Le public, nouvel acteur de l’histoire visuelle

09 LibeTousjournalistes2005(Chronique Fisheye #18) Au milieu des années 2000, alors que la vogue des appareils photonumériques prend son essor, la peur de la concurrence des amateurs s’installe dans les milieux professionnels. Un an après le scandale des photos d’Abou Ghraib, quelques semaines après les tragiques attentats de Londres, Libération publie en août 2005 un numéro qui reste dans les mémoires. «Tout le monde devient producteur d’images, tout le monde peut faire connaître sa vision de la réalité, écrit Patrick Sabatier. L’information, denrée jadis rare, donc chère, dont les médias avaient le monopole, se banalise, se démocratise, se privatise. Les journalistes se demandent si les prophètes de malheur qui prédisent la fin des médias n’auraient pas raison.»

Les difficultés du journalisme alimentent un récit inquiétant, largement déployé depuis les années 1990. Mais plutôt que de s’interroger sur la mutation des dynamiques économiques propres au secteur ou sur les évolutions de la demande, de nombreux professionnels voient dans la photographie amateur un bouc émissaire tout trouvé. Ils en sont sûrs: les tremblantes imagettes de la modernité vont remplacer sous peu le travail de fond des véritables experts de l’information.

Ce scénario-catastrophe ne s’est pas réalisé. Les agences et les producteurs spécialisés restent de très loin le premier fournisseur des organes d’information. Si les difficultés du secteur n’ont pas disparu, celles-ci ne dépendent que marginalement des choix iconographiques. Quant aux photographies amateurs, elles ont retrouvé le statut qui était le leur avant la transition numérique. Celui de documents, largement sollicités lors d’événements tragiques, mais toujours sélectionnés, éditorialisés et mis en contexte par des journalistes, jouant leur rôle de témoignages au sein d’une illustration plurielle (cartes, images de synthèse, reportages, etc…), sans jamais se substituer à la production professionnelle.

Ce qui s’est passé ensuite est beaucoup plus inattendu. En même temps que se développait la diffusion des contenus par streaming, les réseaux sociaux ont été reconfigurés par les usagers à des fins de curation de l’information. En d’autres termes, les internautes réunis dans l’espace virtuel de la timeline ont joué le rôle de rédactions improvisées, mêlant données personnelles et sélections de contenus, parmi lesquels des articles de presse, soumis au jugement de la conversation. Ces systèmes d’information personnalisés se sont substitués à la hiérarchie proposée par les organes de presse. Plutôt que de lire comme autrefois leur journal, les jeunes générations se sont mises à trier et à discuter l’actualité par l’intermédiaire des réseaux sociaux.

La dernière étape de cette dynamique est illustrée par la photo du petit Aylan, présélectionnée sur Twitter et Facebook avant de se voir distinguée par les Unes des quotidiens. Parmi les exemples qui s’accumulent, un remarquable instantané de violences policières par Jan Schmidt-Whitley a récemment fourni la matière d’un mème vigoureux.

schmidtwithley_Facebook

Le retournement est complet. On croyait que les photos amateurs allaient envahir les journaux? Ce sont au contraire les internautes qui, proposant l’équivalent d’une véritable sélection éditoriale, se saisissent de photographies professionnelles, élues à juste titre pour leurs qualités graphiques. Ces images symboles ne s’affichent plus en couverture des magazines, elles se partagent sur les réseaux sociaux.

En omettant de désigner la photo de Nilufer Demir comme l’image de l’année, le World Press Photo a fait un choix qui entérine l’éloignement de l’institution face à cette appropriation sauvage. Pourtant, ce sont bien les critères qui ont longtemps été ceux du concours qu’applique aujourd’hui la désignation virale. La photographie continue de représenter les moments forts de notre histoire, et nous avons plus que jamais besoin de grands photographes pour en fixer l’image. Reste pour les professionnels à comprendre comment dialoguer avec un public devenu pleinement acteur du paysage visuel.

3 Commentaires

  1. « les réseaux sociaux ont été reconfigurés par les usagers »
    Ben, voyons… les « usagers » ont maintenant le pouvoir chez fècebouc? voilà qui est nouveau!!

  2. D’ailleurs, le mot « usagers » fleure bon l’éposue archaïque du service public; il n’y a plus à l’époque moderne que des clients (ceux qui paient fb) et des fournisseurs (ceux que fb considère comme bénévoles…)

  3. Encore un exemple des méfaits de la théorie du digital labor, qui amène à tout confondre – et à dénommer les usagers « fournisseurs »… On pourrait trouver ça amusant, si ce n’était pas la preuve du caractère très insuffisant de la réflexion sur les liens entre commerce et culture. En la matière, les préjugés sont légion. Qui penserait spontanément que l’ « espace public » de Habermas, condition du dialogue intellectuel et creuset des Lumières au 18e siècle, dépend tout autant de l’essor de l’industrie éditoriale que les réseaux sociaux du marché de la publicité en ligne? Oui, le commerce du livre a exploité ses auteurs-fournisseurs bien avant Uber, et la presse a imposé à ses lecteurs-clients la commercialisation du temps de cerveau disponible bien avant TF1. Mais pour deviner ces réalités triviales sous les noms de camouflage de littérature ou de journalisme, il faut disposer d’une information un peu plus solide que celle des magazines culturels.

    Faut-il pour autant jeter toute la littérature – ou tout Facebook – aux oubliettes, pour péché de commerce? Il vaut mieux raisonner ici avec Michel de Certeau, qui nous montre comment l’usager résiste et conserve une marge d’autonomie au sein de systèmes de contraintes. Il s’agit sans doute d’une approche moins attrayante que l’émancipation promise par l’utopie de la culture libératrice, mais qui décrit de façon plus réaliste notre rapport aux dynamiques normatives que sont les pratiques culturelles.

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