Mon image m’appartient

(Chronique Fisheye #21) «Qui ne connaît pas des parents (un peu trop) enthousiastes qui publient un feuilleton continu sur la vie de leur chérubin? Mais en grandissant, l’enfant peut trouver que ça va trop loin» (Rue89). L’histoire de la jeune Autrichienne qui poursuit ses parents en justice pour avoir posté ses photos sur Facebook a été reprise dans le monde entier – avant d’être dénoncée comme inventée, faute de preuves.

Vrai ou faux, lorsqu’un fait divers suscite un accueil aussi unanime, c’est qu’il va à la rencontre d’une idée déjà largement admise. Face à l’explosion de la diffusion de l’image de soi sur les réseaux sociaux, la volonté de se réapproprier le contrôle de son image paraît une réponse adéquate et une préoccupation légitime. Cette évolution générale de la sensibilité s’illustre aussi bien dans les progrès du droit à l’image que par le masquage systématique des visages au sein du journal télévisé ou sur Google Street View.

Floutage automatique sur Google Street View, Paris 2016.

Floutage automatique sur Google Street View, Paris 2016.

Faudra-t-il désormais se contenter d’un monde flou, dissimulé ou tronqué? Autant que la perspective d’un renforcement du droit à l’image, celle du retrait des identités singulières fait bondir de nombreux photographes, tempêtant contre l’abandon d’une prérogative qui semblait faire partie des meubles.

La différence d’approche entre reportage photographique et reportage télévisé, qui a pleinement intégré cette contrainte et filme désormais couramment ses témoins coupés à l’épaule, est ici flagrante. Des différences d’écriture et le rôle de l’expressivité individuelle, support essentiel d’un média qui n’a ni l’appui du son ni celui du mouvement, sont autant de causes qui expliquent une résistance farouche.

Pourtant, les photographes n’ont jamais bénéficié d’un privilège absolu en la matière. Pour publier l’image de particuliers sans leur autorisation expresse, il fallait des circonstances spécifiques: une manifestation sur la voie publique, la commission d’actes répréhensibles, ou encore des situations de liesse collective, comme la fin de la Deuxième guerre mondiale. En revanche, lorsque Robert Doisneau réalise en 1950 pour Life ses faux instantanés de couples s’embrassant dans la rue grâce au concours de figurants rémunérés, il s’agit déjà de protéger son commanditaire de tout risque de procès.

En réalité, la préoccupation du droit à l’image a toujours accompagné l’exercice documentaire. Elle était simplement réservée à des groupes bénéficiant de garanties particulières, comme les enfants, protégés par la loi, ou les populations des pays civilisés – alors que les victimes des catastrophes ou des guerres lointaines faisaient l’objet de moins de précautions.

Aucun éditeur occidental n’aurait publié la photographie d’une petite américaine nue fuyant les bombes. Mais le cliché fameux d’une enfant nord-vietnamienne a fait la une des journaux en 1972 sans la moindre demande d’autorisation. Quelque quarante ans plus tard, l’image funèbre d’Aylan expose aux yeux du monde entier le spectacle atroce d’un petit syrien naufragé – mais à tout le moins son visage est-il dissimulé aux regards par un masquage accidentel, qui a fortement contribué au succès de l’icône.

Non seulement les sujets de l’image ont désormais accès à la parole, mais c’est le public lui-même qui prend leur défense. Parmi les photographies des attentats de Bruxelles de mars 2016, celle de deux femmes sous le choc de l’explosion à l’aéroport de Zaventem, rapidement désignée comme «the Most Emotional Photo From the Brussels Attacks», est diffusée par plusieurs quotidiens. Mais de nombreuses protestations accueillent cette publication, soulignant une atteinte à la dignité des personnes et leur absence de consentement. Devant l’ampleur des réactions, le quotidien belge Le Soir, qui avait d’abord choisi d’en faire son illustration de Une, modifie son édition du 23 mars et présente ses excuses aux lecteurs.

Inéluctable, l’extension du contrôle de l’image de soi est évidemment un progrès des droits individuels. Comme les féministes qui revendiquaient le droit à disposer de leur corps, nos contemporains sont de plus en plus nombreux à estimer que leur image fait partie des biens dont ils sont les gardiens. Cette évolution de la sensibilité complique le travail des photographes? C’est un fait. Là comme ailleurs, la bonne réponse n’est pas de revenir en arrière, mais d’inventer l’iconographie qui surmonte cette nouvelle contrainte.

