L’énigme de la vidéo de l’hôpital Necker

Le compte rendu que j’ai consacré à la réception de la vidéo de Pierre Trouvé (“Périscope debout”), publié le jeudi 16 juin, a comptabilisé en 48 heures plus de 55.000 vues, un chiffre très inhabituel sur mon blog, qui fait de ce billet le plus lu, et de loin, de L’image sociale (voir liste en colonne de droite).

Cette fréquentation massive est confirmée par d’autres sources: le site lundi.am, qui a publié un article présenté comme un témoignage critique d’un parent d’enfant hospitalisé, annonce un million de vues pour la seule journée du 15 juin. Sur mon blog, je peux vérifier l’origine de ces visites: il s’agit pour l’essentiel de rediffusions via Facebook (4800 rediffusions pour 40.000 vues, à comparer avec les 4800 vues en provenance de Twitter).

Cette réception exceptionnelle confirme les hypothèses proposées dans “L’image parasite” sur la formation des phénomènes de buzz, en particulier la conjonction rare d’une énigme informationnelle (hôpital Necker a-t-il été «dévasté», comme le prétend le gouvernement?), de l’amplification médiatique d’un sujet à forte composante émotionnelle, et d’un document visuel librement accessible permettant à chacun de se faire sa propre opinion.

La communication gouvernementale, testée dès le 14 au soir par le ministre de l’Intérieur, qui minimise l’importance de la manifestation, souligne l’ampleur de la casse, et met en exergue l’hôpital Necker, n’avait pas compté sur l’existence d’une vidéo tournée en direct par un journaliste du Monde, qui restitue précisément le moment-clé évoqué par les médias, mais contredit le storytelling d’une «horde» dévastant l’établissement. La séquence ne montre en effet qu’une action très brève, où un premier individu projette à huit reprises une masse dans les baies vitrées de la façade, et un second assène un coup de pied dans l’une des baies fracturées, avant d’être arrêtés par un manifestant qu’on entend distinctement crier: «Eh! C’est un hôpital de gosses!».

Jamais remise en cause, l’authenticité du document repose à la fois sur la signature de l’auteur, qui se présente comme journaliste au Monde, et sur la nature d’enregistrement en direct qu’indique sa présence sur la plate-forme Périscope. La disponibilité d’une vidéo dont les imperfections formelles attestent le caractère autoproduit accentue la dimension de témoignage brut, précieux dans le contexte de l’interrogation d’une version officielle.

Positions approximatives du vidéaste (en rouge) et du casseur (en noir).

Positions approximatives du vidéaste (en rouge) et du casseur (en noir).

Filmée le 14 juin vers 15h30 au croisement du boulevard Montparnasse et de la rue de Sèvres, la vidéo documente l’ambiance désormais habituelle, et pourtant toujours surréaliste, faite d’évolutions de personnages cagoulés et masqués dans le brouillard bleuté des gaz lacrymogènes, telle qu’elle se déroule à l’avant des manifestations, où se réunissent les manifestants les plus déterminés, au contact des forces de l’ordre, sans oublier une forte présence médiatique, dans un parfum d’émeute.

L’action dévoilée par la séquence, dont on entend le début par les coups répétés de la masse, avant que le journaliste, alerté par le bruit, ne se retourne en direction du casseur, et qui ne dure qu’une poignée de secondes, reste en grande partie énigmatique, et suscitera de nombreux questionnements. Tant le caractère méthodique du geste que l’absence de réaction d’un personnage situé à proximité immédiate, identifié ensuite par Le Monde comme un photojournaliste, mais qui n’accorde aucune attention à l’acte, paraissent étranges et choquants. Ces apparences paradoxales alimenteront le soupçon d’une provocation policière, lecture qui n’a rien d’inhabituel dans un contexte de conflit social, et qui contribue à augmenter la viralité de la séquence.

Un autre élément moins interrogé, mais qui confirme la disproportion entre le récit politique ultérieur et la perception sur place, est de même le peu d’attention que semble accorder le preneur d’images lui-même, qui se détourne rapidement de l’événement, après seulement une quinzaine de secondes de capture. Le Monde ne commentera que le lendemain la séquence de son propre journaliste, dont l’intérêt ne paraît pas avoir été mesuré immédiatement. A contrario, on peut noter qu’un commentaire en direct sur Périscope identifie presque aussitôt le potentiel explosif du sujet: «Les mecs cassent Necker!?».

Périscope_LesmecscassentNecker

Ce cas permet de discuter de l’idée familière de preuve par l’image, dont il fournit à la fois un exemple achevé, tout en illustrant les limites de l’expression. Plutôt que la vision indicielle, qui attribue l’authenticité de l’enregistrement à ses seuls caractères techniques, il vérifie l’analyse pragmatique indiciaire, qui ne se déploie que dans le contexte d’une investigation a posteriori, et où ce sont les réquisits spécifiques de l’enquête qui constituent en preuve certains éléments de l’archive (voir “Une illusion essentielle”).

En l’espèce, nous avons ici une vidéo de 14’46 dont seules 19 secondes s’avèrent déterminantes pour répondre à la question posée (sur ces 19 secondes, 15 concernent la dimension visuelle, de 4’21 à 4’35, tandis que les 4 premières secondes de la séquence enregistrent l’information sonore du début des coups). La réception de mon propre billet est en partie attribuable au fait qu’il propose un extrait centré autour de la casse des vitres de l’hôpital (voir ci-dessus), évitant la consultation de la vidéo originale plus longue.

