alors d’aucuns diront qu’ils se voilent la face ; soit ils en parlent et par là même leur donnent un surcroît de visibilité, et surtout de légitimité. Car en parler revient à les faire entrer dans le flux des images communes.
    Coincés entre deux feux.

  2. Tout a fait d’accord: Il n’est surement pas necessaire de s’obliger a regarder ces documents de propagande pour comprendre le terrorisme, pas plus que regarder des films porno pour comprendre la prostitution. Je n’ai encore regarde aucune des nombreuses videos d’otages decapites, brules vifs, etc, qui ont ete diffuses et « authentifies » (on se demande bien comment), depuis quelques annees par toujours la meme officine de la CIA dont la seule personne connue porte le nom de Rita Katz, et dont beaucoup d’entre elles, comme le soupconne Yves Michaud, ne semblent pas avoir ete faites ni en Syrie ni en Irak. (Sans compter celles qui ont ete postees sur youtube avant l’evenement quelles etaient cense montrer!) Mais c’est comme les dizaines de milliers de 4×4 Toyota, les dizaines de milliers de missiles antichar Raytheon, les dix mille camions citernes US d’occasion, etc. rien de tout cela n’a ete fait en Syrie ou en Irak, ni surtout paye par… « les djihadistes ».

  3. ce que vous dites sur la violence et l’image me rappelle http://www.monde-diplomatique.fr/2015/08/GONZALEZ_RODRIGUEZ/53512 (pour les abonnés)

  4. Est-ce qu’on peut considérer le fait d’être atteint/touché/éclaboussé/contaminé (etc etc) comme une sorte de preuve de l’extension de ce type de propagande ? la diffusion, certes, mais la propagation ? (c’est un peu toujours pareil -comme la publicité – sommes-nous caisses de résonance ? ou acteurs participants ? Divulguons-nous des informations ou ne faisons-nous que les colporter ?) (En tous les cas, d’accord avec l’article ou pas, je ne vois pas la nécessité que nous aurions à regarder ce genre de films idiots, gore et bientôt blockbuster…) (j’amalgame parce que j’ai comme le sentiment, diffus, difficile à exprimer -mais cet article en porte quand même aussi témoignage – que les machines marketing du genre -ces temps-ci Star wars – s’organisent dans la même voie, dans le même effort vers une propagande moderne et efficace…)

  5. J’ai parcouru cette vidéo par grands sauts hier soir .. Le temps de voir effectivement la qualité du montage.

    Cette « mise en récit » (? faute de mieux pour le dire .. ) n’a rien à voir avec ces photos ou bouts de vidéo +/- éparses que chacun a déjà pu voir ou visionner depuis quelques temps déjà (comme celle twittées par MLP récemment, par ex.). Une idée me vient à la lecture de ton texte, quant à la production de ces images de propagande (mais est-ce comme ça qu’il faut vraiment les qualifier ?). On rapproche souvent l’EI du régime nazi .. Mais les films réalisés par les nazis étaient destinés à tromper quant aux buts réels recherchés et aux actions menées.. pas en témoigner directement [ou plutôt à en faire l’apologie ]. Donc, pas d’images des chambres à gaz ni des fours crématoires en fonctionnement (*) . Avec l’Ei, c’est quand même bien l’inverse qui est affirmé, revendiqué et filmé : Appel au meurtre général .. //

    * : sauf les seuls « quatres bouts de pellicule arrachés de l’enfer », bien sûr ..http://www.franceinter.fr/blog-autopsie-dune-photo-quatre

  6. @ Dominique Gauthey: Si ce qui est montre dans les films nazi et dans les films de l’ISIL est si different, c’est peut-etre parceque, entre l’ISIL et le nazisme, il y a eu le nazisme justement! Et aussi parceque, les nazis esperaient peut-etre, pour certains, que leur regime durerait au moins quelques temps (sinon mille ans), et donc essayaient d’imiter les formes de ce qui est en general convenu d’appeler la civilisation, alors que l’ISIL/ISIS/IS n’a jamais ete concu autrement que comme une milice relativement bon marche et sacrifiable a tout moment, comme il est en train de se passer en ce moment meme. Enfin il est evident que cette video n’a pas ete faite par des gents plus occupes a deguerpir de leurs bunkers eventres et a trouver une porte de sortie depuis que leurs salaires ont ete reduits de moitie, qu’a faire des films, mais par des professionnels disposant de moyens et d’un niveau de securite convenables, donc probablement pas en Syrie ni en Irak, et probablement pas non plus dans un des pays voisins, qui eux aussi ont d’autres chats a fouetter en ce moment que de travailler l’opinion publique Europeenne.