12 Commentaires

  1. On ne peut pas dissocier cette question de l’evolution de ce que Walter Benjamin appelait « la reproduction mecanique des images », et qu’aujourd’hui il appelerait peut-etre la prise d’autonomie croissante de la mecanisation des images.

    L’image a toujours ete au coeur de la societe, de l’art et de la politique. Le soi-disant « singe nu » est avant tout un « singe qui s’habille », donc qui sait qu’il a une image et agit sur elle consciemment.

    Je ne crois pas que ce soient les media traditionnels qui suscitent le raidissement et l’inquietude que l’on constate, mais plutot la surveillance et l’inter-connection des fichiers, prives et d’etat, civils et militaires, qui sont le moteur, c’est a dire a la fois la protection politique et le carburant economique, des reseaux soi-disant « sociaux ».

    On sait deja, meme dans la presse dominante, la relation qu’il peut y avoir entre un post facebook et une attaque de drone, et il est naturel de se demander, lorsqu’on est parent, s’il est justifie d’envoyer les images de ses enfants, de maniere peut-etre prematuree, dans ce monde-la.

  2. @Laurent Fournier: On peut appeler « image » ce qu’Erving Goffman dénomme la « présentation de soi » en société, mais on aboutit alors à une pénible confusion des images « picturales » (pour reprendre l’expression de Mitchell) et des représentations sociales.

    Une autre distinction importante, largement discutée sur ce blog, est celle de l’existence des images matérielles de soi, et celle de leur exposition à travers des supports de publication et de diffusion, qui change fondamentalement la donne. Plutôt qu’un grand melting-pot des images, il me paraît essentiel de distinguer entre des usages qui constituent autant d’étapes d’une histoire.

    Lorsque l’image amateur était enclose dans des albums familiaux vus par quelques dizaines de personnes au plus, elle ne pouvait avoir l’impact qui est aujourd’hui le sien sur des réseaux qu’on appelle sociaux précisément parce qu’ils accomplissent un travail de diffusion qui modifie leur appréhension (comme le prouve la panique morale qui a accueilli le selfie en 2013).

  3. S’il est vrai que la différence de traitement entre l’image de « nos enfants » et celle des enfants de pays du Tiers-Monde est limite schizophrène (on affiche les petits indiens de Steve McCurry dans sa cuisine mais gare à qui ose capturer une image de nos bambins – toujours un pédophile), le malheur est que le reportage bressonien a été tué par ce droit à l’image disproportionné dans les pays développés.

    On a des témoignages visuels du Paris populaire des années 40, 50, 60… On aura un black out dans la mémoire visuelle pour les année 2010-2020. À part les clichés médiocres et jetables des instagrameurs compulsifs, qui n’ont rien à dire. On se dirige vers un clivage entre la photo professionnelle, consentie donc mise en scène, et la photo spontanée, reléguée aux amateurs avec la qualité que cela suppose.

    La mémoire collective y perd ce que l’individu y gagne. Mais qu’y gagne-t-il au juste ? On police, on encadre, on réglemente… on jugule.

  4. On a déjà eu cette discussion sur Doisneau. Tu connais pourtant bien les pratiques photographiques.
    C’était aussi un photographe de commande et pour répondre à la commande il a parfois utilisé des comédiens. Il ne te viendrait pas à l’idée je pense de dire que si des photographes de mode ou de charme travaillant pour des magazines utilisent des manequins ou des modèles professionnels c’ est pour protéger leur commanditaire de tout risque de procès ?
    En plus c’est un curieux exemple pour illustrer ta thèse dans la mesure oú la photo des amants du pont-neuf, bien qu’elle ait été réalisée avec des comédiens, a été à l’origine de plusieurs procès par des gens qui ont cru s’y reconnaître.

