Enterrer Sarkozy, caricature inacceptable?

Publié samedi dans Libération, un article de commentaire iconographique minimise la portée polémique de la mise en Une, il y a une semaine, d’un portrait de Nicolas Sarkozy les yeux fermés, après son éviction de la primaire. La photo a naturellement suscité la réaction énervée de la twittosphère sarkophile («Tout simplement scandaleuse #honte» / «…une vraie saloperie!!» / «…dégueulasse…», «…infâme…» /«Pourriture de presse de gauche […] A VOMIR!!!» / «La une de Libé: ce journal pue la haine, le mépris, l’ordure la plus nauséabonde et toxique existe encore malheureusement.» / «…journal de merde, fait par des journalistes de merde Des déchets de la race humaine» / «…écœurante : montrer #Sarkozy comme un mourant est indigne!» / «La Une morbide de @libe qui évoque la chute de #Sarkozy me dégoute», etc.). Une réaction sur laquelle s’appuie le commentaire pour dénier tout fondement à la controverse, expliquée par l’hypersensibilité des partisans de l’ex-champion de la droite.

Il n’y a pourtant pas que les militants pour interpréter les yeux fermés et la tête penchée et à demi effacée, une photo de 2012 par Laurent Troude, comme une mise à mort symbolique. Le journal grec Ethnos, soulignant le caractère « impressionnant » du cliché, en fait la même exégèse, qui paraît à vrai dire peu contestable.

Mais le portrait en gisant d’un responsable politique semble un message inacceptable pour un quotidien d’information. Julien Gester fait son possible pour désamorcer cette glose. Outre la susceptibilité des sarkozystes, il mobilise l’avis du service photo, qui explicite son choix illustratif par le souhait de montrer un « effacement », et se prévaut du code du noir et blanc en usage à Libé pour réfuter toute volonté nécrologique (pas de chance, la Une d’aujourd’hui, consacrée à la mort de Fidel Castro, est bel et bien en couleurs).

L’avant-dernier argument est celui de l’ambiguïté de l’image: «Si elle ne peut surprendre tout à fait venant des supporteurs les plus transis d’un homme politique dont la vision du monde et les discours n’ont jamais manifesté un grand souci de subtilité et de nuance, une telle univocité dans l’exégèse vient dénier au cliché toute forme d’ambiguïté, dont pourtant celui-ci paraît plein, ce que renforcent à la fois sa part trouble et son recadrage. Expression dolente d’un calvaire, gros dodo express ou ravissement subit? Figure fantôme ou doigt du photographe malencontreusement égaré dans le champ du viseur? Enflement de la paupière au point d’engloutir la figure pour moitié, ou dissolution pure et simple dans un fade to beige

Conscient que son recours à la polysémie impose d’inclure aussi la vision mortifère, le journaliste admet: «On ne peut bien sûr balayer tout à fait ici la thèse du masque mortuaire, du visage de momie au regard éteint et à demi obturé par quelque bandelette. Pas plus qu’il ne faille écarter l’influence du contexte de publication sur la charge signifiante prêtée à la photo – publiée par Le Figaro, celle-ci serait peut-être apparue aux sarkophiles l’image d’un crucifié tout à sa passion. Mais c’est aussi la trajectoire même de Sarkozy qui invite à la prudence quant au sens définitif à lui prêter: celui-ci avait déjà fait mine par le passé d’abandonner le champ de la vie publique et de leurs images après une campagne infructueuse, pour mieux s’affirmer, dans les mois qui suivirent, parfaitement inapte à s’en absenter.»

Mes lecteurs les plus assidus savent combien le thème de l’ambiguïté de l’image m’est cher. Faut-il donc souscrire à la défausse du journal, et conclure à la parfaite innocuité d’un choix visuel anodin? Comme souvent, cet exercice de déni témoigne d’une évidente mauvaise foi, caractéristique du refus d’admettre la ressource expressive de la caricature photographique dans le contexte du journalisme d’information.