  7. une petite chose me frappe, moi qui ne suis pas un professionnel de votre domaine : je cite un des commentaires : « Il n’est surement pas necessaire de s’obliger a regarder ces documents de propagande »

    La première chose a reconnaître à propos des images de décapitation est que leur violence totale dépasse la notion de propagande, d’analyse technique sur le montage. Le vocabulaire technique n’y changera rien. ‘Tant pis pour le ‘tidéj » est donc bien la première analyse valable, et il n’y a pas de honte.

  8. @Jeff: Je ne comprends pas bien le lien que vous faites entre propagande et « analyse technique ». Mon propos ci-dessus ne renvoie pas seulement à une expertise des vidéos, mais de façon plus générale à un récit à propos des agresseurs. Celui-ci est bien en formation, mais c’est parce que ses traits ne sont pas encore suffisamment nets que les représentations qui émanent de cette mouvance nous font encore peur.

    Bien sûr, la comparaison avec le nazisme s’impose d’elle-même, à la fois pour le caractère monstrueux des actes et pour son zèle propagandiste. Pas d’accord avec Dominique: réduire le nazisme à l’extermination (et à sa dissimulation), c’est manquer le caractère là aussi global du programme raciste, dont la présentation est largement engagée par Mein Kampf. La propagande du régime est donc bien comparable – à condition d’ajouter que ce discours spécifique qui a vocation à séduire et à endoctriner est en partie imaginaire.

    Donc, pour associer les deux parties de ma réponse, quand je dis qu’il nous manque encore un récit sur Daesh, je pense plutôt à un film comme Le Dictateur de Chaplin qu’au seul travail d’expertise. Il faudra de nombreux films, émissions, documentaires sur cette mouvance pour que nous puissions regarder cette réalité en face.

    On n’est pas obligé de regarder? Bien sûr que si. C’est même la seule raison pour laquelle on regarde(ra). On peut reformuler la question: peut-on échapper au terrorisme? La réponse est bien sûr que, si on peut y échapper à titre individuel, personne ne peut échapper à la confrontation de notre société avec cette nouvelle réalité.

  9. Et pourtant… si les victimes du terrorisme sont (encore) une minorite de la population sur la planete, il est indeniable que « 100% des victimes auront cru pouvoir y echapper a titre individuel ». C’est bien l’essence meme du terrorisme par opposition a la guerre, a laquelle il est parfois (meme si rarement) possible d’echapper « a titre individuel ».

  10. Confirmation: le documentaire « Salafistes » a finalement été interdit aux mineurs, malgré le soutien de personnalités comme Jean-Claude Lanzmann.

    Je n’ai pas encore vu le film, mais on peut lire par exemple le compte rendu (version non expurgée) qu’en propose Ariane Nicolas sur Konbini:
    http://www.konbini.com/fr/entertainment-2/salafistes-docu-ultraviolent-djihad/

    Sa conclusion: « Personne n’est obligé de regarder ce documentaire. Sa frontalité nous transforme d’une certaine façon en voyeurs, pour mieux nous dégoûter de ce dont nous sommes témoins. (…) Salafistes n’est pas un document de propagande djihadiste et les personnes qui seraient tentées d’adhérer à ce qui y est dit, je le crains, sont déjà perdues pour la République. L’ambition de ce documentaire n’est pas de faire revenir dans le droit chemin d’éventuelles brebis égarées sur le chemin poussiéreux du djihad. Il est de lutter contre le déni dont nous avons longtemps fait preuve, et contre la peur que ces terroristes font régner au sein de notre société. »

  11. A propos « d’image » tout court, que pensez-vous s’il vous plaît d’Edward Snowden en général et plus particulièrement de son dernier message sur twitter qui dénonce un faux à propos de cette vidéo que je ne peux pas regarder non plus. Merci
    https://twitter.com/Snowden/status/691396009587556353?lang=fr

  12. Snowden dit que le message soit-disant « encrypte » n’est pas un message encrypte, et que l’apparence d’encryption est tres maladroite. Il ajoute que cette mise en scene de l’encryption par l’ISIS vient tres a propos pour appuyer la volonte d’interdire l’encryption dans les pays occidentaux. Ce qui ne veut pas dire du tout que la video est « fausse ».