  5. Est-ce que l’on ne serait pas plutôt avec la diffusion massive des photos privées sur les réseaux sociaux dans une grande confusion entre l’espace public et l’espace privé.
    Avant les photos privées qu’elles soient amateurs ou pro (mariage), restaient dans l’espace privé (boîtes à chaussures ou albums familiaux). Et Polaroid c’est enrichi parce qu’il n’ y avait pas de négatif des photos les plus privées. L’intimité restait cachée. A l’opposé, les photos diffusées dans l’espace public étaient prises dans l’espace public. Elles n’ étaient pas de l’ordre de l’intime. Et lorsqu’il y avait procès ce n’était pas au nom d’un supposé droit à l’image, mais parce qu’il y avait un préjudice moral. On était photographié dans une posture ridicule, en train de parier au course, de boire au zinc ou avec sa maîtresse. Toutes choses qui avaient suscitées des commentaires peu flatteurs chez ses proches.
    Dans cette excitation collective autour de cette autrichienne qui aurait attaqué ses parents, il me semble qu’il y a beaucoup plus le fantasme d’une vie mise toute entière sur la place publique qu’une affaire de droit à l’image. On joue à se faire peur mais en même temps on est fasciné par l’idée.

  6. @Thierry: Je ne comprends pas ce qui te gêne dans l’exemple Doisneau. Les histoires de trucages photographiques se racontent sous le manteau, ici, nous avons pour une fois un cas documenté et admis (tardivement) par son auteur lui-même. C’est Doisneau qui motive le recours à des figurants en expliquant avoir voulu éviter le risque de procès (il pensait alors à des couples adultères susceptibles de porter plainte pour atteinte à leur image, et non bien sûr à ceux qui revendiqueront une part du gâteau lorsque la photo deviendra célèbre dans les années 1980. Ces plaignants seront effectivement déboutés, confirmation que l’astuce de Doisneau fonctionne). La comparaison avec la photo de mode est en revanche fallacieuse, car les clichés sont bel et bien présentés par Life comme un reportage sur le vif, et non comme des images mises en scène (c’est seulement à l’occasion des procès des années 1990 que Doisneau admettra le subterfuge). Ce cas permet d’affirmer que la notion de droit à l’image est déjà un élément du paysage photographique en 1950.

  7. « …C’est un fait. Là comme ailleurs, la bonne réponse n’est pas de revenir en arrière, mais d’inventer l’iconographie qui surmonte cette nouvelle contrainte… »

    Et bien, si on connait ces métiers de l’image, on sait depuis des dizaines d’années faire des photographies et vidéos de « communication » (pas simplement en mode, mais en tous sujets), légalement (Autorisations contre rémunérations) crées et réalisées, en toute « réalité » fabriquée, contrôlée. L’information voire la création artistique, ne sont-elles plus destinées qu’à ne « diffuser/partager » ces dossiers (dits) de Presse ou de Communication ?

  8. @andre Doisneau était un photographe, pas un magicien. Réaliser à la demande un reportage en quelques jours sur un thème précis tel que les amoureux à Paris en faisant du Doisneau, c’est juste pas possible si tu te contentes d’attendre que l’instant décisif veuille bien se présenter. Surtout que ce n’était pas une photo qu’il devait délivrer mais une dizaine. L’argument juridique me semble être plus une justification à postériori.
    Est-ce que c’était considéré comme un trucage à l’époque ? Pas par tous les photographes, ne serait-ce que parce que cela supposait que l’on refuse ce type de commande et que vivre de la photographie, lorsque l’on n’était pas portraitiste, n’ était déjà pas facile dans les années 50.

    Ce que l’on appelle le droit à l’image et le préjudice qui peut avoir été créé par un article ou une photo sont deux choses différentes.
    Dans le droit à l’image il y a l’ idée que ton image t’appartient et que tu es le seul à pouvoir décider, quelques soient les circonstances, des conditions de son utilisation. On serait, me semble-t-il, dans une contradiction sociale entre une société oú la photo est banalisée, généralisée et partagée et un fantasme de contrôle absolu si le supposé droit à l’image était effectivement gravé dans le marbre. On serait également en présence d’une espèce d’exception juridique.
    Dans la notion de préjudice, il y a l’idée qu’une photo peut te porter préjudice si tu es avec ta maîtresse et que ta femme demande le divorce ou si tu es un homme politique mis en examen et que tu as été photographié les menottes au poignet. Mais encore faut-il passer devant un juge qui doit constater que le préjudice est effectivement constitué et tenir compte éventuellement d’autres éléments juridiques tels que le droit à l’information. La photo n’est pas traitée fondamentalement différemment de l’écrit où la aussi on peut porter plainte pour diffamation si on s »estime victime d’un préjudice.