La question qui s’adresse à ces images ne porte pas sur le déroulement général de la manifestation ni sur l’existence de la casse – bel et bien attestée par la séquence –, mais de façon plus précise sur l’ampleur des dégradations de l’hôpital, annoncées comme catastrophiques. Une communication moins outrée de la part du gouvernement aurait pu s’appuyer sur le document pour démontrer la violence des manifestants. C’est la disproportion du récit et son amplification médiatique qui font de la vidéo une preuve a contrario de l’excès du storytelling. Comme on le voit, la notion de preuve est moins liée à la nature du document qu’à la question posée par l’énigme.

Comme l’explique Arlette Farge, l’archive fournit l’illusion de «toucher du doigt» le réel1. Il appartient au travail critique de l’historien de faire la part entre la force d’évocation du document et les faits auxquels il renvoie. Malgré sa nature d’enregistrement, une vidéo peut induire en erreur, si elle omet un élément de contexte significatif. Ce fut par exemple le cas de l’enregistrement du chahut autour de la présence de Finkielkraut à Nuit Debout, qui semblait témoigner fidèlement de l’éjection du polémiste, mais n’en montrait pas la cause, rapportée par plusieurs témoins, selon lesquels c’est lui-même qui aurait commencé à apostropher les participants.

Il n’en reste pas moins que la tentation d’interpréter par ses propres moyens un événement auquel on n’a pas assisté par l’intermédiaire d’un témoignage de substitution est irrépressible – et se renforce encore dans les cas où l’on ne fait pas confiance aux médiateurs officiels de l’information. C’est bien ce réflexe qui explique le succès des documents audiovisuels en ligne. La croyance dans la capacité d’interprétation autonome de l’archive «crée un rapport individuel très puissant au contenu. Le prix qui sera attaché à l’information tient précisément au fait que celle-ci a été élaborée et non simplement admise». On peut considérer que c’est cette opération de construction qui est le facteur déterminant de l’effet de réel2 de “l’image comme preuve”.

  1. «L’archive pétrifie ces moments au hasard et dans le désordre; chaque fois, celui qui la lit, la touche ou la découvre est d’abord provoqué par un effet de certitude. La parole dite, l’objet trouvé, la trace laissée deviennent figures du réel. Comme si la preuve de ce que fut le passé était enfin là, définitive et proche. Comme si, en dépliant l’archive, on avait obtenu le privilège de “toucher le réel”», Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989, p. 18. []
  2. Roland Barthes, «L’effet de réel», Communications, 11-1, 1968, p. 84-89. []

5 Commentaires

  1. Retour PingPériscope debout – L'image sociale

  2. Nous pouvons avoir toutes sortes de bonnes raisons de ne pas faire confiance aux « médiateurs officiels de l’information ». Ils ont donné assez souvent les bâtons pour se faire battre.
    Est-ce pour cela que nous devons maintenant faire systematiquement confiance à tous les médiateurs officieux ?
    C’est juste une question.

  3. @Patrick Guillot: Ce n’est pas tout à fait la bonne façon de poser la question. La consultation d’un témoignage audiovisuel donne l’impression de pouvoir accéder sans médiation à l’événement enregistré. Prévenir cette illusion suppose de réviser la quasi-totalité de notre culture visuelle, marquée notamment par la thèse de réalisme indiciel (voir: http://imagesociale.fr/3311).

  4. Il reste cependant qu’il n’est pas douteux que :
    1. l’apparition le lendemain matin de nano 2 et de sa ministre sociale (je ne mets pas de guillemets) sur les ondes pour condamner un « saccage odieux » digne d’Attila et de ses Huns sur la bollo-télé est une preuve de l’indépendance d’esprit de ladite télé;
    2. le glissement progressif organisé dès le soir-même (sur la chaîne publique par le sous-fifre beauvau) rapprochant cette attaque insoutenable d’un établissement abritant un orphelin (dont les parents ont été des victimes etc etc.) constitue une preuve de l’abjection de ladite gouvernance, orchestrée probablement par des communicants assez aveugles et sourds;
    3. on ne parle pas de la réalité de ladite manifestation (laquelle ne manque pourtant pas de force, ni de combativité et de ressources) : si nous ne le faisions pas, qu’en serait-t-il de la poursuite de la lutte ?
    4. l’aveuglement sourd (ou l’inverse) de ladite gouvernance lui permet de tenter de réclamer une interdiction de manifester (manifestement à rebours de la Constitution) la posant, ipso facto comme dirait l’autre dans l’illégalité (on devrait avoir la possibilité de recourir au Conseil Constitutionnel -je pense qu’il a été saisi- pour imposer, pour le moins, à cette gouvernance ectoplasmique de suivre la loi qu’elle est censée protéger).
    A part tout ça, force lui reste (à la loi) et à ceux qui sont censés la promouvoir et la faire connaître et appliquer (c’est une blague, mais elle reste dans les textes).
    En tout cas, on se retrouve jeudi dans une manifestation statique (on aime l’utopie)…

  5. Dans le même ordre d’idée et de situation, allez donc jeter un oeil plus aiguisé (téléchargez la source HD + arrêts sur image) sur la vidéo de la « voiture incendiée » le 18/05 … et vous vous apercevrez que le premier casseur (qui balance le plot dans le pare-brise avant) est en fait et selon toute vraisemblance … une casseuse (jupe dentelle noire / leggins / Doc Marteens montantes vertes) que personne n’a jamais évoqué dans les différents média ou compte-rendus…

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