  13. Merci pour ce superbe texte, qui soulève des questions éthiques, politiques et méthodologiques vertigineuses.
    Il m’a rappelé un moment d’échange avec mes étudiants, quelques jours après les attentats de novembre. Ils m’avaient alors expliqué qu’ils n’avaient pas envie d’en parler, malgré ou à cause du traumatisme, parce qu’ils étouffaient littéralement sous le flot de messages et d’images ressassés par les réseaux sociaux et les médias. Ils voulaient souffler, penser à autre chose, oublier. L’un d’eux avait alors raconté qu’une image de décapitation lui était ainsi « tombée dessus ». Il répétait, comme hébété, « je ne voulais pas la voir, je ne voulais pas la voir, je ne l’ai pas cherchée, mais je l’ai vue ».
    De mon côté, j’avais alors pleinement compris que nous n’avions pas les mêmes « protections » contre ces images. Moi, je savais éventuellement où les trouver, j’en avais lu des descriptions ou des analyses, j’en avais vu des versions floutées, mais j’avais toujours pu m’arrêter avant le moment où elles m’auraient « sauté dessus ».
    L’imaginaire de mes étudiants, lui, avait déjà été investi par ces images, sans qu’aucune œuvre n’ait été là pour les aider à les regarder…

  14. #précision @André

    Je ne réduisais le nazisme à l’extermination des juifs, je remarquais juste que le cinéma n’a pas été utilisé pour documenter directement celle-ci ou la mettre en spectacle. A la différence, par exemple, des conquêtes militaires.

    En revanche, j’avais effectivement à l’esprit un film inachevé [dont je n’ai présentement en tête ni le titre ni le site ou retrouver l’info …] qui avait pour but d’archiver le mode de vie du peuple juif et qui mettait en scène la vie ordinaire dans le ghetto de Varsovie qui n’avaient évidemment, l’une comme l’autre, rien d’ordinaire. Ce film, pour ce que j’en sais, n’a donc pas été terminé (ou en tout cas monté) mais il devait être montré publiquement bien plus tard… seulement une fois le projet génocidaire achevé. Ce pour documenter l’existence du peuple juif (même avec des images de fait factices) mais aussi justifier son extermination.

    La perversion particulière de ce film était toutefois de faire jouer aux victimes elles-mêmes et sur les lieux-mêmes de leur oppression le rôle de personnes menant une vie sereine et normale.

    Voilà. Je remarquais donc juste que, à ma connaissance, le projet meurtrier et les actes de mises à mort n’étaient pas intégrés à la propagande nazie, particulièrement au cinéma.

    Et que les vidéos de l’EI vues (ou pas vues, d’ailleurs.. ) sous cet angle sont donc assez différentes et s’en démarquent même.

    Pour ce que j’en sais, en tout cas…

    Bon, après ça, je vais quand-même essayé de ne pas me taper dans la même semaine la lecture de Mein Kampf ; une séance de ciné devant Salafistes et la vidéo de Daesh en épilogue …

    :(

    ;)

  15. @Louise Merzeau: Merci beaucoup! Et merci d’indiquer d’autres réactions de refus. Il faudrait mieux documenter ces formes de traumatisme, que la doxa du voyeurisme nous empêche de voir…

    @dominique gauthey: Merci pour la précision! Je suis d’accord que la vision propagandiste nazie reste globalement plus “civilisée” que celle de Daesh, dont la violence brute est effectivement une nouveauté. Mis à part la comparaison avec les productions hollywoodiennes, qui s’aligne sur les formes les plus éculées de la critique de la culture de masse, il faut avouer que cette signature est encore peu discutée. Ma réaction, qui semble bien ne pas être tout à fait isolée, montre qu’il y a ici un nouveau problème, plus épineux que la seule dimension esthétique évoquée par Michaud.

  16. C’est vrai que ces questions sur les images dont il faudrait « se proteger » sont vertigineuses. Nous n’avons commence que tout recemment a faire des images dont il faudrait « se proteger », des images « dangereuses ». Jusqu’a tout recemment, disons peut-etre jusqu’a 50 ans auparavant, ou au pire jusqu’a ce que la photographie commence a se repandre, l’humanite n’a jamais produit que des images, peut-etre pas toujours « supportables » (certaines sont terribles) ni meme « de bon gout » mais qui produisaient elles-memes les cles de leur lecture, donc en un sens « auto-educatives ». En gros, on ne saisissait de l’image que ce qu’on etait soi-meme capable de saisir. C’etait comme une auto-protection. Il est tres curieux en fait que ce soit l’ISIL, qui detruit de maniere deliberee et spectaculaire les images precieuses des civilisations antiques de l’Asie Occidentale (et un monument est aussi, en un sens large, une image), que cette nebuleuse terroriste produit aussi justement ces images, soigneusement mises en scene et soigneusement elaborees, du mal. L’excuse de l’iconoclasme de marche pas: Si on est reellement iconoclaste, on s’abstient de produire soi-meme des images.