C’est Clément Chéroux qui introduisait en 1998 dans Etudes photographiques la notion apparemment paradoxale de caricature photographique, à propos de portraits utilisant des effets de déformation ou des photomontages1. Un document d’enregistrement, théoriquement objectif, peut-il présenter des caractères qui en font une charge satirique? La réception du portrait de Sarkozy montre que l’hyperexpressivité du visage constitue, en contexte, un moyen narratif qui confère à la photographie le pouvoir de la caricature. En suivant Michel Melot, qui montre que la caricature est toujours une transgression de la norme2, on peut définir l’hyperexpressivité comme un écart par rapport à la norme du comportement social. La représentation exceptionnelle d’un responsable politique les yeux fermés présente indubitablement un tel écart.

Habile, l’argumentation de Julien Gester confond en réalité deux approches, et fait mine d’aborder une image sociale comme une œuvre d’art. Or, si toute forme iconographique présente en effet une ambiguïté structurelle, due à l’absence de hiérarchisation de l’information, ses usages sociaux tendent précisément à limiter cette incertitude par une batterie d’instruments que tout lecteur occidental se doit de maîtriser. Cet habillage, qui comprend habituellement la présence d’un énoncé, la définition d’une valeur scalaire, le recours à un motif stéréotypé, sans oublier les facteurs implicites de contexte, est la condition de l’utilisation médiatique des images comme support expressif, qui présuppose une consommation rapide et donc une interprétabilité robuste. Si toute image est a priori ambiguë, l’image sociale est au contraire cette image hyper-lisible qui va au-devant de l’interprétation, la fameuse « image qui vaut mille mots« .

Parmi les instruments qui guident la lecture, les lecteurs interrogent en premier lieu le filtre de l’énonciateur. Comme le reconnaît le journaliste, une image ne sera pas lue de la même manière selon son origine. Or, c’est bien Libération, organe notoirement anti-sarkozyste, et non Le Figaro, qui publie le portrait aux yeux clos. Les lecteurs sont donc fondés à y deviner une satire plutôt qu’un éloge.

L’autre élément d’interprétation est évidemment le contexte politique immédiat qui motive le choix de l’image en Une, soit l’éviction inattendue de Nicolas Sarkozy lors du premier tour de la primaire de droite. Comme la majorité des commentateurs, Libération voit dans l’échec d’un retour longuement tambouriné la fin de la carrière politique de l’ancien président. Dans ce cadre, souligné par le titre de Une « La chute » (symétrique de « L’envol »), lire le message non verbal des yeux fermés comme un symbole mortuaire ressort bel et bien de l’évidence que réclame la composition de Une.

Les sarkozystes ont donc interprété tout à fait correctement le choix du quotidien – une image forte pour un message visiblement efficace. On aurait préféré que Libération reconnaisse cet enterrement de première classe, dont la férocité est à la hauteur du personnage. Mais sa dénégation confirme la difficulté d’assumer l’usage expressif de la photo, qui doit toujours être implicite, jamais explicite – car la limite de l’expression caricaturale est bien son caractère hyperbolique, autrement dit l’aveu d’une prise de parti, qu’un réflexe journalistique préfère noyer dans les brumes de l’ambiguïté.

  1. Clément Chéroux, «Les récréations photographiques», Études photographiques, n° 5, novembre 1998. []
  2. Michel Melot, L’Œil qui rit. Le pouvoir comique des images, Fribourg, Office du livre, 1975, p. 19-25. []

11 Commentaires

  1. Retour PingPhotoshop, instrument du journalisme – L'image sociale

  2. Il faudrait savoir; Des caricatures dans Charlie Hebdo seraient acceptables sans réserve et des caricatures dans Libération seraient inacceptables. La démocratie est décidément totalement en péril.

  3. Il y a une grosse différence: Charlie hebdo est précisément un journal satirique, entièrement dédié à la caricature. On ne le lit pas comme un support d’information, mais plutôt comme un organe du commentaire d’actualité, volontiers orienté, voire médisant.