  9. @Martial Maurette: « L’information voire la création artistique, ne sont-elles plus destinées qu’à ne «diffuser/partager» ces dossiers (dits) de Presse ou de Communication? » Bonne question, au détail près qu’elle suppose, comme toujours, un bon vieux temps où l’information aurait été fondamentalement honnête. On peut relire dans Mythologies (1954-56) ce que Roland Barthes pensait de l’exposition The Family of Man pour s’apercevoir que le soupçon ne date pas d’hier.

    @Thierry: Plutôt qu’à la spéculation, je m’en remets pour ma part aux déclarations de Doisneau lui-même, dont l’explication a pour intérêt de montrer que la préoccupation du droit à l’image n’est pas une nouveauté du paysage photographique, comme font mine de le penser certains professionnels.

  10. Ou est la nouveaute alors? Je vois quand meme 2 grandes etapes:

    1) la « reproduction mecanisee des images », (Benjamin) qui marque l’epoque ou, justement, l’image devient plus dangereuse parcequ’elle n’est plus un objet materiel, mais en se liberant progressivement de son « support » (plaque de cuivre, pellicule, fichier de bits…) s’identifie de plus en plus a la notion d’information (au sens mathematique).

    2) la prise d’autonomie de l’image-comme-information, qui culmine actuellement dans la reconnaissance automatique des visages, des voix, et leur mise en fichier avec les informations de communication et de geo-localisation, pour creer un vaste fichier de ce que les espions appellent le « renseignement exploitable ».

    Curieusement, avec cette seconde etape la de-materialisation s’accroit encore, non seulement l’image s’affranchit du support, mais meme de la forme de ce support. L’image de l’individu dans ce reseau d’information dit « big data » est un ensemble d’informations susceptibles d’un tres grand nombre de representations intelligibles (dont Snowden nous a donne un apercu), et dont l’image au sens traditionel n’est qu’un des multiples aspects.

    La « penible confusion » (expression tres exacte) est bien la, non? Dans cette espece de malentendu, poliment entretenu, entre la « representation sociale », motivation essentielle des posts facebook et autres, et la « representation materielle de l’image de soi », qui prend un sens tout a fait nouveau avec ces deux grandes etapes de la mecanisation des images.

    Car enfin, s’il y a assez d’argent pour payer des chercheurs a inventer des algorithmes toujours plus efficaces pour identifier nos visages, nos pensees, pour anticiper nos probables actions, pour augmenter toujours les moyens materiels de communication et de stockage (les serveurs, les reseaux physiques etc.) c’est bien parceque cette surveillance sert des buts politiques qui sont consideres en valoir la peine.

    La « penible confusion » est donc un fait qui nous est impose, a nous utilisateurs naifs (ou pas), resignes (ou pas), temeraires (ou pas) des reseaux sociaux.

  11. @Bruno, @André Tout comme les retouches du journal Di Tzeitung nous en disent beaucoup plus sur leur rapport aux femmes que sur Obama, son équipe et la traque de Ben Laden, cette iconographie qui resterait à inventer pour » surmonter cette nouvelle contrainte » nous en dira d’ici quelques années beaucoup plus sur la Société qui l’aura inventée que sur les événements que les photos étaient supposées illustrées .

    Il y a toujours beaucoup de ça dans la photographie d’une époque, ne serait-ce qu’au travers des sujets qui retiennent l’attention des photographes. Mais il me semble que jusqu’à présent ces normes n’étaient pas imposées autoritairement de l’extérieur mais intégrées par les sujets des photos et leurs photographes (en dehors bien entendu des systèmes autoritaires religieux ou politiques) qui se les étaient appropriées. On en est encore fort loin si j’en juge par les millions d’images publiées chaque jour sur les réseaux sociaux qui sont désormais autrement plus significatives que les quelques images (proportionnellement) diffusées dans la presse.

    Le droit ne va d’ailleurs pas toujours dans ce sens, même le droit récent. http://blog.droit-et-photographie.com/la-jurisprudence-ne-perd-pas-la-tete/ Ce n’est pas un long fleuve tranquille qui déboucherait inéluctablement sur le droit à l’image.

    Mais d’ailleurs, dans cette idée que ton image t’appartient, t’exprimes-tu en tant qu’historien des arts visuels, en tant que citoyen ou en tant que propriétaire d’un droit immatériel ? (El Gato is back :-) )

Les commentaires sont clos.