    Mais il faudrait d’ailleurs se demander si ces videos sont encore des images. Au fond les gens (dont moi) qui ne sont guere presses de les regarder, qui se satisfont de la vignette un peu floue dans les articles de journaux et ne vont pas telecharger la video en entier, ressentent qu’elles ont un statut tout different.

    La question de la « protection » est complexe. Pour se proteger d’une image terrible d’une scene reelle, la seule maniere est d’essayer de connaitre et de comprendre les personnes que l’on y voit. (L’initiative du « Monde » d’evoquer individuellement les victimes des attentats va dans ce sens). On peut essayer de connaitre, si on ne peut pas les gens individuellement parcequ’ils sont trop loins, au moins la region du monde ou ils vivent, ce qui s’y passe, et comprendre notre relation avec eux.

    Lorsqu’il s’agit d’une image artistique, on peut soit s’y plonger, souvenir de la veneration dont ces images etaient faites, soit la decortiquer, mais de toute maniere c’est immensement riche, d’une generosite reellement inepuisable.

    Lorsqu’il s’agit d’images comme celles-la, c’est autre chose. Aucun sentiment de sympathie n’est plus possible. Si on veut les regarder, il faut avoir un but technique precis, comme Snowden: Il a examine ces images et les a fait parler. Mais elles sont faites malgre tout d’une substance humaine, c’est difficile a reconnaitre mais si ce n’etait pas le cas elles ne nous parleraient pas, elles seraient transparentes, elles n’existeraient pas a nos yeux. Peut-etre que la bonne methode, pour demeler le mal de la substance humaine, est celle de Derrida, qui disait qu’il n’y a aucun discours de violence qui ne porte en lui, malgre lui, les cles de sa propre deconstruction.

  17. Bonjour,
    La remarque de Michaud semble conclure que ce qui « nous obnubile » n’est pas le principal et qu’il faudrait consacrer notre attention à l’esthétisme de ces images et leur valeur artistique puisqu’elles seraient produites par des « artistes » (position de surplomb).
    On voit mal comment il parvient à une telle conclusion après visionnage, d’un point de vue esthétique ces images sont d’une pauvreté stupéfiante : des videos collectées et raboutées les unes au autres dans un mauvais montage, collage de mires factices sur les têtes des cibles, musique navrante, paroles simplistes, religiosité de pacotille. Les images sont mauvaises, les acteurs (sans guillement) anonnent un texte qu’ils tentent désespérément de lire de façon spontanée. La conclusion c’est plutôt qu’on a affaire à des brutes et des voyous qui n’ont pas de projet esthétique élaboré, en tout cas pas spécifique, je veux dire par là que ce qu’ils proposent est un objet d’acculturation : ce sont eux les victimes culturelles assujetties aux canons d’un modèle qu’ils combattent. Dans leur présentation leur santé mentale et leur libre arbitre doivent être sérieusement mis en question.
    Ma conclusion est que ce film est esthétiquement nul, sa nullité n’entamera évidemment pas sa force persuasive sur les brutes, les voyous et les pauvres hères fascinés bien de chez nous à laquelle il s’adresse et parle. On voit mal comment un individu équilibré pourrait être convaincu par un tel objet. Cette propagande devrait donc logiquement éteindre le feu quelle voudrait allumer chez ceux qui pratiquent l’amalgamme avec les musulmans qui vivent en France.
    Le problème du billet de Michaud est qu’il sert son propre intérêt de chercheur sur l’air de « je vous l’avais bien dit » ou encore « j’ai peur d’avoir trop raison » (qui pourrait croire cela ?). La voix off que vous appelez de vos vœux devra se débarrasser de ce genre de réflexe pour atteindre son objectif pédagogique et abandonner le registre de la croyance et du surplomb.
    Bon travail !

  18. Les vidéos de « daech » s’adressent aux occidentaux: L’esthétique est occidentale, le message est occidental, le langage est occidental.