    Les journaux dit “sérieux” comportent eux aussi des espaces réservés au commentaire et au parti-pris, comme l’éditorial, la tribune ou le dessin d’actualité – mais ceux-ci sont strictement délimités. Le problème que pose la manipulation expressive de la photographie est celui du mélange des genres. Aussi l’exercice doit-il être dosé avec habileté. Le commentaire iconographique de Libé répond à un excès de visibilité, soit le moment où l’expressivité bascule trop visiblement dans la caricature.

  4. en vérité, nano 1 n’est pas mort (sinon politiquement, comme on dit), mais il dort pauvre chou fatigué : sait-on d’où vient cette photo où il s’assoupit (présence du pape ? de Fillion/juppé/Morano/NKM dans un discours ? c’est joli le parallèle avec la tête à l’arrière plan dans le flou)

  5. Etonnant de trouver 2 commentaires de photos de Une de Libération en 5 jours, c’est un gros coup de projecteur pour un quotidien national qui n’est lu que par certains nostalgiques du Libé des années 80.
    Ce n’est pourtant pas la première fois que Libération met en Une une photo forçant le trait… dans l’article de Libé, on parle de la Une de Toscani avec Chirac déformé par les essais nucléaires… en 1995. C’était un peu le style Libé que de trouver des images décalées. Et à l’époque tout le monde avait applaudi… Il y avait eu d’autres exemples de portraits de Chirac avec des boutons, De Morgen en Flandres.
    Pour ma part, dans la photo de Sarkozy, c’est le portrait de Marie-Madeleine de Delacroix que j’ai retrouvé. Le titre « Madeleine dans le désert ». La peinture trouble et Baudelaire en parlait très bien. L’ambiguité du visage.
    http://tentation-du-regard.fr/une-tete-de-femme-renversee/

  6. Je comprend ce que vous voulez dire. Mais quoiqu’il en soit et quelle que soit la forme, la liberté d’expression reste la même pour tout le monde. A chacun d’apprécier ou pas. Et si vous estimez qu’une caricature en couverture de Libération est inadéquate alors on peux aussi estimer qu’une caricature de Mahomet dans un journal satirique est inadéquate. La liberté d’expression est totale ou n’est pas. Je pense qu’il y a bien plus de provocation -d’ailleurs revendiquée- dans Charlie Hebdo, même s’il n’est pas lu, que dans la couverture de Libération même si elle est lue (pas d’ailleurs par ceux qui la critiquent). Le seul problème, à mon sens, que présente la couverture de Libération, c’est que son auteur n’assume pas le contenu de son discours.
    Que Sarkozy apparaisse mort n’a rien de choquant puisqu’il est mort politiquement. On est bien dans la métaphore. Ce serait différent s’il s’agissait d’une mise à mort.

  7. @FrançoisChevret: Pas si étonnant que ça, puisque ces 2 coups de projecteur sont liés au traitement d’une actualité politique particulière. L’hyperexpressivité photographique, qui est la question qui m’intéresse derrière ces exemples, n’est pas si fréquente, mais se manifeste à l’occasion d’événements de forte magnitude.

    Sinon, il est exact que le Libé d’autrefois était moins chatouilleux sur ses usages satiriques – mais comme vous le suggérez, le Libération d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec cette époque… ;)

  8. L’ambiguité est entretenu par le cadrage de la photo pour la Une. Cette ambiguité est beaucoup moins présente dans l’image originale. Le fait de voir un visage au second plan avec la même attitude de tête ramène du contexte et éloigne l’impression de masque mortuaire. C’est presque plus le traitement de l’image que l’image en elle-même qui est ici à critiquer.

  9. Retour PingDe l’expression à la narration. Lecture d’une image sociale – L'image sociale

  10. En contre-don : ce jour, dans Libération, une image de Ségolène Royal avec une auréole de lumière sur la tête et un sourire de sainte / niaise alors qu’est abordé son éloge de Castro.
    http://www.liberation.fr/france/2016/12/04/royal-defend-castro-et-provoque-une-salve-de-critiques_1532850

  11. Retour Ping16 images pour 2016 – L'image sociale

Les commentaires sont clos.