    Ces vidéos sont tout aussi occidentales que la grandiloquence daechienne d’un Marc-Edouard Nabe, (qui significativement, ne suscite pas l’intérêt de François Molins);

    tout aussi occidentales que les préciosités daechiennes de Michel Onfray;

    tout aussi occidentales que la docte complaisance de « Libération », qui aime évoquer « Al-Hayat, branche mediatique de l’Etat Islamique », ses images et même son logo, comme d’autres aimaient donner il y a 70 ans du « Chancelier Hitler », étudiaient doctement ses discours et même son logo;

    tout aussi occidentales que les « analyses géopolitiques » sans substance autre qu’une psychologie d’oracle raciste, d’un Gilles Kepel ou qui fleurissent régulièrement dans « The Guardian » et « The N.Y.T. » et qui systématiquement essayent de nous convaincre que « daech » a des racines profondes, anciennes et significatives, a malgré tout une utilité, peut-être un rôle a jouer, et restera longtemps, bref n’est pas si illégitime ni si mal que ca, comme une sorte de « mystère de l’orient », et nous prédisent d’un air mystérieux qu’il va falloir s’en accommoder.

    et toutes ces préciosités putassières sont généreusement citées a leur tour dans le « magazine de daech », dans un retour d’ascenseur touchant, ce qui donne des indications cruelles sur la véritable origine, non seulement intellectuelle mais même physique, de ce « magazine » et de ces vidéos.

    L’Occident fasciné s’enfonce dans son autisme, pendant que daech, incarnation ultime de l’orientalisme comme arme de guerre, détruit sauvagement l’Asie Occidentale.

    Et trop rares sont ceux qui, comme André Gunthert ici, essaient d’apporter un peu de rationalité dans la réflexion sur ces images.

  19. « Et trop rares sont ceux qui, comme André Gunthert ici, essaient d’apporter un peu de rationalité dans la réflexion sur ces images. »

    Un « peu de rationalité », en effet, mais malheureusement beaucoup trop de mise en scène de soi. Ces videos ont besoin d’un discours scientifique, analytique, vidé du pathos habituel et débarrassé des intérêts personnels. Il n’y a que très peu de candidats pour ce genre de travaux d’intérêt public, Michaud n’y parvient pas, croyant même y reconnaître le génie esthétique d’un artiste à l’œuvre et servir au passage ses théories sans écrire un seul mot sur le principal : l’objet lui-même. Le contexte, l’agitation sociale, politique, le pouvoir de projection sont systématiquement convoqués mais nous n’apprenons rien d’argumenté sur ces images.
    Je ne vois pas comment on pourrait échapper à la peur et à la fascination en rajoutant de la mise en scène à la mise en scène, mais je reste optimiste !
    Bonne journée.

  20. Un mot pour dire qu’en effet, il est un peu paradoxal de me complimenter pour la notation d’un geste de retrait qui a valeur d’autocritique – wait and see, comme dit l’autre… Cela posé, le regret d’une « mise en scène de soi » à propos de ce billet passe à côté du problème qui y apparaît d’une nouvelle iconophobie, dont il faut bien comprendre qu’elle a accompagné l’auto-représentation de Daech depuis son origine (et je constate après coup que ce blog en a bien enregistré les traces, en isolant les phénomènes de masquage et les figures de dissimulation: http://imagesociale.fr/124 http://imagesociale.fr/875 http://imagesociale.fr/1050 ). Je distingue mieux à présent, grâce au relevé de ma propre reculade, qu’il s’agit d’un paradigme plus général. On voit ici le caractère heuristique de la prise de notes du blog, qui favorise précisément ces mises en série.

  21. @ Andre Gunthert: Un geste de retrait bien explique vaut mieux que d’enfoncer une fois de plus la porte ouverte. Et quelques scrupules bien ajustes sont deja un debut de methode, et valent infiniment mieux que les nombreuses tentatives, les « contribution personelles », qui rivalisent de « creativite », comme a un concours de beaute, pour l’embellissement, avec des formes psychologico-savantes, de la tendance politique de fond, qui nous mene on ne sait trop ou, mais visiblement vers le bas. Et certains de vos posts, comme « la societe des apparences ne condamne que les apparences », sont profondement lies a cela meme dont vous parlez ici, et de plus d’une maniere! (Faire semblant d’etre bete est parfois bien « utile »).

  22. [en passant, et pour ce que ça vaut comme proposition .. ]

    Je me demandais si des professionnels obligés de regarder ces vidéos ne seraient pas d’un certain « secours ». Je pense notamment aux service plus ou moins secrets chargés d’authentifier ou d’exploiter ces films (métadonnées incluses) en y cherchant chaque détail pouvant trahir les figurants, les lieux représentés … voire le « sens » de ces mises en scène.

    L’horizon de recherche est tout autre, que celui que tu esquisses ici, évidemment, mais ces gens sont bien contraints de s’y coller, sans forcément en avoir envie. Et en sachant que la position d’un historien ou autre commentateur critique (et rationnel, donc ;) ) inverserait les termes, évidemment.

  23. Je note ici une autre remarque au passage. Il semble bien qu’il y ait, dans la communication de Daech, un usage nouveau et délibéré de la violence, qui, comme on l’a déjà remarqué ci-dessus, n’a pas été jusque là utilisée explicitement comme ressource narrative. (Certes, le terrorisme mobilise par nature la violence, mais sa représentation est habituellement laissée à l’appareil médiatique existant. Al Quaeda n’a que rarement produit d’images ultraviolentes. Daech s’est au contraire signalé dès 2013 par ses vidéos d’exécutions insoutenables.)

    Le message propagandiste a la particularité de s’adresser à une cible définie, avec l’objectif de produire un effet déterminé. Toutefois, ce message étant véhiculé dans l’espace public, est également susceptible d’être perçu par un public non destinataire (une contrainte dont l’émetteur tient compte, en proposant un message compatible avec cette réception seconde). Une particularité de la communication de Daech est de s’adresser de manière beaucoup plus appuyée au public occidental, en visant simultanément les candidats à la radicalisation, mais aussi une audience hostile, qui percevra les images violentes avec horreur et colère. Un même message peut donc être destiné à deux publics distincts, et provoquer deux réceptions antithétiques – mais néanmoins articulées, la peur du destinataire hostile participant à la satisfaction du destinataire adepte.

  24. @ Andre Gunthert: Exactement, et c’est bien pour ca que les videos de Daesh sont toutes « reperees », puis « authentifiees », enfin largement diffusees et popularisees en Occident dans un temps record, parfois en 24h seulement! Ces videos ont toutes ete soi-disant « reperees » par une obscure officine mediatique de la CIA dont la seule figure publique est une certaine « Rita Katz », puis « authentifiees » par la meme officine (comme c’est pratique!), et enfin copiees de multiples fois sur youtube, alors que des le lendemain, les media occidentaux en font une publicite copieuse et repetitive, sans jamais s’interesser, au-dela du contenu des images (un peu comme s’il s’agissait d’un film de Hollywood ou de toute autre « oeuvre » artistique), a la maniere dont elles sont arrivees dans la sphere publique et dont elles ont ete produites. Encourages par l’attitude complaisante du pouvoir politique, les media occidentaux ne font aucun effort d’analyse et donnent a « la communication de daesh » le statut d’un spectacle a contempler. Ces videos sont bien, a mon avis, l’occident qui se parle a lui-meme, en circuit ferme, et il reste encore entierement a savoir, apres 3 ans, quelle est la part exacte, probablement bien maigre, de la contribution non-occidentale a ces videos, et les conditions de leur realisation.

  25. Mais bien sur toute image est double: Il est impossible de « seulement montrer », on ne peut que montrer tout en « se montrant en train de montrer ». Il est bien sur parfois bien commode d’ignorer cette realite, c’est a dire le plus souvent de faire semblant qu’elle n’existe pas, c’est ce que font les propagandistes. Ils savent qu’ils se mettent eux-memes en scene mais font mine de l’ignorer, tout en donnant a la forme du message une apparence de « transparence »: Voir c’est croire, et tous les actes terroristes recents, destines au « public » (si j’ose dire) occidental sont construits sur ce principe. L’image dans sa « transparence » suggere de mettre en sourdine toute tentative de raisonnement, tout effort et meme en partie toute legitimite a la pensee, muselage meme encourage par certains politiques au pouvoir (n’est-ce pas, Messieurs Manuel Vals, Finkielkraut… « defaite de la pensee »… qui accomplit la une nouvelle etape, une nouvelle victoire), et meme l’enquete de police et meme le processus judiciaire sont reduits a moins que rien, presque aneantis, sans que personne, ou presque n’y trouve redire.

  26. Retour PingAu-delà de la société du spectacle – L'image sociale

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